Tolérance, ou égalité des religions.

TOLÉRANCE, OU ÉGALITÉ DES RELIGIONS – Texte de Mohandas Karamchand Gandhi

INTRODUCTION

« Gandhi (1869 – 1948) Une vie au service de la non-violence

Après toute une vie consacrée à l’émancipation de l’Inde, Gandhi a eu la douleur de voir son pays se déchirer dans des guerres religieuses sanglantes entre hindous et musulmans. Lui-même hindou, il n’a cessé de plaider pour la réconciliation des deux communautés, ce qui lui a valu d’être accusé de trahison par les fanatiques de sa communauté. Gandhi n’en figure pas moins au panthéon des plus grandes personnalités du XXe siècle. » (https://www.herodote.net/Gandhi_1869_1948_-synthese-42.php)

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Texte de Gandhi tiré de ses Lettres à l’âshram (traduction J. Herbert, Albin Michel, 1948)

Je n’aime pas le mot tolérance, mais je n’en trouve pas de meilleur.

La tolérance peut impliquer la supposition, toute gratuite d’ailleurs, que la foi d’un autre est inférieure à la nôtre, tandis que l’ahimsâ nous enseigne à conserver, pour la foi religieuse d’autrui, le même respect que nous accordons à la nôtre — dont nous reconnaissons ainsi l’imperfection.

Cette admission sera facile pour celui qui cherche la Vérité, pour celui qui obéit à la loi de l’Amour.

Si nous étions parvenus à la pleine vision de la Vérité, nous ne serions plus des chercheurs, nous serions devenus un avec Dieu, car la Vérité est Dieu.

Mais, puisque nous n’en sommes encore qu’à chercher, nous poursuivons notre recherche et nous sommes conscients de notre imperfection.

Or, si nous sommes nous-mêmes imparfaits, la religion telle que nous la concevons doit être imparfaite aussi.

Nous n’avons pas réalisé la religion dans sa perfection, de même que nous n’avons pas réalisé Dieu.

Puisque la religion telle que nous la concevons est imparfaite, elle est toujours susceptible d’évolution et de ré-interprétation.

Le progrès vers la Vérité, vers Dieu, n’est possible qu’en raison de cette évolution.

Et si toutes les conceptions religieuses que se représentent les hommes sont imparfaites, il ne peut être question de supériorité ou d’infériorité de l’une par rapport à l’autre.

Toutes les fois constituent des révélations de la Vérité, mais toutes sont imparfaites et faillibles.

Le respect que nous éprouvons pour d’autres Fois ne doit pas nous empêcher d’en voir les défauts.

Nous devons aussi être intensément conscients des défauts de notre propre foi, et pourtant ne pas l’abandonner pour cette raison, mais essayer de triompher de ces défauts.

Si nous considérions sans partialité toutes les religions, non seulement nous n’hésiterions pas à mêler à la nôtre tous les caractères désirables des autres, mais encore nous estimerions que c’est pour nous un devoir.

Alors la question se pose : pourquoi tant de fois différentes ? L’Ame est une, mais les corps qu’Elle anime sont nombreux.

Nous ne pouvons pas réduire le nombre des corps, et pourtant nous reconnaissons l’unité de l’Ame.

De même qu’un arbre n’a qu’un seul tronc, mais beaucoup de branches et de feuilles, de même il n’existe qu’une seule Religion vraie et parfaite, mais elle devient multiple en passant par l’intermédiaire de l’homme.

La Religion unique est au-delà du domaine du langage.

Des hommes imparfaits ne peuvent l’exprimer que dans le langage dont ils disposent, et leurs paroles sont interprétées par d’autres hommes également imparfaits.

Quelle est l’interprétation qu’on doit accepter comme la vraie ? Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort.

D’où la nécessité de la tolérance, qui n’est pas de l’indifférence pour sa propre foi, mais un amour plus pur et plus intelligent pour cette foi.

La tolérance nous donne un Pouvoir de pénétration spirituelle qui est aussi éloigné du fanatisme que le pôle Nord du pôle Sud.

La véritable connaissance de la religion fait tomber les barrières entre une foi et l’autre.

