Exclusion et solidarité

 

Extraits du livre La nouvelle ignorance et le problème de la culture de Thomas De Koninck (philosophe, professeur titulaire, Faculté de philosophie, Université Laval), Paris, Les Presses universitaires de France, 2000, 204 pages, collection Intervention philosophique

« Dans la révolte, l’homme se dépasse en autrui et, de ce point de vue, la solidarité humaine est métaphysique » (Albert Camus)1

(Pages 151-152) Dans Lettre à un otage, Antoine de Saint-Exupéry écrivait : « Du sourire des sauveteurs, si j’étais naufragé, du sourire des naufragés, si j’étais sauveteur, je me souviens aussi comme d’une patrie où je me sentais tellement heureux. Le plaisir véritable est plaisir de convive. Le sauvetage n’était que l’occasion de ce plaisir. L’eau n’a point le pouvoir d’enchanter, si elle n’est d’abord cadeau de la bonne volonté des hommes. Les soins accordés au malade, l’accueil offert au proscrit, le pardon même ne valent que grâce au sourire qui éclaire la fête. Nous nous rejoignons dans le sourire au-dessus des langages, des castes, des partis. »2

La qualité de la joie que décrit ainsi Saint-Exupéry vient de la reconnaissance d’une autre forme de beauté que la beauté artistique, et révèle une dimension profonde de notre être, qui ressortit à l’éthique. Par-delà les langages, les castes et les partis, par-delà toutes les différences, se découvre une solidarité humaine fondamentale. Qu’est-ce à dire ?

Dans les extraits de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, […] deux points sont particulièrement frappants :

a) On y reconnaît que ce qui fonde l’égalité des droits humains et leur caractère inaliénable (littéralement : qu’on ne peut arracher à personne), c’est la dignité de tous les membres de la famille humaine sans exception.

b) On y reconnaît que le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde, c’est la dignité humaine.

[…]

(Page 153) Le degré de civilisation d’un peuple, d’une société, se mesure à sa conception de l’hospitalité. Celle des grandes civilisations orientales est proverbiale. Mais il en allait de même plus près de nous, chez les anciens Grecs.

[…]

(Page 154) Mais d’où vient ce caractère sacré de l’étranger, cette place centrale assignée à l’hospitalité, dès l’aube de la civilisation ? Deux exemples s’offrent d’abord comme guides. Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse rentre chez lui après une longue absence sans être reconnu, comme un étranger, et est reçu comme un hôte. Au chant XIX, son épouse Pénélope déclare qu’il faut bien traiter le mendiant qu’il semble être. Au chant XXIII, elle le reconnaîtra et ce sera la liesse. Semblablement, dans le livre de la Genèse (18, 1-8), on voit Abraham, aux chênes de Mambré, déployer des prodiges d’hospitalité pour trois hôtes inconnus. Or il s’avérera qu’il aura ainsi, à son insu, accueilli des anges et Dieu même.

Ce qu’illustrent d’abord ces deux histoires emblématiques, c’est que l’étranger est tout autre chose que ce qu’il paraît.

[…]

(Pages 159-161) Toutes les exclusions, toutes les manières d’éliminer pratiquement autrui participent de l’injustice. Il en est de subtiles, tels la calomnie, la médisance, le « meurtre civil » (détruire sa réputation). Plus manifestes encore sont cependant les multiples formes d’intolérance et de discrimination : racisme, sexisme, fanatisme prétendument religieux – voire une idéologie de la santé ou une autre, dont le paradigme au XXe siècle aura été, à nouveau, fourni par le nazisme, où le modèle humain devenait l’être considéré comme « performant » selon une optique réductrice définie d’avance, à base de ressentiment. Le modèle d’humanité invoqué par la discrimination des forts et de ceux qui se croient « sains » à l’encontre des personnes porteuses des handicaps les plus divers ou atteintes d’affections créatrices de lourds handicaps, doit être mis en question comme radicalement indigne, inhumain. Les prétextes économiques le sont tout autant et, s’ils sont utilisés pour justifier l’exclusion, ici comme ailleurs, relèvent de la même barbarie, puisqu’ils réduisent alors des personnes au statut de moyens et s’avèrent incapables de reconnaître ce qui les dépasse infiniment. Cette discrimination n’est pas moins condamnable que la discrimination raciale. La personne handicapée est un individu au sens fort d’indivisible que nous venons d’évoquer, elle est l’un d’entre nous, participe à notre humanité même, elle est en réalité nous-mêmes, au moins virtuellement. La qualité de la civilisation à venir se mesurera au respect qu’elle manifestera aux plus faibles des siens, en qui chacun de ses membres doit pouvoir du reste se reconnaître sous peine de la pire des cécités, celle qu’engendre la haine de soi.

Ne voit-on pas encore là avec quelle netteté est ainsi mise en évidence la dignité humaine, comme la seule réalité qui puisse continuer de faire d’autrui, quel qu’il soit, un autre soi ? Tel est du reste le sens de la Règle universelle, dite d’or : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » (Entretiens de Confucius, XV, 23) ; « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent » (Matthieu 7, 12). Il y a là une expression de la solidarité humaine la plus fondamentale. 5

NOTES 1. Albert Camus, L’Homme révolté, Gallimard, 1951, cité par T. De Koninck, La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Paris, Les Presses universitaires de France, 2000, p. 151 / 2. Antoine de Saint-Exupéry, « Lettre à un otage », Garnier-Flammarion, 1996, p. 248, cité par T. De Koninck, La nouvelle ignorance, p. 151

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