À Lévis (Québec), éloge de la charia, expulsion d’un bénévole du Tremplin. Qu’en pense un ancien membre musulman du conseil d’administration du Tremplin?

Lévis, le 28 novembre 2018

Madame Nawel Bahria, ancien membre du conseil d’administration du Tremplin Centre pour personnes immigrantes et leurs familles

Aux bons soins de Monsieur Guillaume Boivin, directeur du Tremplin Centre pour personnes immigrantes et leurs familles

Côte du Passage, Lévis (Québec)

Madame,

(Vous vous rappelez? Lors de notre dernière rencontre, je vous ai dit que je vous écrirais, que je publierais mon texte au www.lepasseurdelacote.com, que je demanderais à M. Guillaume Boivin, directeur du Tremplin, de vous transmettre mon texte. Il est fait, mon texte.)

Quand le Tremplin Centre pour personnes immigrantes et leurs familles a pris la décision d’organiser une Soirée publique « pour démystifier l’islam », en collaboration avec la Mosquée de Lévis, vous étiez membre du conseil d’administration du Tremplin. La Soirée a eu lieu le 18 mai 2017 dans une ancienne chapelle catholique; j’y suis allé en compagnie d’autres personnes. Après, j’ai reproché au Tremplin, vous le savez certainement, de n’avoir donné la parole, lors de la Soirée, qu’à deux musulmans, faisant ainsi de ladite Soirée une activité de propagande religieuse [l’islam est la meilleure religion et elle doit supplanter toutes les autres religions, dit le Coran (48,28; 3,19.85; 2,286…); l’imam et la québécoise convertie qui l’accompagnait auraient eu tort de se gêner…]. J’ai aussi fait savoir au Tremplin (à M. Guillaume Boivin, son directeur, et à M. Elhadji Mamadou Diarra, président de son conseil d’administration) que je n’ai pas apprécié entendre l’imam de Lévis (marchand à Québec), lors de ladite Soirée, déclarer son amour incommensurable pour la charia (loi islamique), la charia dont la Cour européenne des droits de l’homme a dit ceci :

« Les abondants travaux sur les rapports entre Charia (prise comme application de sa composante juridique, fiqh inclus) et droits de l’Homme concluent en général à l’incompatibilité entre les deux. La Cour européenne des droits de l’homme, dans un arrêt du 31 juillet 2001 Refah Partisi c. Turquie, fait observer l’incompatibilité du régime démocratique avec les règles de la charia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Charia).

la charia dont un musulman bien connu, professeur émérite à l’Université de Tunis, historien, penseur et islamologue, auteur d’une trentaine d’ouvrages, je parle de Mohamed Talbi (1921-2017), a dit ceci : « Il n’y a que le Coran qui m’oblige », écrivait-il dans Penseur libre en islam (Albin Michel, 2002). « Je ne crois qu’au Coran et pas à la charia », déclarait-il à Jeune Afrique en 2015. Le premier est l’œuvre de Dieu, la seconde n’est qu’une « production humaine » qui « n’a rien à voir avec l’islam » et dont les musulmans « doivent se délivrer », affirmait-il au Monde dès 2006. »

(Frédéric Bobin, Mohamed Talbi, l’éclaireur du Coran, Le Monde, 5 mai 2017 , https://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/05/05/mohamed-talbi-l-eclaireur-du-coran_5123219_3212.html)

la charia dont on se défie : « Une défiance similaire est aussi perceptible également parmi les personnes et les intellectuels de culture musulmane elles-mêmes. Ainsi Michel Hîlal Renard, cofondateur de la revue Islam de France (la seule revue intellectuelle musulmane pluraliste de la décennie 90, aujourd’hui disparue), pointait-il l’impossible conciliation entre les lois de l’islam et celles de la République [3], et la sociologue Leïla Babès enseignante au sein de la Faculté catholique de Lille présentait la sharî’a comme étant fondée sur le rejet des valeurs occidentales [4]. « Tout le monde éprouve un malaise dès lors qu’il s’agit de la sharî’a [charia], écrivait à son tour, l’imam et jurisconsulte Tariq Oubrou [recteur de la mosquée de Bordeaux]. Les musulmans eux-mêmes sont gênés lorsqu’ils parlent de cet aspect normatif de l’islam. On accepterait bien un islam débarrassé de la sharî’a : un islam sécularisé, proposeront d’autres ! » [5].

