Les musulmans au Québec

Par Ali Daher

« Ali Daher détient un doctorat en sociologie de l’UQAM. Chercheur autonome s’intéresse depuis plus de 25 ans aux processus de la construction de l’islamité québécoise et l’intégration sociale des musulmans. Vous trouvez certains de ses articles en cliquant ici »

(https://quebec.huffingtonpost.ca/author/ali-daher/)

http://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/les-musulmans-au-quebec/

Les musulmans au Québec

Relations, numéro 685, juin 2003

La revue québécoise Relations

« Fondée en 1941, la revue Relations est publiée par le Centre justice et foi, un centre d’analyse sociale progressiste fondé et soutenu par les Jésuites. Depuis plus de 75 ans, elle œuvre à la promotion d’une société juste et solidaire en prenant parti pour les exclus et les appauvris. Libre et indépendante, la revue pose un regard critique sur les enjeux sociaux, culturels, économiques, politiques, environnementaux et religieux de notre époque.

Le texte suivant a été repris au https://www.vigile.quebec/articles/ali-daher-les-musulmans-au-quebec le 26 octobre 2010. On le trouve aussi au http://classiques.uqac.ca/contemporains/daher_ali/musulmans_au_quebec/musulmans_qc.html (Les Classiques des sciences sociales, Université du Québec à Chicoutimi).

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L’immigration musulmane au Québec s’est accélérée ces dernières années. Elle crée une situation totalement inédite. Les questions nouvelles qui surgissent ne trouveront de réponses que dans une recherche commune, menée au Québec et non à l’extérieur du pays.

La première mention de l’existence de musulmans au Canada remonte aux années 1870. On les appelait les Turcos, car ils étaient originaires des pays dominés par la Turquie. Leur croissance fut très lente à cause de la po­litique d’immigration qui, jusqu’au milieu du XXe siècle, restreignait l’entrée du Canada à des personnes de religion chrétienne. Selon les statistiques, ils étaient 478 en 1921. Quand le Canada a aboli les lois qui sélectionnaient les immigrants selon la religion et l’ethnie, le nombre de musulmans a commencé à augmenter. Ils sont passés de 40 000 au début des années 1970 à 100 000 en 1981 et à un peu plus de 250 000 en 1991. Actuellement leur nombre dépasse les 600 000 dans l’ensemble du Canada.

Cette arrivée s’est faite par vagues, en lien direct avec des points chauds du monde : la vague européenne de l’Est, l’indo-pakistanaise, l’égyptienne et la libanaise. Nous en sommes actuellement à la vague algérienne. Compte tenu de la situation socio-économique et politique qui sévit dans les pays islamiques, de la position difficile des musulmans en Europe et aux États-Unis, ainsi que de l’arrêt de l’immigration dans les autres parties du monde, le Canada reste aujourd’hui une terre d’accueil pour les musulmans.

Au Québec, ce n’est que dans les années 1960 que leur nombre va croissant et qu’ils commencent à s’organiser. On assiste alors à la fondation d’institutions islamiques. La première mosquée, celle du Centre islamique du Québec, fut cons­truite en 1965, à Ville Saint-Laurent.

À partir des années 1970, l’immigration musulmane est montée en flèche : 45 000 en 1991 selon Statistique Canada, dont 41 000 à Montréal; 100 000 en 1995 selon certaines sources non officielles; plus de 200 000 actuellement selon leurs leaders. La présence des musulmans n’est donc plus marginale.

LA SPÉCIFICITÉ DE L’ISLAMITÉ QUÉBÉCOISE

Ces changements en nombre nous permettent d’affirmer qu’une islamité québécoise est en train de se construire. L’immigration musulmane représente une part non négligeable des arrivants de la « Belle Province » qui vise une immigration francophone pour combler ses besoins démographiques et consolider ses assises au sein de la Confédération. Le renforcement du fait français y est donc crucial. Or, parmi les immigrants francophones, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens et les Libanais représentent un bassin important.

Sous certains aspects, l’islamité québécoise ne diffère pas beaucoup de celle qui se construit en Europe. Ici aussi, les musulmans actualisent les références islamiques dans leur vie quotidienne, travaillent à mettre sur pied des organismes et régulent l’image de l’islam qu’ils rendent visible sur la scène publique québécoise.

Mais l’islamité québécoise diffère aussi, par certains aspects, de celle qui se construit dans les autres pays occidentaux, à cause de l’implantation récente de la communauté musulmane au Québec, de l’absence de domination d’un groupe ethnique sur les autres groupes (comme c’est le cas des Maghrébins en France, des Turcs en Allemagne et des Indo-Pakistanais en Grande-Bretagne), de la faiblesse et de la dé­pendance du leadership. Le fait que les politiciens soient très sensibles au pouls électoral des minorités donne, à ces der­nières, une bonne marge de négociation en matière de droits collectifs et de revendications. Elles ont plus de latitude pour défendre leurs particularités et se cantonnent donc da­vantage dans leur identité collective. Ces éléments spécifiques en­gendrent un rapport particulier à l’intégration. Il s’agit d’une intégration communautaire plutôt que d’une intégration individuelle.

