Michel Chartrand, « critique sans compromis des pouvoirs, au nom des exploités ».

Source : Le Devoir, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/487465/lettre-a-michel-chartrand
LIBRE OPINION
Lettre à Michel Chartrand
Par Suzanne-G. Chartrand
Le Devoir, 20 décembre 2016
Mon cher Michel, en février 1971, de prison, tu m’écrivais une très belle lettre. Je te réponds aujourd’hui en guise de cadeau pour tes 100 ans.
Tout l’automne, j’ai passé mes journées avec toi, belle façon de vivre mon deuil, de laisser émerger la sérénité à travers la tristesse. Les Innus disent qu’un être ne meurt jamais, qu’il vit dans le coeur et la pensée des autres. Grâce à mon petit livre hommage (À bas les tueurs d’oiseaux ! Michel Chartrand — Témoignages et réflexions sur son parcours militant, Éditions Trois-Pistoles) fait avec la complicité de ton vieux pote Jean Gladu, alias Leonardo, des centaines de personnes ont vibré à tes pensées, au rappel de tes actions, à l’évocation de tes valeurs, à ton espoir. Bonheur, beauté, dignité, démocratie, solidarité, socialisme…
Depuis que tu as quitté cette terre, il y a six ans, il s’en est passé des choses. Mobilisation sans précédent de la population pour soutenir le mouvement des étudiants qui, à partir d’une revendication simple, a réussi à canaliser les énergies contre les politiques néolibérales, dites d’austérité. Mais, toi, tu aurais compris qu’il s’agissait de bien plus que des mesures d’austérité budgétaire : le projet de nos gouvernements est de détruire les acquis sociaux arrachés par les mouvements syndical et populaire, de liquider ce qu’il reste de l’État « providence ». Comme tu l’avais constaté en 1968, cette fois encore, les jeunes ont réussi à mobiliser les moins jeunes et les personnes âgées. Tous marchaient ensemble dans les rues. Le 22 avril 2012, nous étions 250 000 à célébrer nos luttes, nos espoirs et notre Terre, formant un gigantesque arbre dans le parc Jeanne-Mance, à Montréal.
Indignation
En 1995, tu te disais profondément honteux que toi et les Québécois blancs ayez mis autant de temps à prendre conscience que ta ville, Montréal, était en territoire mohawk, que nous étions encore ignorants et insensibles à ce que vivaient nos soeurs et nos frères des nations et communautés amérindiennes dont nous occupions les terres. Idle No More, Wapikoni mobile, Présence autochtone et mille et une actions témoignent aujourd’hui de la détermination des Premiers Peuples d’être enfin respectés et de faire reconnaître leurs droits. On apprend enfin à les connaître et on commence à les respecter.
Toi qui as toujours vilipendé les guerres impérialistes et les coups d’État qui établissent des dictatures politiques (ou économiques) ; là où les peuples menacent le système d’exploitation et d’oppression, tu serais profondément meurtri par le carnage au Moyen-Orient organisé et entretenu par les grandes puissances qui alimentent les mouvements islamistes et xénophobes tous azimuts.
Mais tu aurais été heureux d’apprendre qu’une large coalition d’une gauche démocratique qui veut prendre les choses en main et convertir l’indignation en changement politique, Podemos, participe à la direction de plusieurs grandes villes espagnoles ; ce n’est qu’une partie du pouvoir, certes, mais cela permet d’améliorer sérieusement la vie des gens au quotidien, de faire de l’éducation politique et que tous, ensemble, grugent le pouvoir et expérimentent de nouvelles formes de démocratie.
Même le peuple chilien, dont tu as tant admiré l’imagination et le courage, se lève et des dizaines de milliers de jeunes ont déferlé comme les vagues du Pacifique à Santiago. Tu avais bien raison, vieux sage, il faut garder confiance dans la jeunesse et dans sa capacité de révolte.
Terre-Mère
Plus encore qu’hier, il nous faut prendre conscience qu’on ne peut plus vivre sans penser aux conséquences de nos actes, qu’on doit se mobiliser et convaincre que seules les luttes pourront limiter la barbarie : destruction de l’écosystème, des villes et villages, pillage légal et illégal des ressources, assassinats, génocides…
La Terre-Mère est à un point de non-retour. On l’a détruite et on continue, entre autres par l’exploitation minière et des énergies fossiles. Air, sol, eau, tout est en danger. Seules des mobilisations massives, et à l’échelle de la planète, pourront stopper l’inévitable, car le futur est maintenant.
Tu as fait ce que tu devais faire ; ta fille Hélène ajouterait que tu n’as fait que ton devoir. À nous de poursuivre. Nous, que tu surnommais souvent les « glorified slaves » mus par le désir de consommer davantage, de faire carrière, de se replier sur soi…
Tu disais qu’il y avait des coups de pied au cul qui se perdaient, nous en aurions bien besoin pour nous secouer un peu plus. Non seulement il faut faire plus, mais aussi autrement. Dans des médias alternatifs et dans Le Devoir, des voix se lèvent, argumentent et disent qu’il faut reconstruire le système de l’éducation, que c’est par l’instruction que les jeunes se socialiseront et découvriront la solidarité ; qu’il n’y a pas de santé publique sans prendre en considération les facteurs sociaux qui affectent la santé ; que 15 $ l’heure est une question de dignité ; qu’on ne construira jamais un pays sans les peuples et nations autochtones. Tu vois, on continue et tu nous inspires encore.
Tu as toujours prétendu que tu n’avais pas de leçons à nous donner, mais il demeure que plus on te connaît, plus ton exemple nous aide à avancer vers plus d’humanité et de démocratie.
Je te salue, vieux frère et mon cher petit papa.
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Michel Chartrand en quelques mots
Source : http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/23921.html
[13 avril 2010]
Michel Chartrand, une des figures de proue du syndicalisme québécois au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, s’éteint à Montréal à l’âge de 93 ans. De nombreux témoins de cette époque profitent de l’occasion pour rendre hommage au dévouement indéfectible de cet homme public coloré et charismatique pour la cause des travailleurs.
