Le monde regorge de beautés. Exemple : le coffre secret des vieux époux.

Le coffre secret des vieux époux n’est pas sculpté, mais il est beau. Il est riche et précieux. Il est résistant, il continuera sans doute de tenir. Le coffre secret des vieux époux n’accueille que le passé, mais la vie y bat très fort. C’est un grand écrin; lieu de la Beauté, du Bien, du Bonheur, de la Vie facile; lieu aussi de passages douloureux; lieu de l’Amour et de la Tendresse. Seuls les époux le connaissent vraiment, intimement; c’est leur secret, et un grand lien qui les unit.

 Roger Martel (le Passeur de la Côte)

 

Le Balcon

 

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,

Ô toi, tous mes plaisirs! ô toi, tous mes devoirs!

Tu te rappelleras la beauté des caresses,

La douceur du foyer et le charme des soirs,

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!

 

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,

Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.

Que ton sein m’était doux! que ton coeur m’était bon!

Nous avons dit souvent d’impérissables choses

Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.

 

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!

Que l’espace est profond! que le coeur est puissant!

En me penchant vers toi, reine des adorées,

Je croyais respirer le parfum de ton sang.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!

 

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,

Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,

Et je buvais ton souffle, ô douceur! ô poison!

Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.

La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.

 

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,

Et revis mon passé blotti dans tes genoux.

Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses

Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton coeur si doux?

Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses!

 

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,

Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,

Comme montent au ciel les soleils rajeunis

Après s’être lavés au fond des mers profondes?

Ô serments! ô parfums! ô baisers infinis!


– Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

 

 

Ici-bas

 

Ici-bas tous les lilas meurent,

Tous les chants des oiseaux sont courts ;

Je rêve aux étés qui demeurent

Toujours –

 

Ici-bas les lèvres effleurent

Sans rien laisser de leur velours ;

Je rêve aux baisers qui demeurent

Toujours –

 

Ici-bas tous les hommes pleurent

Leurs amitiés ou leurs amours ;

Je rêve aux couples qui demeurent

Toujours –


– Sully Prudhomme, Stances Et Poèmes