Qui, aujourd’hui, choisit la direction de l’Humanité ?

La nécessaire utopie

Par Albert Jacquard

La pire attitude, c’est d’accroître sa vitesse sans choisir sa direction. Qui, aujourd’hui, choisit la direction de l’Humanité ?

Tout, ou presque, est possible

Les moyens dont nous disposons à présent nous autorisent des projets inconcevables il y a peu. Dans le domaine de la destruction, cela semble clair. Les quelques 15 000 mégatonnes d’armes nucléaires en stock représentent l’équivalent de 3 tonnes de TNT par personne. De quoi faire disparaître, en quelques heures, toute trace de vie évoluée sur notre planète ! Cela est vrai aussi dans la lutte contre la maladie : depuis octobre 1977, aucun homme n’est mort de la variole, le virus responsable est définitivement vaincu. Cela est vrai de nos efforts pour nous débarrasser de la malédiction du travail. Peu à peu, les machines remplacent les hommes pour les tâches rebutantes, épuisantes, répétitives.

Nous pouvons imaginer un monde pacifié, où les conflits seront réglés par la discussion, non par la force; où l’absence de travail sera considéré comme la possibilité d’un temps libéré, non comme la menace d’un temps vide; où ce temps libre élargira le domaine des choix personnels et des échanges, non celui de la soumission aux plaisirs surgelés et à l’ennui.

Le « Meilleur des mondes »…

La plupart des futurologues, à la suite de l’écrivain anglais Aldous Huxley, décrivent une humanité écartelée, découpée; ils distinguent d’une part les « alphas », disposant du pouvoir et des richesses, d’autre part les « epsilons »‘, acceptant leur soumission et abandonnés à la limite de la survie. Sans oser l’avouer, notre société avance rapidement vers cette structure : elle admet un écart grandissant entre les nations, les développées et les autres, entre le Nord et le Sud et, à l’intérieur de chaque nation, entre les nantis et les exclus. Ce n’est pas là le résultat d’une méchanceté délibérée mais d’un conformisme qui présentent comme fatales des attitudes finalement suicidaires. Telle l’acceptation de la compétition comme moteur des individus et des sociétés. La compétition est exactement le contraire de l’échange. Or l’échange est le matériau grâce auquel nous construisons notre personne.

… ou une humanité de l’échange

À chaque occasion, quotidiennement, nous pouvons récuser la compétition, non au profit de la passivité, mais à celui de l’émulation. Il ne s’agit pas d’être meilleur que l’autre, mais de devenir meilleur que soi-même grâce à l’autre. Se construire nécessite beaucoup d’efforts. C’est une tâche qui peut remplir toute une vie, mais que nous ne pouvons accomplir qu’en liaison avec les autres.

Au bout, il y a la mort. Mais d’ici là, il peut y avoir du bonheur. Et être heureux, c’est se sentir beau dans le regard des autres.

(Albert Jacquard, La Matière et la vie, Toulouse, Éditions Milan, coll. Les Essentiels Milan, © 1995, p. 56-57)