Auschwitz. Misère !

 

Auschwitz hier. Misère !

Auschwitz aujourd’hui. Misère !

 

Tels hommes passent une longue vie à se défendre des uns et à nuire aux autres, et ils meurent consumés de vieillesse, après avoir causé autant de maux qu’ils en ont souffert.

Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l’avoue ; mais justice, lois et besoins à part, ce m’est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d’autres hommes.

L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé.

(La Bruyère, Les Caractères)

 

Auschwitz, dont le nom évoque à lui seul la monstruosité nazie, a marqué au fer rouge l’histoire contemporaine. Le progrès apporté par la modernité et les Lumières révélait qu’il pouvait aussi prendre la forme d’une destruction et d’une déshumanisation sans limites. Les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, par l’aviation américaine, en août 1945, allaient confirmer cette vérité tragique. Nous savions désormais que rien n’est à l’abri du pire. Plus encore, l’enfer sur terre peut prendre la forme d’une entreprise planifiée, certes monstrueuse, mais parfois sans haine, comme Himmler, le chef des SS, l’exigeait de ses soldats, d’implacables exécuteurs d’ordres, sans état d’âme, au service d’une Idée et de la mort.

Et pourtant, cette vérité ne semble pas avoir pénétré profondément notre conscience : les 70 ans de la révélation d’Auschwitz sont, en effet, d’une jeunesse terrifiante. Un peu comme si Auschwitz n’avait jamais eu lieu, le monde continue encore d’être broyé par une Idée dont on mène jusqu’au bout la logique inhumaine. Celle-ci n’est plus raciale, mais cette fois économique et financière, servie aveuglément par une armée de technocrates consciencieux et besogneux, jouant avec le sort des multitudes et de la Terre – délocalisations, chômage, appauvrissement, accaparement des richesses et destruction des écosystèmes – comme avec les chiffres d’une colonne comptable. L’emprise de la rationalisation, transformant la société en un parc industriel dédié à la production et à la consommation effrénées du vide, où est étouffée l’odeur de la vie et de la terre, creuse un abîme entre une élite de « surhommes » à qui tout est dû et des populations entières devenues superflues.

(Jean-Claude Ravet, Auschwitz aujourd’hui, Revue québécoise Relations, numéro 776, janvier-février 2015, http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3505&title=auschwitz-aujourdhui)

 

Les Traîne-misère

 

Les gens qui traînent la misère

Sont doux comme de vrais agneaux ;

Ils sont parqués sur cette terre

Et menés comme des troupeaux.

Et tout ça souffre et tout ça danse

Pour se donner de l’espérance !

Pour se donner de l’espérance !

Pourtant les gens à pâle mine

Ont bon courage et bonnes dents,

Grand appétit, grande poitrine,

Mais rien à se mettre dedans.

Et tout ça jeûne et tout ça danse

Pour se donner de l’abstinence !

Pour se donner de l’abstinence !

Pourtant ces pauvres traîne-guêtres

Sont nombreux comme les fourmis ;

Ils pourraient bien être les maîtres,

Et ce sont eux les plus soumis.

Et tout ça trime, et tout ça danse

Pour s’engourdir dans l’indolence !

Ils n’ont même pas une pierre,

Pas un centime à protéger !

Ils n’ont pour eux que leur misère

Et leurs deux yeux pour en pleurer.

Et tout ça court et tout ça danse

Pour un beau jour sauver la France !

Du grand matin à la nuit noire

Ça travaille des quarante ans ;

A l’hôpital finit l’histoire

Et c’est au tour de leurs enfants.

Et tout ça chante et tout ça danse

En attendant la providence !

En avant deux ! O vous qu’on nomme

Chair à canon et sac à vin

Va-nu-pieds et bête de somme,

Traîne-misère et meurt de faim

En avant deux et que tout danse

Pour équilibrer la balance !

 

(Jean-Baptiste Clément, 1873 – Texte mis en musique par Marcel Legay en 1883)