Pourquoi monter en épingle la criminelle Marie-Josephte Corriveau et la macabre cage dite de La Corriveau?

Ignorance en histoire? Sottise? Insuffisance professionnelle? Désir d’argent? Soif de notoriété? Manquement à la probité?

L’HISTOIRE DE LÉVIS EST RICHE, POURTANT.

IL NE FAUT PAS MONTER EN ÉPINGLE

LA CRIMINELLE MARIE-JOSEPHTE CORRIVEAU

ET LA MACABRE CAGE

DANS LAQUELLE ELLE A ÉTÉ MONTRÉE EN PUBLIC.

 

« Les détails qui ne mènent à rien sont, dans l’histoire, ce que sont les bagages dans une armée, impedimenta [des choses embarrassantes]. »

(Voltaire [1756], Essai sur les moeurs et l’esprit des nations, Préface; cité au http://artflsrv01.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject.pl?c.546:1:4.toutvoltaire)

Dans le numéro 129 (été 2013) de la revue de la Société d’histoire régionale de Lévis (SHRL), le président de cette dernière, M. VINCENT COUTURE, a écrit ceci :

« c’est sans aucun doute que l’on peut dire que c’est l’année [2012-2013] la plus importante dans toute histoire de la SHRL. En effet, la commémoration du 250e anniversaire de la pendaison de Marie-Josephte Corriveau (1733-1763) est […] le dossier le plus important de l’histoire de la SHRL ».

« […] le conseil d’administration [de la SHRL] a nommé trois administrateurs afin d’entreprendre des démarches concernant le rapatriement de la cage de La Corriveau. […] il s’agit du projet le plus important de notre société d’histoire depuis sa fondation. » (Note 1)

Dans le numéro 128 (printemps 2013) de la revue de la SHRL, M. CLAUDE GENEST, ancien président, aujourd’hui membre du conseil d’administration de la SHRL, a écrit ceci :

« Est-il possible d’être situé directement en face de Québec et de développer une véritable industrie touristique? […] « Le projet actuel de la SHRL de récupérer, pour Lévis, la cage de La Corriveau s’inscrit […] dans cette perspective de développement d’une identité touristique propre à notre ville. » (NOTE 2)

 

Réfléchissons un peu, vous et moi.

 

Le président Couture écrit que le dossier de M.-J. Corriveau est « le plus important de l’histoire de la SHRL ».

L’administrateur Genest établit audacieusement un lien entre la cage de M.-J. Corriveau et l’identité touristique de Lévis.

Étant donné que la SHRL attache une immense importance à l’affaire de la meurtrière M.-J. Corriveau et de sa funèbre cage;

étant donné que la commémoration du 250e anniversaire de la pendaison de M.-J. Corriveau a été le dossier le plus important de la SHRL depuis sa fondation, selon le président Couture;

étant donné que le rapatriement de la cage s’inscrirait dans la perspective de développement d’une identité touristique propre à Lévis, selon l’ancien président Genest;

 

étant donné les considérants ci-dessus,

des personnes raisonnables comme vous et moi

penseraient trouver dans les livres des historiens plusieurs pages

sur le rôle joué par M.-J. Corriveau dans l’histoire de Lévis

(si elle y a joué un rôle),

sur les répercussions sur Lévis du meurtre ou des meurtres de M.-J. Corriveau

(si la vie criminelle de cette dernière a eu des répercussions sur Lévis),

sur les répercussions sur Lévis de la pendaison de Marie-Josephte Corriveau

(si la pendaison de la criminelle a eu des répercussions sur Lévis),

sur les répercussions sur Lévis de la présentation en public, à la Pointe Lévy, en 1763, de la cage M.-J. Corriveau

(si la présentation à la Pointe Lévy de la cage M.-J. Corriveau a eu des répercussions sur Lévis).

 

Or, que trouvons-nous dans les livres des historiens? Moins que des miettes! Voyons voir.

Dans les 812 pages de l’Histoire de Lévis-Lotbinière il n’y a que 19 petites lignes sur Marie-Josephte Corriveau, et ce, dans une petite section consacrée aux légendes, c’est-à-dire à des « Récit[s] à caractère merveilleux, où les faits historiques sont transformés par l’imagination populaire ou l’invention poétique ».

– Dommage de devoir mettre le bonnet d’âne aux mauvais élèves qui attribuent beaucoup trop d’importance à une cage, à un fait divers.

