Malgré tout le mal qui circule autour de nous, il y aura toujours du bien pour qui le voudra.

[…] l’éthique ne peut attendre la politique. N’écoute pas ceux qui te diront que le monde est politiquement foutu, pire que jamais, que personne ne peut prétendre s’offrir une belle vie (éthiquement parlant) dans la situation injuste, violente et aberrante que nous vivons. Cette affirmation a été répétée à toutes les époques et à juste raison, car les sociétés humaines n’ont jamais rien eu en commun avec l’ « autre monde », comme on dit, elles ont toujours été un produit de celui-ci, et donc pleines de défauts, d’abus, de crimes. Mais à toutes les époques, il y a eu des gens capables de bien vivre ou au moins d’essayer. Quand ils le pouvaient, ils contribuaient à améliorer la société dans laquelle il leur avait été donné de vivre; en tout cas, ils ne la détérioraient pas davantage, ce qui n’est déjà pas rien. Ils ont lutté – et ils luttent encore aujourd’hui, tu peux en être certain – pour rendre les relations établies politiquement de plus en plus humaines (autrement dit, moins violentes et plus justes), mais ils n’ont jamais attendu que tout soit parfait et humain autour d’eux pour viser à la perfection et à la véritable humanité. Ils veulent être les pionniers de la belle vie, entraîner les autres, et ne pas rester en rade. Les circonstances leur permettront tout juste de mener une vie passable, moins belle qu’ils le désiraient… Et alors? Seraient-ils plus censés en étant entièrement mauvais, dans le dessein de plaire à ce qu’il y a de pire au monde et de déplaire au meilleur d’eux-mêmes? Si tu es sûr que, parmi tous les aliments qu’on t’offre, beaucoup sont gâtés ou pourris, essaierais-tu de manger une nourriture saine, même s’il y a encore des produits avariés sur le marché, ou t’empoisonnerais-tu le plus vite possible pour suivre le courant majoritaire? Aucun ordre politique n’est jamais assez mauvais pour qu’on n’y trouve pas au moins un être à demi bon : les circonstances ont beau jouer contre nous, la responsabilité finale de nos actes est en chacun de nous, tout le reste n’est qu’alibis. De la même façon, les rêves d’un ordre politique impeccable (on appelle cela une utopie), où tout le monde serait « automatiquement » bon car les circonstances empêcheraient de mal agir, sont une façon de se voiler la face. Malgré tout le mal qui circule autour de nous, il y aura toujours du bien pour qui le voudra; malgré tout le bien que nous aurons pu offrir au public, le mal sera toujours à la portée de qui le voudra. Tu t’en souviens? Il n’y a pas longtemps, nous avons appelé cela « liberté »…

 

(Fernando Savater, Éthique à l’usage de mon fils, traduit de l’espagnol par Claude Bleton, Paris, Éditions du Seuil, © 1994, coll. Points, 2005, p. 165)

 

Fernando Savater

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