Le bonheur demande deux choses : pouvoir ce qu’on veut, vouloir ce qu’il faut.

Bossuet, Sermon sur l’ambition, Premier point (extrait)

Texte reproduit au http://www.inlibroveritas.net/oeuvres/2076/sermon-sur-l-ambition#pf1

 

Là, ce grand homme [saint Augustin] pose pour principe une vérité importante, que la félicité (bonheur) demande deux choses : pouvoir ce qu’on veut, vouloir ce qu’il faut. Le dernier, aussi nécessaire : car comme, si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n’est pas satisfaite ; de même, si vous ne voulez pas ce qu’il faut, votre volonté n’est pas réglée ; et l’un et l’autre l’empêche d’être bienheureuse, parce que la volonté qui n’est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n’est pas réglée est malade ; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n’est pas moins la santé parfaite de la nature que l’affluence universelle du bien.

 

Ajoutons, si vous le voulez, qu’il est encore sans difficulté plus essentiel. Car l’un nous trouble dans l’exécution, l’autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c’est que vous en avez été empêché par une cause étrangère ; et lorsque vous ne voulez pas ce qu’il faut, le défunt en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n’est tout au plus qu’un pur malheur, et le second toujours une faute ; et en cela même que c’est une faute, qui ne voit, s’il a des yeux, que c’est sans comparaison un plus grand malheur ? Ainsi l’on ne peut nier sans perdre le sens qu’il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d’avoir une volonté bien réglée que d’avoir une puissance bien étendue.

 

Et c’est ici, Chrétiens, que je ne puis assez m’étonner du dérèglement de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin, et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu’entreprenons-nous ? La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder tout entière pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire ; et celle que nous choisissons, étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux, ne fait qu’augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu’étant misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en l’exécutant ?

 

Bossuet_-_Sermon sur ambittion

Sermons de Messire Jacques-Benigne Bossuet