Niqab, islamophobie, liberté de religion, multiculturalisme. Au Québec.

Extrait de Rupture anthropologique, article du chroniqueur Christian Rioux, Le Devoir, 9 octobre 2015, http://www.ledevoir.com/politique/canada/452222/rupture-anthropologique

Rupture anthropologique

« Dans quel autre pays pourrait-on discuter pendant des semaines le plus sérieusement du monde du droit de se couvrir le visage et de porter le niqab dans une cérémonie de… citoyenneté !

« Pensons-y un peu. À Paris comme à Montréal, dans les dîners de chambres de commerce, le port de la cravate est obligatoire. Dans toutes les cérémonies un peu prestigieuses, à Cannes ou à l’ADISQ, la tenue de soirée est de rigueur. Dans n’importe quelle activité sportive, l’uniforme s’impose. Mais, dans ce qui est censé être l’une des cérémonies les plus solennelles, on pourrait se présenter le visage couvert. Le seul fait de poser une question aussi extravagante montre bien que le culte des minorités et le délire multiculturel sont sur le point de faire perdre tout sens des réalités à une partie de nos élites. []

« Dans son tout dernier livre (Situation de la France, Desclée de Brouwer), le philosophe Pierre Manent [] refuse toute concession à l’égard du niqab. « Donner à voir le refus d’être vue est une agression permanente contre la coexistence humaine, écrit-il. Jamais les Européens n’ont caché leur visage, sauf celui du bourreau. » Face à une femme qui dissimule son visage, renchérissait la philosophe féministe Élisabeth Badinter, on est « condamné à s’adresser à cette personne humaine comme à un objet ».

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« Ce débat, entre les droits absolus des religions et ceux tout aussi absolus des femmes, ne mène qu’à un cul-de-sac. Surtout quand ces femmes choisissent volontairement de porter le niqab.

« On ne peut en sortir qu’en se rappelant que nos sociétés ne sont pas fondées que sur des droits, mais aussi sur des traditions, des moeurs, des cultures sans lesquelles elles sont inévitablement vouées au délitement.[]

« Dans nos sociétés, depuis toujours, on ne cache son visage que durant le carnaval. Pour le reste, se présenter à visage découvert est la condition sine qua non de toute civilité et donc de toute fraternité.

« C’est le philosophe Emmanuel Lévinas qui affirme que l’humain apparaît essentiellement par son visage et sa parole. Sans visage, pas d’humanité ! Et encore moins d’égalité puisque la personne voilée se donne le droit de me voir tout en me refusant ce même droit. La sphère publique présuppose que chacun peut y être identifié. Comme le débat public exige de connaître son interlocuteur. »

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Niqab et islamophobie: une leçon de démagogie (extrait)

Par Frédéric Bastien – Professeur d’histoire au collège Dawson et auteur

Source : Le Devoir, 9 octobre 2015, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/452187/niqab-et-islamophobie-une-lecon-de-demagogie

Le débat sur l’interdiction du niqab lors de l’assermentation à la citoyenneté révèle une fois de plus que les Québécois sont opposés à la reconnaissance de la religion dans la sphère publique. Cette réaction s’explique par notre évolution historique. Cela ne reflète aucunement un état d’esprit intolérant et islamophobe qui serait répandu ici, comme semble le croire Françoise David.

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… depuis la Révolution tranquille, les Québécois ont voulu édifier une société où la religion se pratique dans la sphère privée, de façon à ce que le catholicisme ne soit plus en mesure d’imposer ses choix ou ses normes au plus grand nombre. Ce qui vaut pour la majorité vaut aussi pour les autres. Quand les Québécois s’opposent aux accommodements religieux, ils ne font qu’appliquer aux religions minoritaires les normes qu’ils s’imposent à eux-mêmes. Cela n’a rien d’intolérant. Cette approche relève plutôt d’une logique inclusive et égalitariste. Dans la mesure où aucune confession ne s’impose dans la sphère publique, cela place tout le monde sur le même pied.

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En réalité, cette affaire ne pose pas tant la question de la liberté de religion. Quelqu’un pense-t-il sérieusement que les libertés religieuses sont réellement bafouées au Canada ? Il s’agit plutôt de savoir qui décide de ce qui est raisonnable. Les droits et libertés ne sont pas illimités, sinon la société sombrerait dans l’anarchie. On ne peut, par exemple, crier au feu à la blague dans un cinéma et ensuite invoquer sa liberté d’expression pour se justifier. Les droits s’arrêtent quelque part.