En cultivant en nous-mêmes la tolérance pour d’autres conceptions, nous acquerrons de la nôtre une compréhension plus vraie.

Il est clair que la tolérance n’affecte pas la distinction entre le bien et le mal, entre ce qui est juste et ce qui est faux.

Et je n’ai voulu parler ici que des principales conceptions religieuses du monde.

Toutes reposent sur des bases communes.

Toutes ont produit de grands saints.

En feuilletant pour mon propre plaisir les livres sacrés des différentes religions, j’acquis du christianisme, de l’islamisme, du zoroastrisme, du judaïsme et de l’hindouisme une connaissance suffisante pour ce que je voulais en faire. Je peux dire qu’en lisant ces textes, je n’avais absolument aucune partialité, bien qu’à l’époque je n’en fusse peut-être pas conscient.

Quand je me remémore cette époque, je vois que je n’étais pas animé du moindre désir de critiquer aucune de ces religions parce qu’elle n’était pas la mienne, mais que je lisais chaque livre avec respect et que je retrouvais dans chacun d’eux la même moralité fondamentale. Il y a certaines choses que je ne comprenais pas, et que je ne comprends pas encore maintenant, mais l’expérience m’a enseigné que c’est une erreur de croire nécessairement faux ce qu’on ne comprend pas. Certaines choses que je ne comprenais pas alors sont devenues pour moi claires comme le jour. L’impartialité de jugement nous aide à résoudre beaucoup de difficultés, et même lorsque nous critiquons, nous pouvons le faire avec une humilité et une courtoisie qui ne laissent subsister aucune amertume.

Le fait d’accepter la doctrine de l’égalité des religions ne fait pas disparaître la distinction entre religion et irréligion. Nous n’avons pas l’intention d’encourager la tolérance envers l’irréligion. On pourrait soutenir, il est vrai, que, dans certaines conditions, il n’est plus possible de rester impartial, car il incombe alors à chacun de décider pour soi ce qui est religion et ce qui est irréligion.

Si nous obéissons à la loi de l’Amour, nous ne ressentirons aucune haine pour notre frère irréligieux. Nous l’aimerons au contraire et par conséquent ou bien nous l’amènerons à voir son erreur, ou bien il nous fera comprendre la nôtre, ou bien chacun tolérera l’opinion différente de l’autre. Si l’autre n’observe pas la loi de l’Amour, il peut se montrer violent envers nous, mais si nous avons pour lui un amour véritable, notre amour finira par triompher de son animosité.

Tous les obstacles qui sont sur notre route se dissiperont pourvu que nous observions la règle d’or, que nous n’ayons pas d’impatience envers ceux que nous pourrons croire dans l’erreur, et que nous soyons prêt, en cas de besoin, à souffrir personnellement.

NOTE

Une partie du texte ci-dessus a été reproduite au http://oraney.blogspot.ca/2012/01/tolerance-ou-egalite-des-religions.html vu le 14-02-2017, l’autre au https://dictionnairesahajayoga.blogspot.ca/2009/07/sahajayogaluniversalite-des-religions.html. On le trouve aussi dans ce livre : Panorama des idées contemporaines, sous la direction de Gaëtan Picon, Paris, Gallimard 1957, pages 533-534.

Pour prolonger la réflexion

Livre paru en février 2017

Denis Collin, Court traité de la servitude religieuse. Pour une théorie critique du fait religieux

La critique de la religion est pour l’essentiel terminée : voilà ce que Marx écrivait en 1843 (Critique de la philosophie du droit de Hegel). Le début du XXIème siècle semble lui donner tort.

Fondamentalismes, djihadisme, terrorisme : ceux qui pensaient que nous étions définitivement entrés dans un monde matérialiste en sont pour leurs frais. Mais il existe une tradition philosophique pour laquelle vivre sous la conduite de la raison permet de s’émanciper de la servitude religieuse. Il s’agit donc d’en revenir aux principes afin d’examiner ce qu’il en est du fait religieux aujourd’hui.

Éditeur : Paris, L’Harmattan

ISBN : 978-2-343-11318-0 • février 2017 • 90 pages

http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=52817

 

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Gandhi

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