La grande majorité de ces immigrants musulmans s’est installée dans le Grand Montréal. Ils résident et travaillent partout dans l’Île, de Longue-Pointe et de Mercier à Ville Saint-Laurent et à Laval; d’Anjou et de Saint-Léonard à Pier­refonds et à Beaconsfield. On observe une concentration à Pierrefonds, à Notre-Dame-de-Grâce, à Park Extension, à Ville Saint-Laurent, à Saint-Léonard, à Montréal-Nord et à Côte-des-Neiges. Montréal compte de plus en plus de lieux de culte islamiques. Il y en aurait actuellement une soixantaine au Québec, dont 95 % dans la région métropolitaine. La plupart d’entre eux sont tenus par des associations islamiques qui s’organisent généralement, mais pas exclusivement, à partir des nationalités.

Jusqu’à un passé récent, les immigrants musulmans préféraient s’installer dans les quartiers anglophones ou mixtes. Certains facteurs influençaient cette préférence, à savoir la langue anglaise de la première vague indopa­kistanaise, l’existence des écoles anglophones dans les parties ouest de la métropole (avant l’adoption de la Loi sur les langues officielles), leur penchant et leur adhésion à la po­litique fédérale multiculturelle, ainsi que l’influence d’un discours anglophone au Québec qui se veut défenseur des minorités non francophones.

UNE GRANDE DIVERSITÉ

Les musulmans, au Québec, sont loin de constituer une communauté homogène. Outre leur appartenance sunnite ou chiite, ils se différencient par leurs nationalités, leurs pays d’origine, leurs ethnies. Leur communauté est multiethnique et multilingue. Ils se différencient aussi par les classes d’âge, les statuts socioprofessionnels, leurs orientations politiques, etc. On distingue, entre autres, les musulmans pratiquants, so­ciologiques et politisés. Les musulmans croyants et pra­tiquants peuvent ne pas être politisés. Les musulmans so­ciologiques sont désignés ainsi parce qu’ils appartiennent à l’islam par leur naissance et leur origine, sans pour autant être pratiquants. Enfin, les musulmans politisés peuvent ne pas être pratiquants, mais sont engagés politiquement pour défendre l’Islam.

Une grande majorité des musulmans qui ont immigré au Québec adhère aux principes de tolérance, de vie en harmonie avec les autres, de respect de la loi. Quelques éléments bruyants et intolérants, de type intégriste, attirent l’attention et occupent la une de certains médias. Mais cette couverture médiatique voile l’islam de la majorité paisible et accorde à l’islam des intégristes une visibilité démesurée.

Depuis le 11 septembre 2001, se manifeste un bouillonnement dans la communauté arabo-musulmane. Une nouvelle lecture de l’islam commence à émerger, même parmi les intellectuels ou les leaders de la communauté. Cette nouvelle lecture concerne la participation citoyenne dans la société.

Après le 11 septembre, les musulmans se sont trouvés acculés au pied du mur. Cet événement les a forcés à réfléchir à leur situation. Certains concepts comme la Oumma (la communauté), le Jihad et l’utilisation de la force, ont été mis en relation avec ceux de citoyenneté, de recherche de paix et de justice, de promotion du bien et d’interdiction du mal. Les musulmans qui vivent ici essaient de concilier l’islam avec cette ouverture dans la lecture du Coran. Certains respon­sables s’engagent dans la défense des droits de la personne.

LA PERSISTANCE D’UNE MÉCONNAISSANCE DE L’ISLAM

Un des grands problèmes qui entravent les liens entre les Québécois non musulmans et les Québécois de religion mu­sulmane est l’image de ces derniers qui est véhiculée dans la société. Trop d’amalgames, de préjugés et de raccourcis circulent à leur propos et provoquent chez eux une réaction de repli. Le pire obstacle à l’ouverture de l’autre est le stéréotype que la société d’accueil lui associe. Un discours simplificateur affirme que les musulmans, du Québec ne s’intègrent pas à la société québécoise et rejettent les valeurs occidentales. Il faudrait donc soit les écarter, soit les assimi­ler. Et ces propos leur font peur, les poussent à s’éloigner ou à se replier.

Une méconnaissance de l’islam persiste. Le présent, et surtout le passé, sont ignorés. Certains discours aux sources douteuses véhiculent les pires choses sur le compte des mu­sulmans. La foi islamique, sa spiritualité, ses principes et son exigence de justice et de paix sont peu connus. Or, la mauvaise compréhension entre les peuples crée une peur et une méfiance entre les gens. Il est difficile de vivre ensemble en s’ignorant. Le respect mutuel et la confiance, plus que la seule tolérance, demandent l’écoute de l’autre et une meilleure connaissance mutuelle.