Les auteurs des 644 pages de l’Histoire de la Côte-du-Sud (c’est la région où M.-J. Corriveau est née et a passé sa vie) n’ont écrit que 12 petites lignes sur Marie-Josephte Corriveau.

Les dirigeants de la SHRL seraient aimables de nous dire pourquoi ils font une montagne de l’humble citoyenne de Saint-Vallier-de-Bellechasse. Cette femme a-t-elle fait quelque chose qui devrait lui valoir notre admiration ou notre éternelle reconnaissance? À part d’avoir été jugée coupable d’un meurtre, y a-t-il quelque chose qui devrait lui valoir que l’on se souvienne d’elle? Pourquoi les dirigeants de la SHRL : Vincent Couture, André Gaumond, Pierre-Olivier Maheux, Louis Hallé, Claude Genest, Clément Samson et Xavier Chambollle, comme la rédactrice en chef de la revue de la SHRL, Claudia Mendez Ishii, font-ils comme si Marie-Josephte Corriveau était pleine de gloire?

Le président de la SHRL a écrit que « La commémoration du 250e anniversaire de la pendaison de Marie-Josephte Corriveau est […] le dossier le plus important de l’histoire de la SHRL ». » Si c’est vrai, c’est vraiment très malheureux. – L’administrateur Claude Genest de la SHRL a écrit que « Le projet actuel de la SHRL de récupérer, pour Lévis, la cage de La Corriveau s’inscrit […] dans cette perspective de développement d’une identité touristique propre à notre ville ». Il est difficile de comprendre M. Genest.

Comment un objet, la cage dite de La Corriveau, qui s’est retrouvé à la Pointe Lévy pendant quelques jours il y a 250 ans peut-il contribuer à développer une identité touristique propre à Lévis? Je ne comprends pas; vous, comprenez-vous? Une cage a servi montrer en public pendant quelques jours, sur un territoire qui fait aujourd’hui partie de Lévis, le corps d’une inconnue qui n’a joué aucun rôle dans la vie de la seigneurie de Lauzon, qui n’a aucunement influé sur l’évolution de la seigneurie de Lauzon ou de la future Ville de Lévis, comment établir un lien entre cet objet macabre, entre un fait divers et l’identité touristique de Lévis? Je suis porté à croire que l’expression identité touristique, pour M. Genest, veut dire tout simplement image touristique. Mais faire entrer la cage dans l’image touristique de Lévis, ça serait tromper le monde, à mon humble avis. La cage de La Corriveau n’aurait pas sa place même dans l’image touristique du village et de la région où a vécu M.-J. Corriveau.

– Dommage de devoir mettre une autre fois le bonnet d’âne aux mauvais élèves qui attribuent beaucoup trop d’importance à une cage, à un fait divers.

Marie-Josephte Corriveau a vécu tous ses jours sur le territoire de la Société historique de Bellechasse (SHB). Il serait donc normal que la SHB parle d’elle assez souvent dans sa revue si elle était le personnage important de l’histoire que la SHRL prétend qu’elle est. Or, selon l’index par sujet d’Au fil des ans pour la période s’étendant de 1989 (première année d’existence de la revue) à 2008, un seul article sur M.-J. Corriveau a été publié, un seul article en 19 ans! Et il tient sur une page!

– Dommage de devoir mettre une autre fois le bonnet d’âne aux mauvais élèves qui attribuent beaucoup trop d’importance à une cage, à un fait divers.

Dans le « Tableau permettant de trouver rapidement les principaux sujets traités, les auteurs des textes et les titres des articles, numéros 1 à 99 » de la revue de la SHRL, le nom Corriveau n’apparaît qu’une fois : « Corriveau, Marie-Josephte (personnage de la Côte-du-Sud), La Corriveau, une femme libérée née pour être légende, 52 7-11, Laberge Raymond ». Évidemment, depuis que certains dirigeants de la SHRL ont décidé de présenter la cage de La Corriveau comme un objet majeur de l’histoire de Lévis, le nom Corriveau a été écrit plusieurs fois dans la revue… Mais entre 1979 et l’automne de 2005, soit pendant plus d’un quart de siècle, un seul article sur elle a été publié dans la revue, et dans cet article le nom de Lévis n’apparaît qu’une fois, le temps de dire où la cage renfermant la pendue a été exposée. Que penser? Est-ce qu’ils auraient péché par ignorance les membres de la SHRL qui n’ont pas cru pendant plus d’un quart de siècle que l’affaire de La Corriveau était importante dans l’histoire de leur ville? La réponse est NON, bien sûr.

