Metanoïa (conte)

Metanoïa

Conte

 

Ce dix-neuf décembre, M. Charles-Edmond de Linquerre prit lui-même le volant de sa luxueuse voiture pour se rendre à l’école de son jeune garçon, Pierre-Paul. C’était la première fois qu’il y allait, sa vie d’entrepreneur, trépidante, l’ayant toujours empêché de s’occuper de la vie scolaire de sa progéniture. Il pensait trouver l’établissement en deux temps, trois mouvements; mais son parcours s’avéra labyrinthique. Son déplacement le fatiguait pour une seconde raison : dans toutes les rues qu’il découvrait les décorations de Noël lui paraissaient extrêmement banales, parfois d’un ridicule grotesque. Par contre, immobilisé par un camion pendant plusieurs secondes, il put observer un couple en train de construire une patinoire dans leur petite cour, probablement une surprise pour leur postérité, et il trouva très vaillants cette femme et cet homme. Gagné par l’impatience, l’entrepreneur regrettait d’avoir accepté de donner congé à son chauffeur. Il demeurait toutefois conscient qu’il devait conduire prudemment : les rues étaient enneigées, plusieurs étaient dépourvues de trottoir, les gens marchaient donc dans l’une ou l’autre des voies, parmi eux des enfants, bien sûr. M. de Linquerre eut cette réflexion : « On dit aux enfants de ne pas marcher dans la rue et on fait des rues sans trottoir… ». Voyant une fillette, il s’arrêta pour lui demander le chemin de l’école. L’accoutrement de l’enfant le fit grimacer. Mais son visage épanoui et joyeux l’éblouit, ce qui le surprit. L’écolière répondit à la demande de M. Linquerre, puis ajouta : « C’est vous qu’on voit souvent à la télévision, je vous reconnais. Mes parents ne vous aiment pas. » D’abord interloqué, l’entrepreneur finit par rire, ravi, vraiment ravi, par la franchise, par le comportement sincère de l’enfant.
La petite école, enfin. En la voyant, M. de Linquerre oublia son manque de patience de tantôt. Une quarantaine d’enfants, des grands et des petits, les premiers aidant les autres, étaient fort occupés à ériger des constructions de neige. Il y en avait déjà, très colorées, notamment des bonhommes, cela va de soi, une carriole tirée par un animal très difficile à reconnaître, un cerf dont les bois menaçaient de tomber, et un poteau dressé à la verticale sur lequel était écrit le mot poteau. M. de Linquerre salua la logique des enfants: il n’aurait pas compris qu’ils baptisent cure-dents un objet qui ne pouvait être qu’un poteau.
La porte de l’école était verrouillée. M. de Linquerre sonna; un employé vint ouvrir. On vérifia l’identité du visiteur, dont la venue avait été annoncée par Mme de Linquerre, puis on l’invita à prendre un siège : les élèves allaient être libérés dans un quart d’heure, lui dit-on. M. de Linquerre était à peine assis que des enfants surgirent d’un corridor, enjoués, volubiles, quelques-uns sautillaient même, jusqu’à l’enseignante qui faisait des petits bonds désopilants et qui riait de bon coeur. M. de Linquerre se figea, complètement séduit par la beauté du tableau qui se créait devant lui, comme foudroyé par les jeunes visages. « Ces enfants, ces enfants ! mais qu’ils sont beaux », se dit-il intérieurement. « Comment croire qu’ils puissent penser à mal ! »
L’enseignante entra dans un bureau; les écolières et les écoliers attendaient debout, M. de Linquerre en face d’eux. Le papa, le regard toujours attiré par les jeunes, s’étonnait et se réjouissait de les voir se parler avec plaisir, avec liberté, avec sincérité, était-il convaincu. On aurait dit que M. de Linquerre n’avait jamais rien vu d’aussi émerveillant. Soudain, dans un coin, une petite bande d’écolières et d’écoliers entonna Bonhomme hiver; M. de Linquerre tourna la tête vers eux. Quand il aperçut son fils, qui le regardait, il pleura. Il lui sembla n’avoir jamais été aussi heureux.
La veille du jour ouvrable suivant, M. de Linquerre réunit ses administrateurs, ses fiscalistes et ses conseillers financiers. Il leur livra un message clair, invraisemblable pour la plupart, que tous comprirent séance tenante : « Pour les Entreprises de Linquerre, je désire entendre sonner le glas de l’optimisation fiscale et de l’évitement fiscal ! De Linquerre doit payer des impôts là où la loi et la morale l’exigent ! Pourquoi ? Parce que nous le devons à nos enfants ! Nos enfants sont beaux, ils sont très beaux ! C’est nous qui les avons créés, vous vous en souvenez ? Nous avons des responsabilités très importantes envers eux. Nous devons nous préoccuper de leur bien-être moral et matériel. Il est de notre devoir de les aider à s’épanouir, regardez plus loin que le bout de votre nez et vous comprendrez que c’est dans l’intérêt de tous de les aider à grandir (j’exclue ici les égoïstes indécrottables…). Nous devons payer les impôts dont notre État a besoin pour donner à la société ce qui est souhaitable pour elle. Jour après jour, il ne faut rien négliger pour que le monde soit vivable pour les jeunes, il faut les instruire, pour qu’un monde vivable soit toujours possible, nous devons leur inculquer les valeurs requises pour qu’un monde vivable soit toujours possible. » Il ajouta : « Vous devez vous dire que je suis tombé sur la tête… Ce n’est pas la cas : le dix-neuf décembre, je suis allé à l’école… »
Le 25 décembre, Mme de Linquerre donna à M. de Linquerre un vieux livre estropié intitulé Metanoïa.