Les musulmans sont aussi victimes d’une tendance qui érige les « vérités » propres à une culture particulière en catégories universelles, selon lesquelles toutes les autres cultures sont approchées et jugées. Cette démarche est à l’origine de typologies classant les cultures et les religions en vraies ou fausses, civilisées ou primitives, naturelles ou barbares. La persistance à vouloir considérer l’islam et les musulmans comme forcément inférieurs est une attitude qui engendre la frustration et qui creuse un fossé entre les Québécois de religion musulmane et les autres Québécois.

La majorité québécoise se réfère à une morale, à une culture et à une mentalité judéochrétiennes. Cela est parti­culièrement sensible lorsqu’on étudie l’histoire de la science et de la culture : on passe de la Grèce à la Renaissance sans évoquer l’époque arabo-islamique. Les musulmans ne supportent pas d’entendre dire que l’Occident se résume « à la Bible et aux Grecs ». Cette omission de l’apport de la civilisation islamique à la Renaissance et à la civilisation mondiale les met sur la touche. Dans cette optique, il faudrait revoir les livres d’histoire utilisés dans les écoles et changer l’attitude des institutions d’enseignement qui ne donnent qu’une information minimaliste sur l’islam, les musulmans et la civilisation arabo-islamique.

QUEL PACTE AVEC LEUR NOUVEAU PAYS?

Mais les difficultés viennent aussi des musulmans eux-mêmes. Leur implantation est récente au Québec. Leurs responsables, qui dans leur grande majorité sont nés à l’extérieur du Québec, s’intéressent davantage à ce qui passe dans leurs pays d’origine qu’au Québec et laissent de côté la question identitaire. Ils n’ont pas encore réussi, sauf pour une petite minorité d’entre eux, à trouver un équilibre entre leur appartenance au peuple québécois et leur appartenance à l’islam. Pour beaucoup de musulmans, ces deux appartenances sont antinomiques et non complémentaires. Selon eux, être Québécois signifie s’éloigner de l’islam. Et la formule : « Nous sommes des Québécois de confession musulmane » n’est pas très répandue. La majorité des musulmans n’est pas encore arrivée à bien comprendre sa situation par rapport à la question identitaire. Leurs responsables actuels n’ont pas encore réussi à développer un vrai sentiment d’attachement à l’identité québécoise. Le poids de la variable islamique de leur identité est grandement amplifié. Est-ce qu’un musulman doit ou peut s’identifier à l’identité d’un peuple qui n’est pas origi­nellement musulman? Cette question est posée et se discute, mais elle n’est pas encore résolue.

Les questions de citoyenneté québécoise et de participation citoyenne non plus ne sont pas encore claires pour les Québécois de foi musulmane. Plusieurs musulmans optent pour la promotion de la communauté spirituelle musulmane. La communauté géographique les intéresse moins. Ils sont éloignés mentalement du cadre local. Ils ne vivent pas le Québec, ils vivent au Québec. Ils s’intéressent peu aux événements sociaux, culturels et politiques de la société québécoise. Ils apprécient ce que la société québécoise offre à ses citoyens en termes de droit à la liberté, à l’égalité et au pluralisme, mais ils restent critiques par rapport à cette société. Peut-être parce qu’elle est laïque et que la laïcité est pour eux synonyme d’athéisme? Athée signifie à leurs yeux infidèle, impie, païen ou simplement opposé à l’islam. Une vraie et juste compréhension de la conception de la laï­cité leur manque. N’importe quel incident montre rapidement la fragilité des musulmans par rapport la société québécoise.

La jurisprudence islamique a largement élaboré la question des droits et des obligations des communautés non mu­sulmanes vivant dans une société à majorité musulmane. Mais une jurisprudence islamique traitant des questions de l’identité, de la citoyenneté et de la participation citoyenne dans une situation où les musulmans sont minoritaires n’existe pas et, si elle existe, elle est encore dans une phase embryonnaire. Ces questions ne se posent pas à n’importe quel jurisconsulte dont l’érudition doit se fonder sur une bonne connaissance du Coran, des hadiths (les dits du prophète de l’islam) et des autres sources islamiques. Elles se posent aux Québécois de foi musulmane qui connaissent l’islam et la si­tuation dans laquelle ils vivent. Ils sont mieux équipés pour répondre à ces questions. C’est de leurs réponses que dépendent leur vie, leur bien-être et leur avenir.

Mais, au lieu de développer leur propre vision de leur si­tuation originale au Québec, plusieurs Québécois de foi mu­sulmane empruntent de fausses pistes pour résoudre leurs problèmes : soit en allant chercher les réponses auprès de jurisconsultes musulmans de pays lointains qui n’ont jamais vécu la situation de minorité dans une société occidentale à majorité non musulmane; soit en essayant d’appliquer des recettes juridiques anciennes qui ont été produites dans le passé pour une situation qui est loin d’être comparable à la situation québécoise.

Comment les Québécois de foi musulmane doivent-ils se comporter dans la nouvelle société à majorité non musulmane dans laquelle ils ont immigré? Doivent-ils revoir leurs comportements, laisser tomber certaines coutumes héritées qui ne sont pas liées aux dogmes et aux éléments de la foi pour faciliter l’intégration et non l’assimilation?