– Dommage de devoir mettre une autre fois le bonnet d’âne aux mauvais élèves qui attribuent beaucoup trop d’importance à une cage, à un fait divers.

Entre 1897 et 1904, l’historien et notaire Joseph-Edmond Roy (1858-1913) a publié son Histoire de la seigneurie de Lauzon. Selon l’Index de l’Histoire de la seigneurie de Lauzon d’Antoine Roy, le nom de Marie-Josephte Corriveau n’apparaît que dans une seule page des cinq volumes de l’ouvrage exceptionnel de J.-E. Roy; ce que ce dernier écrit au sujet de M.-J. Corriveau, de ses meurtres, de la cage suspendue à la Pointe Lévy et de la légende de La Corriveau tient en une seule page. Les derniers mots sont les suivants : « Cette disparition mystérieuse [de la cage] et les récits de ceux qui avaient entendu grincher les crochets de la cage ou vu se balancer dans l’air ce squelette hideux, ont fait passer la Corriveau, dans le domaine de la légende. » J.-E. Roy ne dit pas dans le domaine de l’histoire! J.-E. Roy n’aurait rien dit de M.-J. Corriveau si elle n’était pas devenue une figure légendaire; pour ce qui est de l’histoire de Lévis, il faut oublier l’humble citoyenne de Saint-Vallier-de-Bellechasse.

– Dommage de devoir mettre une autre fois, la cinquième! le bonnet d’âne aux mauvais élèves qui attribuent beaucoup trop d’importance à une cage, à un fait divers, à « un détail qui ne mène à rien ».

Je comprends que la « cage » américaine surexcite un certain nombre de personnes physiques et morales. Pourquoi les surexcite-t-elle? Mais parce que l’exposition en public à Lévis de la « vraie » cage de La Corriveau augmenterait certainement le nombre de visiteurs à Lévis, parce que le rapatriement de la cage à Lévis pourrait accélérer la création du musée régional dont certains rêvent, ce qui aiderait grandement le développement économique et touristique. Le saviez-vous? Les personnes que surexcite la cage américaine le savent; à preuve : les idées exprimées dans les lignes précédentes de ce paragraphe sont exposées dans un article qu’a écrit Mme Évelyne Fortier quand elle était membre du conseil d’administration de la SHRL. (NOTE 3) (Au moins deux membres du conseil d’administration de la SHRL connaissent assez bien ou très bien l’industrie touristique : ils y travaillent.)

Les mauvais élèves, à cause de leur surexcitation, dans des rêves fous voient-ils s’élever à Lévis, grâce à l’argent des citoyens, un musée dont les principaux attraits ou appâts sont Marie-Josephte Corriveau et la cage dite de La Corriveau, c’est-à-dire un personnage et un objet que les historiens auteurs de l’Histoire de Lévis-Lotbinière et de l’Histoire de la Côte-du-Sud mentionnent à peine? Si un tel rêve devenait réalité, ne pourrait-on pas accuser Lévis de malhonnêteté intellectuelle? Le désir légitime de faire entrer de l’argent à Lévis, même de l’argent qui sortirait des poches d’inconnus (des touristes), ne doit pas faire oublier que la fin ne justifie pas les moyens. Ce n’est pas le genre des Lévisiens de s’adonner à la malhonnêteté intellectuelle, on le sait.

Comme on l’a vu plus haut, dans les 1 450 pages des livres Histoire de Lévis-Lotbinière et Histoire de la Côte-du-Sud, on ne trouve que 31 lignes consacrées à Marie-Josephte Corriveau, seulement 31 petites lignes! Cela devrait convaincre tout le monde que M.-J. Corriveau et sa triste cage ne sont pas des objets d’étude pour les historiens qui traitent de l’histoire de Lévis et de Bellechasse. Pour ceux qui n’en sont pas encore convaincus, on peut ajouter ceci : le soussigné a consulté les index des noms propres d’un certain nombre de livres d’histoire pour voir lesquels parlent de Marie-Josephte Corriveau; il n’a trouvé aucun index contenant le nom de Marie-Joseph Corriveau; aucun! (NOTE 4) Tout le monde devrait être convaincus maintenant, y compris les dirigeants de la SHRL dont le devoir le plus pressant, ils le reconnaîtront, est d’exprimer le regret d’avoir monter en épingle la criminelle Marie-Josephte Corriveau et sa macabre cage et d’avoir ainsi induit en erreur beaucoup de monde au Québec et ailleurs. L’histoire de la Ville de Lévis est très intéressante, elle est très riche; la SHRL devrait la faire découvrir avec sérieux et rigueur au lieu de perdre son temps à chercher à la nourrir d’un fait divers, du drame d’une criminelle, d’une cage macabre. Il y aura toujours des individus ou des entreprises qui chercheront à attirer des touristes avec des offres discutables ou douteuses, jamais une société d’histoire ne doit les appuyer, encore moins les imiter. Tout Lévis s’entend là-dessus.

