Contre l’abolition du programme d’ethnologie à l’Université Laval

Source : http://www.ledevoir.com/societe/education/465536/a-la-defense-de-l-ethnologie

À la défense de l’ethnologie

La décision de l’Université Laval d’abolir son programme causera un déficit épistémologique

16 mars 2016 | Philippe Dubé – Département des sciences historiques de l’Université Laval 

L’Université Laval doit réviser ses positions, car elles vont clairement à l’encontre des tendances actuelles dans un monde en transformation continue.

L’ethnologie en tant que science s’intéresse au petit, au privé, à l’officieux, au communautaire, à l’ordinaire, voire au banal. Elle fait la recension systématique des faits et gestes du quotidien qui, à terme, en viennent à définir une culture, une civilisation. En faisant l’analyse de ces données recueillies sur le vif du terrain, elle offre une compréhension de proximité d’une société tout entière en révélant des parts invisibles du vivre-ensemble. Ce champ de connaissances en sciences humaines est le seul de toutes les sciences à savoir entrer dans l’intime des personnes et des groupes et en faire état de manière systématique. Il sait depuis longtemps dénicher des trésors de la langue, des légendes, des mythes et des récits de toutes sortes qui, portés par l’imaginaire populaire, traduisent des valeurs, des états d’âme, des questionnements qui sont partagés par le plus grand nombre.

L’ethnologie consigne dans le menu détail les traits de la culture dont font partie l’humour tout comme la cuisine, la musique, la façon de se vêtir, de se coiffer et de prendre soin de son corps à tout âge. En somme, décrypter les multiples manières de naître, de vivre et de mourir tout en détectant la part d’universel dans la multitude des pratiques culturelles. De plus, elle a longuement exploré les avenues d’une littérature orale pour en déterminer les substrats et comprendre les formes langagières propres au terroir (régionalismes). Les études de folklore ont peut-être perdu de leur lustre au temps des technologies numériques, des réseaux sociaux et de la mondialisation, mais on doit comprendre qu’elles ont leur pertinence aujourd’hui dans un monde qui change à la vitesse grand V. L’interculturalité ambiante et galopante aura un jour à s’expliquer pour mieux se comprendre, et c’est là que l’ethnologie sera d’un grand secours par son approche intimiste et compréhensive. On parle ici du devenir sociétal dans toute sa complexité et ses aspects les plus fragiles, soit la culture du proche et l’héritage varié de la multiethnicité.

Science de la proximité

Dans le vaste domaine des sciences historiques pour développer et faire avancer les connaissances — si l’on peut ici schématiser —, on doit rappeler que l’histoire se réfère au document écrit (archives) et à son analyse, l’histoire de l’art à l’oeuvre d’art et à son interprétation, l’archéologie au vestige (fragment) et à son étude, alors que l’ethnologie se réfère directement au témoignage humain, c’est-à-dire à la parole énoncée in vivo et recueillie sur le terrain. Il s’agit d’une pièce maîtresse dans la quête de documents pour éclairer un élément de culture et de civilisation, si banal soit-il. On l’aura compris, le matériau de base chez l’ethnologue est de l’ordre du vivant, et c’est ce qui rend son travail si passionnant et essentiel quand il s’agit de comprendre un groupe, une société à l’échelle de ses besoins les plus élémentaires : se loger, se nourrir, se vêtir, créer des liens et établir une communauté de biens et de valeurs. Cette microhistoire raconte en quelque sorte la vie de tous les jours selon les saisons et les lieux qu’on occupe. Il s’agit d’une explication basique de notre relation au monde, mais combien vitale.

Au Québec, la construction identitaire a occupé beaucoup de place ces dernières années dans le domaine des activités ethnologiques au moment où la société cherchait à comprendre ses héritages et qu’un changement de civilisation se profilait à l’horizon. Les références traditionnelles et son modèle social devenaient progressivement obsolètes aux yeux de la majorité. Tout se bousculait, on devait se mettre au travail d’une renaissance sociétale que l’on a nommée « Révolution tranquille ». L’Église catholique n’avait plus l’effet structurant d’antan. Il fallait collectivement s’inscrire dans la modernité, tandis que la postmodernité était déjà à nos portes, à travers notamment la technologie et les valeurs montantes. La création du ministère des Affaires culturelles du Québec, en mars 1961, annonçait déjà ce changement de paradigme, et c’est dans ce contexte que l’ethnologie est devenue centrale pour faire état du chemin parcouru d’une société en pleine mutation. On aura compris que la discipline ethnologique l’est encore aujourd’hui et le sera encore demain pour expliquer un monde bousculé par le changement qui semble maintenant installé pour de bon.

Position indéfendable

L’Université Laval vient de fermer son programme d’ethnologie après une existence de plus de soixante-dix ans d’enseignement et de recherche, laissant une masse incalculable d’informations déposée aux Archives de folklore et, à l’avenant, une production scientifique sans pareil diffusée à grande échelle par le livre, le film, le disque et l’exposition muséale. Il s’agit en fait du seul programme au Québec et au Canada à s’intéresser aux expressions de la culture populaire issues, hier de souches française, irlandaise, écossaise et amérindienne en Amérique du Nord et aujourd’hui, de tous les horizons culturels, du fin fond de l’Extrême-Orient aux confins de l’Occident. En mettant fin à ce champ d’études, l’Université Laval prive la société québécoise de comprendre d’où elle vient et où elle va. Ainsi, elle empêche notre intelligence collective de saisir par quelles stratégies culturelles une société réussit à survivre en tant que nation francophone aux héritages multiples. Voire, comment fait-elle pour se développer par les voies insoupçonnées du progrès au gré des occasions, et ce, malgré les embûches et les menaces qui pèsent toujours contre elle ?

Il s’agit là d’une responsabilité sociétale que l’Université Laval a le devoir de soutenir et de continuer à développer : à savoir, reconnaître et valoriser une expertise unique au monde, celle de pouvoir élucider une culture dans ses moindres replis, les consigner, les étudier et les raviver alors que tout fuit si rapidement dans une société du prêt-à-porter et du prêt-à-jeter. Parions que l’ethnologie en tant que science humaine deviendra dans l’oeil de la tornade un outil indispensable pour retrouver ses repères au regard des enjeux sociaux et culturels de demain. Que l’Université Laval se ravise et revoie ses positions qui vont clairement à l’encontre des tendances actuelles dans un monde en transformation continue.