À de telles questions, l’islam est capable de donner des réponses qui découlent de la notion d’alliance ou de pacte. Dans ce domaine, l’islam va très loin [jusqu’où?]. Le pacte est sacré et a la priorité sur les autres liens [qu’est-ce qu’un lien?]. Un visa, la permission de s’établir dans un pays, un passeport sont des pactes qui imposent des engagements et demandent le respect des lois et des éléments essentiels [qui détermine qu’une loi ou un élément est essentiel?] sur lesquels la société d’accueil est établie. Une fois que le musulman a accepté le visa et la ci­toyenneté, il conclut un pacte avec le nouveau pays. Il devient donc de son devoir religieux de respecter son engagement envers les lois [les lois essentielles] de son nouveau pays.

Manifeste pour un islam des Lumières.

INTRODUCTION

http://www.revue21.fr/zoom_sur/entretien-avec-malek-chebel/

ENTRETIEN AVEC MALEK CHEBEL

Par Léna Mauger

D’où vous est venue l’expression « islam des Lumières » ?

Le 11 septembre 2011, quand deux avions ont détruit les tours du World Trade Center, les concepts ont vacillé, la peur de l’islam s’est installée. La France, qui s’était endormie avec quatre millions de travailleurs immigrés sur son sol, s’est réveillée avec quatre millions de musulmans. J’écrivais un livre sur l’actualité de l’islam et j’ai voulu traiter de l’islam et la modernité. Le titre Islam des Lumières s’est naturellement imposé.

Face à un islam fondamentaliste, il s’agit de proposer un islam moderne, actif, réactif, une religion compatible avec le vivre ensemble et le temps présent, mais aussi avec les raffinements exquis qu’elle a inventés. Dans cinquante ans, les musulmans seront deux milliards, croyez-vous que les interdits seuls arriveront à les canaliser ? Non, il faut nourrir une culture du débat, l’ouverture d’esprit, la tolérance, le respect de l’autre. Si certains veulent vivre au Moyen Âge, c’est leur choix. Mais ils ne peuvent l’imposer en règle universelle. Les politiques et les théologiens du monde arabo-musulman ont verrouillé l’expression de paroles alternatives. Comme à l’époque des Lumières, les libres penseurs, les intellectuels, les philosophes doivent jouer un rôle d’éclaireurs.



Extraits du livre Manifeste pour un islam des Lumières, oeuvre de Malek Chebel publiée en 2004, p. 194-195

(édition imprimée en 2018, © Librairie Arthème Fayard, 2010, 2011, collection Pluriel)

( Anthropologue de l’islam contemporain, historien et psychanalyste né en Égypte, Malek Chebel (mort en 2016) a écrit une quarantaine d’ouvrages, dont une traduction en français du Coran et le Dictionnaire amoureux de l’islam. )

On peut légitimement se demander si l’islam, dont l’humanisme universaliste, reconnu par tout et professé par la plupart, est encore capable, dans le concret, d’inventer ses prophètes de la non-violence, ses Mahatma Gandhi et ses Martin Luther King. Autrement dit, l’islam est-il en mesure de se r.former au point de refuser en son sein toute forme de violence, sachant que la violence met en péril tous les efforts que les responsables font ou vont faire sur le court et le moyen terme? Si tel était le cas, à quelles conditions cette autre mutation – la non-violence comme vertu suprême – pourra-t-elle se produire?

[…]

Enfin, la libre pensée pourra—t-elle s’exercer en dehors de toute pression morale, religieuse ou politique? Parallèlement, le musulman a-t-il vocation – comme tout autre croyant de par le monde – è exprimer des doutes, à refuser le népotisme de certains de ses imams et à adorer un Dieu qui soit dégagé du jeu malsain des influences humaines, un Dieu libéré. Des chapelles, des obédiences, des appétits stratégiques de tel ou tel pays, un Dieu au-dessus de la prévarication.

L’islam pourra-t-il se saisir de impératif des « Lumières », en faire, sinon son credo, du moins l’une des problématiques majeures des temps future?

L’image désastreuse que l’islam inspire, selon un penseur musulman.


Extrait du livre Manifeste pour un islam des Lumières, oeuvre de Malek Chebel publié en 2004, p. 195 (édition imprimée en 2018, © Librairie Arthème Fayard, 2010, 2011, collection Pluriel)

Anthropologue de l’islam contemporain, historien et psychanalyste né en Égypte, Malek Chebel (mort en 2016) a écrit une quarantaine d’ouvrages, dont une traduction en français du Coran et le Dictionnaire amoureux de l’islam.