Né en 1916, Michel Chartrand livre ses premières luttes syndicales au sein de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), qui devient la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1960. Sa fougue et son franc-parler sont particulièrement en évidence lors des grands conflits qui marquent cette période, notamment ceux d’Asbestos (1949) et de Murdochville (1957). Chartrand est également actif sur le plan politique, s’impliquant au sein de différentes formations de gauche qui tentent de se faire une place dans le débat public au cours des années 1950 et 1960. Une des périodes les plus mouvementées de sa carrière est son passage à la présidence du Conseil central de la CSN, entre 1968 et 1978. Le discours radical et le style enflammé de Michel Chartrand le propulsent à l’avant-scène de la vie publique québécoise et en font une véritable incarnation du syndicalisme de combat. Son discours et son style ne font pas l’unanimité, mais ils contribuent à le faire connaître sur toutes les tribunes, comme en octobre 1970 alors qu’il est incarcéré pendant quatre mois. Une des grandes causes de sa vie est la lutte pour les droits des accidentés du travail. Il participe à cet égard à la création de la Fondation pour l’aide aux travailleuses et travailleurs accidentés (FATA) en 1983. Ardent socialiste, activiste inépuisable, Chartrand a parcouru le Québec en long et en large et prononcé des milliers de discours devant des auditoires variés, défendant avec verve les causes qui lui tiennent à coeur. À 81 ans, il fait même face au premier ministre Lucien Bouchard dans Jonquière lors des élections générales provinciales du 30 novembre 1998. Sa vie, ainsi que celle de son épouse, l’auteure Simonne Monet-Chartrand, est immortalisée par un documentaire et une série télévisée réalisés par leur fils, Alain Chartrand.
En référence: La Presse, 14 avril 2010, p. A14-A16; Le Devoir, 14 avril 2010, p. A1 et al; Le Soleil, 14 avril 2010, p. 10 et al. http://www.radio-canada.ca/nouvelles/National/2010/04/13/001-chartrand.shtml http://archives.radio-canada.ca/societe/syndicalisme/dossiers/3765/
source : revue Relations, numéro 742, août 2019, http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=1295
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Michel Chartrand : prophète de notre temps
Par André Jacob
(L’auteur est coordonnateur de l’Observatoire international sur le racisme et les discriminations, un volet de la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté de l’UQAM)
Il s’est révélé un critique sans compromis des pouvoirs, au nom des exploités. Ses paroles ont été des leviers pour lancer des notes d’espoir pour l’avenir.
Tout a déjà été dit, ou presque, au sujet de Michel Chartrand, mais un qualificatif ressort : il a été un prophète, au sens biblique du terme. En effet, il mérite ce titre en raison de son engagement sans relâche dans le syndicalisme de combat et les luttes sociales, dont la promotion des droits des locataires et des accidentés du travail. À cet égard, il a créé, dans les années 1980, la Fondation pour l’aide aux travailleurs et travailleuses accidentés (FATA). Ardent promoteur du coopératisme, il a aussi présidé la Caisse populaire de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), sans oublier son engagement indéfectible au plan de la solidarité internationale (Centre international de solidarité ouvrière, Québec-Chili, Québec-Palestine, etc.).
Michel Chartrand s’est distingué comme un infatigable militant politique. « Tout est politique », répétait-il. Nationaliste souverainiste et socialiste, il a d’abord affronté le régime de Maurice Duplessis, dans les années 1950, et tenu tête au gouvernement de Pierre Elliott Trudeau, dans les années 1970-1980. Révolutionnaire souvent cloué au pilori par les différents tenants du pouvoir, il n’hésita jamais à démasquer les pharisiens et vendeurs du temple de l’économie, les banquiers et les spéculateurs financiers, et à dénoncer la vilenie de leurs promesses de paradis dorés. Pour lui, « créer la richesse » ne signifiait pas favoriser l’accumulation égoïste de grandes fortunes supposées générer des retombées bénéfiques pour l’ensemble de la population; au contraire, cela réclamait des politiques sociales équitables, un revenu minimum garanti et plus de droits sociaux pour les plus démunis.
Tout comme Martin Luther King et Nelson Mandela, Michel Chartrand n’a jamais hésité à mettre sa faconde au service de la recherche de la justice avec l’énergie vigoureuse d’un porte-étendard passionné par l’espoir d’un monde meilleur. Inspiré par les paroles évangéliques « aimez-vous les uns les autres », il les traduisait par un mot d’ordre politique : tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Son agir se fondait sur un jugement moral élevé et un niveau aigu de conscience critique au sens où Paulo Freire l’entendait, à savoir une solide capacité d’analyse et de lutte afin de changer les mentalités et les structures sociales opprimantes. En ce sens, sa parole et ses actions n’ont jamais trahi ses principes.
Sa principale force – son verbe – correspond à ce qu’on comprend d’un prophète. Ésaïe, prophète biblique, illustre bien la force de la parole publique : « Malheur! Nation pécheresse, peuple chargé de crimes, race de malfaisants, fils corrompus, […] apprenez à faire le bien, recherchez la justice, secourez l’opprimé, rendez justice à l’orphelin, défendez la veuve! » (1, 4.17). De la même manière, Michel Chartrand n’a jamais hésité à utiliser des mots percutants pour dénoncer la corruption et les collusions entre les différents niveaux de pouvoir, tout comme il ne s’est jamais privé de bousculer les vendeurs d’illusions comme les « lucides » du néolibéralisme économique. Ses réactions épidermiques et son indignation face aux injustices le portaient à clamer la vérité en des termes simples, directs, clairs et compréhensibles. Il questionnait et choquait mais toujours pour mieux ébranler les certitudes des pouvoirs en place, entrebâiller des portes sur des perspectives d’avenir et briser le conformisme idéologique, social et politique trop souvent porteur d’individualisme, de cynisme, d’aveuglement et de passivité.
Enfin, faut-il le souligner, malgré ses nombreux engagements publics, cet homme de parole se ressourçait par la lecture, la réflexion ainsi que dans la profondeur et la force du silence. N’est-ce pas, encore là, la caractéristique d’un véritable prophète?
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Michel Chartrand dans Internet :
http://classiques.uqac.ca/contemporains/foisy_fernand/michel_chartrand_dires/michel_chartrand_dires.pdf
MICHEL CHARTRAND. Les dires d’un homme de parole. Édition préparée et présentée par Fernand Foisy. Préface de Pierre Vadeboncoeur. Montréal : Lanctôt Éditeur et Fernand Foisy, 1997, 350 pp.
https://www.ababord.org/La-pensee-politique-de-Michel
La pensée politique de Michel Chartrand
À Bâbord! No 39 – avril / mai 2011
http://lautjournal.info/20131010/figures-marquantes-du-syndicalisme-québécois%C2%A0-michel-chartrand
Figures marquantes du syndicalisme québécois : Michel Chartrand, Par Fernand Foisy, L’Aut’ Journal, 2013/10/10
http://www.uquebec.ca/mag/mag2004_04/cult2004_04.pdf
Culture et société, Michel Chartrand Une magnifique tête dure, par Denise Proulx
http://www.lactualite.com/sante-et-science/le-robot-de-michel-chartrand/
Alain Vadeboncoeur, Le robot de Michel Chartrand, L’Actualité, 20 mai 2013
http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/michel-chartrand/
Michel Chartrand, par Michel Rioux.

