Le monde regorge de beautés. L’une d’elle est la poésie populaire.

POÉSIE POPULAIRE

Invocation que les filles pourront faire si elles veulent se marier

Kyrie, je voudrais

Christe, être mariée

Kyrie je prie tous les saints,

Christe, que ce soit dès demain.

Sainte Marie, tout le monde se marie.

Saint Joseph, que vous ai-je fait?

Saint Nicolas, ne m’oubliez pas.

Saint Médéric, que j’aie un bon marie.

Saint Mathieu, qu’il craigne Dieu.

Saint Jean, qu’il m’aime tendrement.

Saint Thibaud, qu’il soit joli et beau.

Saint François, qu’il me soit courtois.

Saint Michel, qu’il me soit fidèle.

Saint André, qu’il soit à mon gré.

Saint Léger, qu’il n’aime pas jouer.

Saint Séverin, qu’il n’aime pas le vin.

Saint Clément, qu’il ait bon cœur.

Saint Nicaise, que je sois à mon aise.

Saint Josse, qu’il me donne un carrosse.

Saint Boniface, que mon mariage se fasse,

Saint Augustin, dès demain matin.

Une petite fille roulait une boulette…

Une petite fille roulait une boulette. Il arrive une alouette qui la lui prend. La petite fille dit : Alouette ! alouette ! rends moi ma boulette. – Je te la rendrai si tu me donnes du pain. – Maman, donne-moi du pain ! – Je t’en donnerai si tu me donnes un couteau ! – Coutelier, donne-moi un couteau ! – Je t’en donnerai si tu me donnes du lait ! – Vache, donne-moi du lait ! – Je t’en donnerai si tu me donnes de l’herbe. – Faulx, donne-moi de l’herbe ! – Je t’en donnerai si tu me donnes du lard. – Pouër [cochon], donne-moi du lard ! -Je t’en donnerai si tu me donnes un gland. – Chêne, donne-moi un gland ! – Je t’en donnerai si tu me donnes du vent. – Mer, donne-moi du vent.

La mer m’envente, j’envente le chêne, le chêne m’englande, j’englande le pouër, le pouër m’enlarde, j’enlarde la faulx, la faulx m’enherbe, j’enherbe la vache, la vache m’enlaite, j’enlaite le coutelier, le coutelier m’encoutèle, j’encoutèle maman, maman m’enpanne, j’empanne l’alouette et l’alouette me rend ma boulette.

Si tu t’en vas par le chemin…

Si tu t’en vas par le chemin,

par le chemin poussiéreux,

je vais me faire la rosée,

je mouillerai route et chemin,

pour que ta robe de soie fine

ne se salisse, ne se ternisse.

Si tu t’en vas par le chemin,

par le chemin humide, boueux,

je vais me faire soleil,

je sécherai les routes boueuses

pour que la robe de ton cheval

ne se salisse, ne se ternisse.

Une vieille bavarde…

Une vieille bavarde

Un postillon gris

Un âne qui regarde

La corde d’un puits

Des roses et des lys

Dans un pot d’moutarde

Voilà le chemin

Qui mène à Paris.

Dix filles dans un pré

Nous étions dix fill’s dans un pré

Tout’s les dix à marier

Y’ avoit Dine, y ‘avoit Chine,

Y’ avoit Claudin’ et Martine,

Ah! Ah !

Cath’rinette et Cath’rina !

Y’ avoit la belle Suzon,

La duchesse de Montbazon,

Y’ avoit Célimène,

Et y’ avoit la Du Maine.

Le fils du Roy vint à passer,

Toutes il les a saluées :

Salut à Dine, Salut à Chine,

Salut à Claudine et Martine,

Ah! Ah!

Cath’rinette et Cath’rina !

Salut à la belle Suzon,

La duchess’ de Montbazon,

Salut à Célimène,

Baiser à la Du Maine !

En or il leur fit un cadeau,

En or il leur fit un cadeau;

Bague à Dine, bague à Chine,

Bague à Claudine et Martine,

Ah! Ah!

Cath’rinette et Cath’rina !

Bague à la belle Suzon,

A la duchesse de Montbazon,

Bague à Célimène,

Diamant à la Du Maine !

À tout’s il donna à souper :

Pomme à Dine, Pomme à Chine,

Pomme à Claudine et Martine,

Ah! Ah!

Cath’rinette et Cath’rina !

Pomme à la belle Suzon,

A la duchesse de Montbazon,

Pomme à Célimène,

Gâteau à la Du Maine !

Puis il leur offrit à coucher :

Paille à Dine, Paille à Chine,

Paille à Claudine et Martine,

Ah! Ah!

Cath’rinette et Cath’rina !