(Je pourrais reproduire ici des milliers d’autres textes sur la charia.)

Êtes-vous heureuse, Madame Nawel, que le Tremplin ait organisé, avec la Mosquée de Lévis, une activité publique au cours de laquelle l’imam Karim Elabed a vanté la charia?

Seriez-vous heureuse qu’une charia soit mise en œuvre au Canada pour toute la population ou pour les adeptes de l’islam? Si une personne ou un groupe répond oui, je veux une charia! il est essentiel qu’elle ou il précise sans tarder aux Canadiennes et aux Canadiens ce qu’elle contiendrait, cette charia, en quoi elle consisterait?

Une autre question, Madame Nawel.

Le conseil d’administration du Tremplin, conseil toujours présidé par Elhadji Mamadou Diarra, m’a mis à la porte du Tremplin (peut-être avec l’accord du directeur et employé du Tremplin, M. Guillaume Boivin), il m’a mis à la porte d’une manière qui ignore les valeurs et les usages d’une société comme celle du Québec : avant de décider de m’expulser, les administrateurs du Tremplin ne m’ont pas informé qu’ils envisageaient de le faire, ils ne m’ont pas invité à présenter mon point de vue devant le conseil d’administration, ils ne m’ont pas donné la possibilité de m’adresser aux membres du Tremplin, il ne semble pas qu’ils aient fait connaître leur décision de m’expulser aux membres du Tremplin. (On ne procède probablement pas comme ça dans le pays musulman d’où vient M. Diarra, le Sénégal, qu’un homme de bien m’a fait connaître un peu dans ma jeunesse, M. Leopold Senghor, président de la République du Sénégal de 1960 à 1980, écrivain, premier Africain admis à l’Académie française.) M. Diarra m’a proposé d’aller le voir au Tremplin, entre quatre murs; je lui ai proposé que nous nous échangions quelques lettres qui auraient été publiées dans mon blogue (www.lepasseurdelacote.com) (le site web du Tremplin aurait pu les reproduire lui aussi). M. Diarra a rejeté ma proposition (tant pis pour la transparence!).

Madame Nawel, vous qui avez déjà été membre du conseil d’administration du Tremplin (aux côtés de M. Diarra), approuvez-vous la décision dudit conseil d’administration et de M. Diarra de me mettre à la porte du Tremplin? Trouvez-vous qu’ils avaient raison de m’expulser de la manière qu’ils l’ont fait? Dans votre pays d’origine, l’Algérie, est-il correct d’expulser un membre, un employé, un bénévole comme le conseil d’administration du Tremplin l’a fait avec moi? J’en doute, j’espère que la réponse est non. Me répondrez-vous?

Veuillez, Madame, agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs.

Roger Martel, citoyen de Lévis

P.-S. Est-ce que les musulmanes et les musulmans ont le droit de critiquer leur imam ou tout autre imam? Les musulmans et les musulmanes ont-ils l’habitude d’écrire la mention CONFIDENTIEL dans les lettres qu’ils écrivent? Vos réponses me permettront peut-être de comprendre le comportement de l’un de nos concitoyens.



Image tirée de la revue Jeune Afrique.

 

Pour Mohamed Talbi, « l’islam est compatible avec la démocratie, les musulmans doivent se délivrer de la charia, la liberté prime… »

(Florence Beaugé, Mohamed Talbi, libre penseur de l’islam, quotidien français Le Monde, 22 septembre 2006, https://www.lemonde.fr/europe/article/2006/09/22/mohamed-talbi-libre-penseur-de-l-islam_815801_3214.html)

 

Mohamed Talbi [1921-2017] était un historien, penseur et islamologue tunisien. Professeur émérite à l’université de Tunis, Mohamed Talbi a consacré une grande partie de sa vie au dialogue entre les religions et les cultures.

(https://www.franceculture.fr/emissions/questions-dislam/kalthoum-saafi-et-ghaleb-bencheikh-rendent-hommage-mohamed-talbi)