 

https://jeanneemard.wordpress.com/2013/07/29/le-revenu-de-base-4-le-revenu-de-citoyennete-de-michel-chartrand/
Le revenu de base (4) – le revenu de citoyenneté de Michel Chartrand. Par Jeanne Émard, 29 juillet 2013.

 

http://classiques.uqac.ca/contemporains/foisy_fernand/michel_chartrand_colere/michel_chartrand_colere.html
Michel Chartrand, La colère du juste (2003). Une édition électronique réalisée à partir du livre de Fernand Foisy, MICHEL CHARTRAND LA COLÈRE DU JUSTE. Montréal: Lanctot Éditeur et Fernand Foisy, 2003, 319 pp. [Deuxième volet de la biographie de Michel Chartrand (initiée avec Les voies d’un homme de parole), La colère du juste retrace les événements marquants de la vie du célèbre syndicaliste de 1968 à nos jours.]

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Chartrand
Michel Chartrand, Wikipédia.

 

http://www.thecanadianencyclopedia.com/fr/article/michel-chartrand/
Michel Chartrand, Par Michel Rioux

 

http://www.lemalcommode.com
Michel Chartrand le malcommode, un film de Manuel Foglia

 

http://www.onf.ca/film/homme_de_parole/
Un homme de parole, documentaire réalisé par Alain Chartrand, 1991