« L’une des conclusions pessimistes à laquelle aboutit ce livre, c’est le constat que tout paraît bloqué en terre d’islam. Face au réel, les musulmans eux-mêmes, qui ragent de l’intérieur, donnent l’impression d’être catatoniques [la catatonie se caractérise par une inertie et un négativisme, selon Vulgaris médical] et leurs dirigeants désarmés, ou plus exactement faussement désarmés, En effet, leur immobilisme structurel face à la rapidité des événements qui secouent la planète est sans commune mesure avec leur capacité à renforcer leur protection et à protéger par tous les moyens, légaux et illégaux, le régime qu’ils ont installé. Il faut garder en mémoire que l’univers musulman a subi coup sur coup les deux guerres du Golfe, la guerre d’Afghanistan, la situation au Proche-Orient et la déstabilisation américaine qui vise les supposés « États voyous », – l’ « axe du mal » – démoralisant ainsi les plus ascètes et les plus utopistes. Le monde musulman a dès lors pris conscience de l’image désastreuse qu’il inspire aux partenaires extérieurs. À l’annonce du danger, les régimes autoritaires arabes ou musulmans n’ont pas d’autre réflexe que de se calfeutrer encore plus, renforçant leur citadelle et attribuant plus de pouvoir à leurs proches., surtout leurs fils. Lorsque le passage aux urnes paraît nécessaire, les tenants actuels du pouvoir n’hésitent pas à bourrer avantageusement celles-ci au risque de saper durablement les chances de l’aspiration démocratique. »


Manifeste pour un Islam des lumières, quatrième page de couverture (édition imprimée en 2018, © Librairie Arthème Fayard, 2010, 2011, collection Pluriel)

https://www.fayard.fr/manifeste-pour-un-islam-des-lumieres-9782213676999

Malek Chebel

Manifeste pour un Islam des lumières

Parution : 18/12/2012 – 224 pages –

Associer l’islam aux Lumières peut paraître ambitieux et téméraire. Il n’en est rien. Cette relation est inscrite dans la dynamique amorcée au XIXe siècle et poursuivie par les nombreux réformistes qui ont voulu changer le visage de cette religion en s’appuyant sur le travail de la raison. Ces penseurs ont été taxés d’hérésie.

Aujourd’hui, le débat est plus que jamais d’actualité : l’islam est-il compatible avec la République ? Quelle est la place et le statut de la parole libre, de la laïcité, de l’égalité des sexes, de la tolérance ou de la démocratie ? Faut-il adapter l’islam à la modernité ou au contraire adapter la modernité à l’islam, ainsi que le prétendent les fondamentalistes ?

En vingt-sept propositions, Malek Chebel répond à ces interrogations sans masquer les contradictions de l’islam ni éluder les questions difficiles. Interprétation des textes, guerre sainte et fatwa, statut de la femme, corruption, châtiments corporels, crime d’honneur et assassinat politique, démocratie, liberté d’expression et de conscience… tels sont quelques-uns des thèmes qu’aborde l’auteur de ce manifeste appelé à devenir la charte d’un islam nouveau.

Malek Chebel se fait ici le théoricien de l’« autre islam », un islam fondé sur le réel, dynamique et moderne, tolérant et positif, mais surtout capable de s’insérer dans le monde d’aujourd’hui et de demain.


 

Manifeste pour un islam de liberté et de citoyenneté. Par des Québécois de culture musulmane.

https://quebec.huffingtonpost.ca/hassan-jamali/manifeste-islam-liberte-citoyennete_b_14905492.html

Manifeste pour un islam de liberté et de citoyenneté

21/02/2017  | Actualisé 23/02/2017

TEXTE COLLECTIF

Par Hassan Jamali Écrivain et conférencier, auteur de «Coran et déviation politique: l’art de détourner une religion»

Noomane Raboudi Islamologue et politologue, professeur à l’Université d’Ottawa

Mounia Aït Kabboura Chargée de cours à l’UQAM, doctorante en philosophie

Nadia El-Mabrouk Professeure à l’Université de Montréal, membre de PDF Québec et de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité

S.E.K. Beddiari Poète et écrivain

PRÉAMBULE

Le manifeste qui suit a été écrit au courant du mois de janvier 2017, avant l’attentat raciste qui a visé des musulmans – parce que musulmans – dans la ville de Québec le 29 janvier 2017, et qui a fait six morts, cinq blessés graves, et un nombre incalculable de victimes, blessées au plus profond d’elles-mêmes. Ces événements nous ont convaincus, plus que jamais, de la pertinence de notre démarche. Cet attentat a aussi ravivé la mémoire de beaucoup de citoyens originaires des pays qui ont vécu le terrorisme islamiste.

Nous présentons avant tout nos condoléances envers les familles des victimes et leur exprimons toute notre solidarité. Les pertes qu’elles ont subies sont irréparables.

Les réactions massives qu’il y a eu, les dénonciations, les remises en question et les actes de solidarité démontrent bien que les accusations de racisme généralisé envers la société québécoise sont infondées et injustes. Il y a bien sûr du racisme au Québec comme ailleurs, mais il y a aussi de l’ouverture et de la solidarité. Les prises de positions de toutes les forces politiques sont allées bien au-delà du minimum nécessité par les relations publiques, et ont démontré une véritable volonté de vivre ensemble.