 

Roger Martel, Lévis (Québec), 19-23 décembre 2014

 

 

Supplément

« Mencius dit : Tout homme a un coeur qui réagit à l’intolérable. […] Supposez que des gens voient soudain un enfant sur le point de tomber dans un puits, ils auront tous une réaction d’effroi et d’empathie qui ne sera motivée ni par le désir d’être en bons termes avec les parents, ni par le souci d’une bonne réputation auprès des voisins et amis, ni par l’aversion pour les hurlements de l’enfant.
« Il apparaît ainsi que, sans un coeur qui compatit à autrui, on n’est pas humain; sans un coeur qui éprouve la honte, on n’est pas humain; sans un coeur empreint de modestie et de déférence, on n’est pas humain; sans un coeur qui distingue le vrai du faux, on n’est pas humain. Un coeur qui compatit est le germe du sens de l’humain; un coeur qui éprouve de la honte est le germe du sens du juste; un coeur empreint de modestie et de déférence est le germe du sens rituel; un coeur qui distingue le vrai du faux est le germe du discernement. L’homme possède en lui ces quatre germes, de la même façon qu’il possède quatre membres. Posséder ces quatre germes et se dire incapable [de les développer] , c’est se faire tort à soi-même; en dire son prince incapable, c’est faire tort à son prince.
« Quiconque, possédant en lui les quatre germes, saura les développer a maximum, sera comme le feu qui prend ou la source qui jaillit. Fût-il seulement capable de les développer qu’il pourrait se voir confier le monde; en fût-il incapable qu’il ne saurait même pas servir son père et sa mère. »

 

Livre de Mencius, II, A, 6, traduction Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Éditions du Seuil, 1997, p. 161-162; cité par Christine Barbier-Kontler dans Le Livre des sagesses. L’aventure spirituelle de l’humanité (ouvrage publié sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier) , Paris, Bayard, 2002, p. 1527-1528)

Mencius ou

« Mengzi (mot chinois signifiant maître Meng)

Nom du philosophe confucéen connu sous la forme latinisée Mencius (vers 371-289 avant J.-C.).

Ses enseignements, qui se trouvent dans un texte portant le même nom, révèlent une conception très optimiste de la nature humaine. Pour lui, les hommes ont de nombreuses qualités morales à leur naissance, bonté et équité en particulier, que l’éducation développe ou inhibe ».

(Encyclopédie Larousse,http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Mengzi/132732)