 

Lévisiens, soyons vigilants.

 

NOTES

NOTE 1_Vincent Couture, président de la SHRL, Rapport du président du conseil d’administration pour l’année 2012-2013, in La Seigneurie de Lauzon, numéro 129, été 2103
NOTE 2_Claude Genest, Chronique : Côtoyez l’histoire, in La Seigneurie de Lauzon, numéro 128, printemps 2013
NOTE 3_Mme Évelyne Fortier a écrit ceci :
« [] le rapatriement de la cage de La Corriveau pourrait non seulement entraîner un possible avancement du projet [création d’un musée à Lévis], mais aussi permettre de faire de ce musée régional un attrait majeur de la Ville de Lévis. Cela aiderait grandement le développement économique et touristique. En effet une telle exposition augmenterait certainement le nombre de visiteurs à Lévis []. » (Le rapatriement de la cage de La Corriveau en lien avec le patrimoine et le développement durable à la ville de Lévis, article paru dans la revue de la Société d’histoire régionale de Lévis, numéro 128, printemps 2013)
NOTE 4_Voici la liste de ces livres :
1_Jean Lacoursière, Jean Provencher et Denis Vaugeois, Canada-Québec 1534-2000, © 2001
2_Craig Brown, Histoire générale du Canada, édition française dirigée par P.-A. Linteau, Boréal, 1990
3_P.-E. Farley et Gustave Lamarche, Histoire du Canada, Cours supérieur, 4e édition, 1945
4_Mason Wade, Les Canadiens français de 1760 à nos jours, traduction d’Adrien Venne avec le concours de G. Dufau-Labeyrie, Le Cercle du Livre de France, édition revue et augmentée, 1966
5_Robert Bothwell, Une Histoire du Canada, Presses de l’Université Laval, © 2009
6_Lionel Groulx, Histoire du Canada français depuis la découverte, tome 1, 4e éd., Fides, c. 1960
7_R. Lacour-Gayet, Histoire du Canada, Fayard, 1966
8_Jean Hamelin et al., Histoire du Québec, Edisem, 1977
9_Thomas Chapais, Cours d’histoire du Canada, tome 1 (1760-1791), Éditions du Boréal Express (Le Cours de Chapais en huit volumes a été publié entre 1919 et 1934.)
10_J.-P. Chartrand, avec la collaboration de Jacques Saint-Pierre, À l’aube du XXIe siècle, Histoire du Québec et du Canada, manuel de l’élève, 4e secondaire, Lidec, 1997

 

SUPPLÉMENT

Extraits de : Le triple destin de Marie-Josephte Corriveau (1733-1763)

 

Article de Luc Lacourcière, docteur en ethnographie, folkloriste, professeur,

fondateur des Archives de folklore de l’Université Laval

 

« Ainsi reforgée par [Louis] Fréchette, d’après ses souvenirs d’enfance, cette cage est avant tout romantique. Amplifiant les données essentielles de Philippe Aubert de Gaspé, le poète y a d’abord encerclé sa propre redondance et sa manie des grandeurs!

« Aucune des références au Musée Barnum de New-York, ni au Musée de Boston, n’a pu être vérifiée. Nous ne savons plus ce qu’est devenue la vraie cage de la Corriveau. Il se peut que la ferraille trouvée dans le cimetière de Saint-Joseph-de-Lévis, autour de 1850, ait bien été cette cage (encore qu’on puisse entretenir un doute). Mais les ossements qu’elle contenait, et qu’on a dû inhumer de nouveau, n’ont fait l’objet d’aucun acte officiel consigné dans les registres de Saint-Joseph, de Saint-Vallier ou d’ailleurs. Enfin l’on ne sait pas avec certitude où les restes de Marie-Josephte Corriveau ont pu trouver leur dernier repos. Cet endroit demeure aussi mystérieux que le tombeau de… Champlain.»

(Luc Lacourcière, Le triple destin de Marie-Josephte Corriveau (1733-1763), Les Cahiers des Dix, numéro 33, 1968, p. 213-242 http://www.er.uqam.ca/nobel/sodix1/?q=node/92/)