Nous déplorons la récupération de la tragédie et son instrumentalisation par ceux qui veulent se faire du capital politique alors que le moment était au recueillement et au respect envers les familles endeuillées.

Certains activistes en ont profité pour se faire passer pour « les » porte-parole d’une prétendue « communauté », alors qu’il y a des groupes nombreux et diversifiés qui se réclament de l’islam comme religion, bien sûr, mais comme culture aussi, avec un rapport extrêmement diversifié à la croyance et à la pratique religieuse. Et il y a aussi ceux et celles qui veulent avant tout être des citoyens et des citoyennes, et non pas membres d’une communauté religieuse. C’est à ce titre que nous signons ce manifeste.

MANIFESTE POUR UN ISLAM DE LIBERTÉ ET DE CITOYENNETÉ

Montréal, 28 janvier 2017

Nous, les sousigné.e.s, étant de cultures musulmanes et ayant des rapports très diversifiés avec la foi et la pratique religieuse, déclarons ce qui suit.

Nous nous considérons avant tout citoyen, et c’est en tant que citoyennes et citoyens que nous voulons occuper pleinement notre place dans la société québécoise. Notre démarche s’inscrit également dans le contexte des résistances à l’intérieur même des sociétés musulmanes face à l’islamisme et ses manifestations sociales.

Les citoyens de cultures musulmanes du Québec sont originaires d’une trentaine de pays et sont de cultures et de traditions très diversifiées. Nul n’a le monopole de leur représentation. Nous déplorons le détournement de la foi musulmane par les courants de l’islam politique présents à l’échelle internationale, et nous contestons leur prétention de représenter les musulmans du Québec. Ces courants sont en partie responsables des impasses profondes auxquelles sont confrontées les sociétés musulmanes. Leurs stratégies identitaires et leurs interprétations rigides des obligations religieuses entraînent inévitablement un repli identitaire qui compromet l’épanouissement des musulmans dans les sociétés occidentales.

Tout en étant conscients des injustices que génèrent les politiques des puissances occidentales au Proche-Orient et dans le reste du monde musulman, nous condamnons l’usage fait par les islamistes de ces injustices pour justifier des violences contre des innocents et pour promouvoir la préparation idéologique qui est faite en amont, et qui légitimise la violence djihadiste.

Nous n’approuvons pas toutes les demandes d’accommodements religieux, surtout celles qui remettent en question la notion même de citoyenneté et les acquis du Québec en matière d’égalité et de neutralité de l’État et des institutions publiques.

Nous n’approuvons pas toutes les demandes d’accommodements religieux, surtout celles qui remettent en question la notion même de citoyenneté et les acquis du Québec en matière d’égalité et de neutralité de l’État et des institutions publiques. En général, ces mesures ne favorisent pas l’intégration des immigrants, mais ont plutôt l’effet inverse de fragiliser ou d’empêcher leur insertion professionnelle. Le caractère souple et accommodant qui a caractérisé l’islam durant des siècles signifie que les musulmans ont le droit et l’obligation d’adapter leurs pratiques religieuses aux conditions dans lesquelles ils vivent, de façon à faciliter l’harmonie et la bonne entente avec les sociétés d’accueil. Cette attitude, légitimée par l’histoire des sociétés musulmanes, est conforme aux valeurs universelles définies par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et elle est en opposition aux valeurs sectaires que défend l’islamisme.

Le sensationnalisme des médias, qui accordent une place énorme à des comportements choquants, mais marginaux, donne une fausse image des musulmans du Québec et il contribue à faire mousser l’hostilité qui s’exprime envers l’ensemble des citoyens de cultures musulmanes. Nous appelons les médias à assumer leur responsabilité sur cette question, car c’est le climat social tout entier qui en est affecté.

Les images sensationnalistes et stéréotypées de l’islam dans certains médias ont amplifié les insécurités identitaires dans la société québécoise. Les calculs électoraux fondés sur l’exploitation de ces insécurités sont à courte vue : ils valident dans la population québécoise une méfiance envers l’ensemble des citoyens de cultures musulmanes, et ils instaurent une dynamique du soupçon qui a des effets discriminatoires envers eux et des effets très néfastes sur le climat social en général.

Parallèlement, nous rejetons les tentatives de manipuler le concept d’islamophobie pour museler toute opposition aux courants islamistes, qui sont, en grande partie, responsables du climat d’hostilité envers l’ensemble des musulmans. Cette hostilité est fondée sur la confusion entre islam et islam politique. Elle valide le discours de victimisation des islamistes, qui est fondamental dans leur stratégie, ainsi que la prétention des islamistes et de leurs alliés d’être les défenseurs des musulmans « persécutés ».

Cette confusion est dangereuse et contribue à vulnérabiliser l’ensemble de la société québécoise.

