Charlie Hebdo : Bête et méchant

Bête et méchant | Le Devoir.

Jean-François Nadeau, Bête et méchant, Le Devoir, 8 janvier 2015

http://www.ledevoir.com/international/europe/428361/bete-et-mechant

 

Extraits

 

Je n’étais pas d’accord avec tout ce que Charlie Hebdo avançait. Pas plus avant le drame qu’aujourd’hui. Cela ne m’empêchait pas de le défendre […]

À la différence des journaux soutenus par des empires financiers, Charlie assumait seul le prix élevé à payer pour se maintenir dans les chemins de la liberté. À Charlie, on payait cette indépendance un plus gros prix encore qu’ailleurs. Menaces, intimidations, attentats. Aujourd’hui assassinats.

[…]

Ces dernières années, il faut savoir que les ventes de Charlie remontaient au-dessus de la ligne de flottaison dès lors que ce journal satirique se lançait dans la critique rageuse des fous de dieu, en particulier ceux de l’islam. Une certaine islamophobie de service s’était en conséquence emparée du journal qui produisait désormais à la chaîne des gags de plus en plus lourds en cette matière.

La dénonciation de barbus radicaux prit une telle place dans ces pages que cela donnait parfois l’impression d’un fâcheux radotage, même placé sous le couvert de l’humour ravageur et irrévérencieux. Ce pilonnage obsessionnel, livré souvent au nom d’acrobaties intellectuelles douteuses, devenait franchement embarrassant d’imbécillité. Non, Charlie n’était pas qu’amour et poésie. Du coup, on oubliait quelquefois le talent immense et l’esprit unique de plusieurs collaborateurs affairés pourtant à traiter avec doigté d’autres sujets que celui-là.

Rien de bien étonnant à ce que ces gens aient été autant haïs par des imbéciles, spécialistes de la haine au premier degré. Reste qu’on ne saurait excuser cette immense bêtise qui consiste à penser qu’en éliminant un messager, on supprime aussi le message. […]

La diversité de la presse, et partant la diversité des idées, se trouve mise à mal comme jamais. Tandis que l’offre d’émissions de cuisine, de jeux-questionnaires et de plateaux où l’on assemble à la va-vite des vedettes préfabriquées va grandissante, l’information et la culture vivent en confinement dans des camps retranchés. On me dira que cette violence faite à l’intelligence n’est pas du même ordre qu’un attendant sanglant. Pour quoi donc Charb et les siens se battaient-ils en fin de compte, malgré leurs dérapages, si ce n’est pour l’intelligence ? Il faudrait enfin tâcher de voir qu’un même drame aux conséquences funestes se rejoue parfois sur des tableaux très différents qui n’en sont pas moins violents au final.

J’ai entendu toute la journée des journalistes et des caricaturistes de partout à travers le monde s’inquiéter de la liberté de la presse, de la leur surtout. Les mêmes qui d’ordinaire trouvent que tout le monde va trop loin parce qu’eux ne vont nulle part se souciaient soudain de Charlie Hebdo. Un moment rare. Que tous ceux-là se rassurent : l’immense majorité d’entre eux n’a absolument rien à craindre. L’autocensure qu’ils pratiquent déjà leur assure la paix même si à raison ils montrent aujourd’hui ne pas avoir l’esprit tranquille.