Un imam et un pasteur engagés dans une lutte contre la religion de l’autre, hier.

Source : Relations, no 727 septembre 2008, http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=1441

L’Imam et le Pasteur

Gregory Baum

L’auteur est théologien

Il est bien connu que la religion peut devenir source de conflit entre les humains, surtout si les groupes de diverses religions ont un accès inégal à la richesse ou au pouvoir politique. Ce qui est moins connu, c’est que la religion peut aussi, au nom de la foi, générer une charité capable de transcender les conflits, de guérir les blessures infligées de part et d’autre et de conduire à la réconciliation. C’est là le sujet du film L’Imam et le Pasteur, présenté par Initiatives et Changement en avril 2008 à l’Amphithéâtre du Gesù à Montréal. Après des années de conflit sanglant entre musulmans et chrétiens de Kaduna, ville du Nigeria central – conflit qui a causé des milliers de morts – deux leaders religieux, l’imam Mohammed Ashafa et le pasteur James Wuye, ayant compris que leur foi respective condamnait la vengeance et commandait l’amour, sont devenus des amis. Ils ont fondé un mouvement de réconciliation et réussi à convaincre la population de Kaduna que vivre ensemble en paix et dans le respect mutuel est la volonté de Dieu.

Les interviews avec les deux hommes nous font connaître ce conflit et nous révèlent la carrière extraordinaire de ces deux leaders religieux. Tous deux, au départ, étaient engagés dans une lutte contre la religion de l’autre. Ils avaient le cœur rempli de haine et citaient des textes scripturaires, l’un la Bible, l’autre le Coran, à l’appui de leur action violente. « Nous avons planté la semence de génocide et avons utilisé l’Écriture pour le faire. »

Le pasteur et l’imam ont expérimenté une conversion spirituelle d’une manière similaire, grâce à l’interpellation d’un sage de leur tradition respective. Mohammed Ashafa a commencé à se convertir quand un soufi lui a dit : « Avec la haine au cœur, tu ne traverseras pas l’océan. » James Wuye, quant à lui, se mit à relire l’Évangile avec des yeux nouveaux et y trouva l’appel à l’amour, après qu’un pasteur l’eut pris à part en lui disant : « Tu ne peux pas prêcher Jésus avec la haine au cœur. »

Le film nous montre comment ces leaders religieux s’adressent dorénavant à leurs fidèles, en ayant recours à des textes scripturaires qui soulignent que Dieu désire la justice et la paix. Ils utilisent aussi des arguments rationnels : vivant dans la même ville, les deux communautés expérimenteront la sécurité, la paix et la coopération si les croyants sont prêts à se pardonner les uns les autres et à respecter leurs voisins. La population de Kaduna a accueilli favorablement ce message. Depuis, elle célèbre une nouvelle amitié au-delà des différences religieuses.

Ce que le film ne montre pas, cependant, c’est que ces deux hommes, devenus de grands amis, ont fondé un mouvement de réconciliation interreligieuse et développé un programme d’enseignement approprié. Ils ont eu beaucoup de succès avec un code d’éthique destiné à l’instruction religieuse dans des écoles. Ils ont créé des instituts au Nigeria et même hors de leur pays qui ont pour objectif de transmettre leur message aux croyants vivant dans des régions menacées par des conflits religieux et de fonder des clubs de paix pour les jeunes ainsi que des centres de « déprogrammation » pour jeunes endoctrinés. On trouve de l’information sur ce mouvement au : <www.ashoka.org/node/3874>.

Pour connaître l’origine des conflits entre les musulmans et les chrétiens dans cette région du Nigeria, l’article d’Eliza Griswold, « God’s Country », paru dans The Atlantic Monthly en mars 2008, est éclairant (<www.newamerica.net/publications/articles/2008/gods_country_6742>). On y trouve une analyse très fine des tensions entre ces deux communautés et des conflits à l’intérieur de chacune des deux traditions.

© Revue Relations/Centre justice et foi. Tous droits réservés. Crédits | Reproduction autorisée avec mention complète de la source.