Dans ce contexte, il faut reconnaître le caractère distinct de la société québécoise, déjà fragilisée par son statut minoritaire en Amérique du Nord et qui tente de maintenir ses spécificités. Il faut reconnaître que la grande majorité des citoyens de cultures musulmanes s’épanouissent dans cette société et souhaitent y vivre. Tout en étant conscients de certaines attitudes racistes qu’on y trouve, mais qui restent marginales, ils voient aussi de nombreux signes d’ouverture envers eux dans le quotidien ainsi que dans des situations spéciales, telles que l’accueil fait aux réfugiés syriens.

Les tendances non fondamentalistes très diversifiées de l’islam (rationnelles, laïques, libérales, soufies, etc.) sont désarmées face à l’islamisme. Elles ont besoin de soutien pour contrer les énormes moyens financiers, médiatiques et politiques mis à sa disposition par les monarchies pétrolières et par d’autres acteurs qui veulent l’instrumentaliser. Nous déplorons que certains courants dans la société civile, par crainte de nourrir l’islamophobie, prennent la défense des pratiques les plus fondamentalistes en s’opposant à la critique qui leur est adressée par les tendances les plus ouvertes de l’islam. L’islamisme est de plus en plus contesté dans l’espace même de l’islam, par des voix qui sont combattues et moins visibles. La lutte idéologique contre l’islamisme ne sera gagnée que de l’intérieur, mais elle a besoin d’appuis. Cette lutte est aussi la nôtre.

Signataires :

Hassan Jamali, professeur retraité et écrivain,

Mounia Ait Kabboura, philosophe de formation, chercheuse, Chaire UNESCO-UQAM (FPJD),

Noomane Raboudi, islamologue-politologue, université Ottawa,

Nadia El Mabrouk, Professeure en informatique, université de Montréal,

Salah Beddiari, écrivain, poète, Leila Lesbet, enseignante,

Ali Daher, sociologue, chercheur indépendant,

Khaled Sulaiman, écrivain,

Mohamed Ourya, Politologue, université Sherbrooke,

Nezar Hammoud, Chercheur,

Ali Kaidi, Doctorat en philosophie,

Oussama Abou Chakra, chercheur et écrivain,

Nadia Ghalmi, gestionnaire et ancienne journaliste,

Karima Bensouda, Ingénieur,

Joulnar El Husseini, interprète,

Hind Snaiki, coordinateur de projet,

Khaled A.Baki, ingénieur,

Seba Alnabhan, éducatrice,

Nezar Hammoud, biochimiste et nutritionniste clinicien,

Farid Kettani, consultant retraité,

Fatima Aboubakr, directrice de garderie,

Samira Boualem, kinésithérapeute et orthothérapeute,

Karim Lassel, Consultant en développement organisationnel,

El Mostapha Aboulhamid, Professeur retraité, Informatique, Université de Montréal,

Salimata Ndoye Sall, Travailleuse sociale,

Mohand Abdelli, ingénieur retraité,

Nacer Irid: Ingénieur automatisation.

L’islam n’interdit pas aux enseignantes musulmanes de ne pas porter leur voile au travail.

L’islam n’interdit pas aux enseignantes musulmanes de ne pas porter leur voile au travail

Les femmes et les hommes politiques en campagne électorale qui vitupèrent ces semaines-ci la Loi sur la laïcité du Québec modifieraient leur discours s’ils connaissaient mieux l’islam (et ne craignaient pas de perdre l’appui d’électeurs). Honnêtes, ils demanderaient aux enseignantes musulmanes québécoises d’accepter de bon cœur de ne pas porter leur voile islamique en classe. Pourquoi? Parce qu’ils sauraient que les musulmans obtiennent l’approbation de leur conscience pour mettre en oeuvre des solutions ou pour conclure des accommodements dans des situations plus difficiles pour eux que celle que la Loi sur la laïcité crée pour des enseignantes musulmanes. Exemple :

Il existe en islam des obligations fondamentales (fondamentales!) appelées piliers : la récitation des cinq prières quotidiennes imposées par le Coran en est une. Chaque prière doit obligatoirement être dite à une heure déterminée de la journée ou de la nuit; c’est le Coran, donc la parole de Dieu selon les musulmans, qui l’exige. Bien des musulmans des deux sexes ne tiennent pas compte de l’horaire des prières; ils ne s’y soumettent pas parce que leur métier les astreint à un emploi du temps contraignant, par exemple; certains disent toutes les prières avant d’aller travailler, un accommodement généralement bien accepté dans leur milieu, par leurs coreligionnaires. Comme le port du voile islamique n’est pas une obligation fondamentale (des penseurs musulmans soutiennent que ce n’est même pas une obligation secondaire), il est incompréhensible que des musulmans s’opposent à l’obligation faite aux enseignantes musulmanes (seulement à celles qui ne travaillaient pas dans une école publique avant l’adoption de la Loi sur la laïcité) de ne pas porter leur voile au travail, seulement, seulement pendant leurs heures de travail. Si l’islam trouve acceptable que des musulmans « contournent » l’obligation fondamentale du Coran concernant les cinq prières quotidiennes, il ne saurait reprocher aux enseignantes musulmanes de travailler à l’école publique sans porter un vêtement dont le port n’est pas une obligation fondamentale, n’est même pas jugé obligatoire par une partie du monde musulman.