Paille à la belle Suzon,

A la duchess’ de Montbazon,

Paille à Célimène,

Beau lit à la Du Maine !

Au p’tit jour il les renvoya,

Puis tout’s il les remercia :

Renvoya Dine, renvoya Chine,

Renvoya Claudine et Martine,

Ah ! Ah !

Cath’rinette et Cath’rina !

Renvoya la belle Suzon,

La duchesse de Montbazon;

Renvoya Célimène,

Et garda la Du Maine !

 

Claude Roy, Trésor de la poésie populaire, Paris, Seghers (textes choisis avec la collaboration de Claire Vervin)

 

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Le groupe folklorique québécois Le Rêve du diable chante une version de Dix filles dans un pré : La seule que mon coeur aime, que l’on peut écouter au https://play.google.com/music/preview/Bzuewftolhbeunoivmshk7qygkq.

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes fait entrer

Ah! entrer Mine

Ah! entrer Fine

Ah! entrer Jacqueline

Ah! entrer la vieille Raminette

Celle qui vend des chopinettes

Ainsi que la belle sereine

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes fait assire

Billote…

Un beau fauteuil pour la belle sereine

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes fait manger

Gallette…

Un beau pain blanc pour la belle sereine

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes fait pisser

Tinette…

Un beau pot blanc pour la belle sereine

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes fait coucher

Paillasse…

Un beau lit blanc pour la belle sereine

La seule que mon coeur aime

Mais je les ai toutes renvoyées

Renvoyé…

Mais j’ai gardé la belle sereine

La seule que mon coeur aime

 

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LA POÉSIE POPULAIRE

 

Texte de Claude Roy, poète, journaliste et écrivain français (1915-1997)

 

La poésie populaire est le fruit de la collaboration d’un homme dont nous ignorons seulement le nom (souvent) avec d’autres hommes dont nous ignorons les noms (presque toujours).  Il est aussi absurde de croire que le Peuple n’a jamais rien créé, que de croire que, seul, le Peuple crée.  Homère n’était pas une société anonyme, l’auteur du Roi Renaud non plus.  Mais ce qu’ils ont créé, qu’ils soient eux-mêmes aristocrates ou manants, poètes profession­nels ou marins, professionnels ou amateurs, ceux qui nous l’ont transmis l’ont toujours enrichi (ou appauvri), perfectionné (ou déformé), épuré (ou renforcé). La poésie populaire n’est pas une œuvre collective au sens vague du terme. Elle l’est dans sa fonction, son service et son histoire.

La poésie populaire est l’oeuvre du peuple, en ceci qu’elle réunit un ensemble d’oeuvres dont a caractéristique est d’avoir réussi. […] Ce que nous transmet la mmoire nationale, c’est ce qu’elle a criblé et retenu, ce quM’elle a élu parmi tout lebreste.Le fait que la plupart des ghommed du peuple, ont été, pendant des sièecles, illettrés, donne plus de force encore, et de vakleur, à cette sélection patiente. On ait le reste : lke papier souffre tout.Il perpétue et transmet l’imortant et l’accessoire, l’oeuvre belle et loeuvre m.dicra.Mais la mémoire est cjoix, exgence de l’essentiel. La klore ravaille comme l’esperirt créateur et critiqur. Elle rejette ce qui est sans importante et sans relief. Elle est la plus sage complce du poèete. »

[…]

Aussi n’y a-t-il pas, en réalité, une différence essentielle entre l’œuvre qu’on dit littéraire et l’œuvre qu’on dit populaire. Le travail collectif des générations et des milieux différents, lorsqu’il fait vivre et survivre un texte, reproduit avec lenteur et tâtonnements le travail même du poète, seul en face de ce que l’inspiration lui a proposé. L’écrivain rature et resserre, recherche la rigueur et la simplicité. Il éprouve son texte, le modifie, le conduit à son terme avec patience et effort.  Il cherche à lui faire exprimer sa plus grande richesse dans son plus extrême dépouillement. Il ôte, et il ajoute, il modifie et il polit. Ce qui s’accomplit dans la poésie populaire de bouche en bouche, de ville à campagne, s’accomplit dans l’esprit même du créateur solitaire. De bouche à oreille, de rire à malentendu, de mémoire à oubli, le poème suit dans le peuple le même petit bon­homme de chemin que suit le manuscrit du poète dans son cabinet. Que l’homme travaille dans la retraite, ou que les hommes se mettent « à plusieurs », les lois du génie sont les mêmes. Mais le poète-poète gagne simplement du temps sur l’équipe qui travaille en commun, plus ou moins consciemment.

 

Claude Roy, Introduction aux plaisirs et aux profits de la poésie populaire, in Trésor de la poésie populaire, Paris, Seghers, © 1954, Imprimé en 1967, p. 10-13