Roger Martel, citoyen de Lévis

Un mot et une réalité qu’il faut absolument connaître aujourd’hui : ORTHOPRAXIE.

Dans le numéro du 20 septembre 2019 de la revue française Le Point, l’analyste politique Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages IFOP, livre les enseignements de l’enquête Ifop pour Le Point et la Fondation Jean-Jaurès sur les musulmans en France. Jérôme Fourquet est l’auteur de L’archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée * (Seuil, 2019).

Quels sont les principaux enseignements de votre grande enquête?

« Le premier enseignement réside dans la puissance de l’orthopraxie, qui se renforce au fil du temps, notamment auprès des jeunes générations. L’orthopraxie désigne la capacité d’une religion à fixer des règles comportementales concernant la vie quotidienne et le fait que le public de croyants se conforme aux injonctions de la religion à laquelle il est rattaché spirituellement et culturellement. L’islam en comporte un certain nombre et son empreinte sur la vie quotidienne a gagné du terrain. En 1989, beaucoup ont cru à une crise d’adolescence et qu’il suffisait d’être patient. S’opposant à l’exclusion des collégiennes voilées de Creil, SOS Racisme estimait que « le jean finira[it] par l’emporter sur le tchador ». Avec trente ans de recul, et alors que les jeunes qui avaient 15 ans à l’époque en ont aujourd’hui 45, on voit que l’empreinte de la religion sur cette population ne s’est pas effacée, bien au contraire. »

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* « Analyste politique, expert en géographie électorale, l’auteur souligne la fragmentation sociale actuelle de la France, montrant combien s’est affaibli le socle commun des références et des valeurs dans le pays. Entre sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, instauration d’une société multiculturelle, un bouleversement anthropologique est à l’oeuvre.

https://www.franceculture.fr/oeuvre/larchipel-francais-naissance-dune-nation-multiple-et-divisee

Le croyant, homme docile? La soumission chez les croyants.

Auteur : Jean Cardonnel, dominicain, théologien et professeur d’université, décédé en 2009, auteur de plusieurs livres

Si la foi consiste à se soumettre aux ordres d’une Autorité toute-puissante qui dirige le cours des événements, elle rend passif. Comment trouver principe d’acceptation intérieure plus fort d’un monde où les uns dominent et les autres exécutent?

Croire que rien n’a lieu sans le bon vouloir de l’Éternel, cautionne l’obéissance absolue. L’homme est alors fondamentalement sujet, créature. Sur cette dépendance vient se greffer une culpabilité. Horreurs diverses, catastrophes, cruautés dont regorge l’histoire seraient dues à la faute mystérieuse commise par le premier couple humain dans la nuit des temps [Adam et Ève]. Nous subirions les effets d’une révolte de nos ancêtres, coupables d’avoir bravé Dieu. Celui-ci, pour ne pas laisser l’audace impunie, offrirait son fils, préalablement fait homme, en sacrifice. Le dessein apparaît évident. Voici l’opération gouvernementale typique. Il s’agit d’opposer à notre pente native aux incartades du mauvais « sujet » le bon exemple de l’humanité résignée. Les religions monothéistes (Israël, islam, christianisme) groupent leurs croyants sous l’énergique commandement d’un seul maître divin qui peut justifier la tyrannie ou bien fournir le plus vigoureux des cris de guerre sainte contre elle. C’est au mon d’ « Allah règne » qu’a été balayé le chah d’Iran comme « Yaveh », expression originale de Dieu, invoqué par les déportés juifs et palestiniens, renversait l’armée du pharaon d’Égypte. Qu’un fanatisme ait succédé à l’arbitraire royal ne rend pas vain le mouvement de départ.

[…]

Obligation de supporter l’épreuve, certitude d’appartenir à l’ensemble préféré du Christ, bonheur promis dans un autre monde, insistance sur l’effort pour chasser la tentation d’être violents, sont les thèmes habituels des discours d’hommes d’église aux masses pauvres. […]

[…]

Existe–t-il un motif déterminant pour nous provoquer à chercher avec passion le retournement du monde tel qu’il est? Oui. L’impossibilité viscérale d’admettre que des énergies humaines soient dilapidées. Ressentir comme injure personnelle qu’une foule d’hommes [d’êtres humains] ne puissent créer, se lier, transmettre, exprime la certitude qu’il faut d’urgence une vie autre. Le réel foisonne d’aptitudes enfouies, étouffées. Ce flair d’innombrables génies arrachés aux tombeaux dans lesquels l’entreprise d’asservissement les condamne à pourrir, je le nomme foi. Non plus résignation devant le décret de la providence ou de l’histoire, mais force protestataire.

[…]

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Le texte de Jean Cardonnel a d’abord paru dans la revue Frères du monde le 01-01-1968; il a été reproduit dans le livre Philosopher. Les interprétations contemporaines publié sous la direction de Christian Delacampagne et Robert Maggiori, Paris, Fayard, ©1980.