Québec – Projet de loi sur la laïcité. Dans la loi, faut-il énumérer et décrire des objets religieux?

Lévis, le 28 mai 2019

Certains reprochent au projet de loi 21 sur la laïcité de ne pas définir les signes religieux.

Est-il obligatoire ou nécessaire ou préférable que la future loi contienne une énumération de symboles, signes et vêtements religieux, ainsi que la description de chacun de ces objets? Je dirais non.

Imaginez que la loi renferme une description de chacun des objets religieux dont le port serait interdit (en milieu scolaire, par exemple). Des personnes pourraient porter en milieu scolaire des objets qui manifestent leur appartenance à une religion, mais qui ne sont pas décrits dans la loi; elles ne contreviendraient pas à la loi puisque leur objet ne serait pas l’un de ceux décrits dans la loi. D’autres pourraient modifier plus ou moins un objet religieux décrit dans la loi et le porter en milieu scolaire; elles ne conviendraient pas à la loi puisque leur objet ne serait pas l’un de ceux décrits dans la loi.

Je pense que le législateur doit dire tout simplement, dans sa loi, « est un symbole, signe ou vêtement religieux tout objet visible qui manifeste l’appartenance de la personne qui le porte à une religion, secte ou groupe ayant des traits communs avec les religions ou sectes  ».

 

« Les énumérations sont un grand écueil dans la rédaction des lois, parce qu’elles sont la source de nombreuses difficultés d’interprétation, et qu’elles préparent, pour ainsi dire, le terrain à l’esprit de chicane. »

(Achille Richard, Législation française sur les mines, minières, carrières…, volume 1,

https://books.google.ca/books?id=0D9bAAAAcAAJ&dq=les+%C3%A9num%C3%A9rations+dans+les+lois&hl=fr&source=gbs_navlinks_s)

Roger Martel, citoyen de Lévis

EXTRAITS DE :

SPARER, Michel et SCHWAB, Wallace, Rédaction des lois : rendez-vous du droit et de la culture, 2e éd., Québec, Éditeur officiel, Conseil supérieur de la langue française, 1984, en ligne : http://www.cslf.gouv.qc.ca/bibliotheque-virtuelle/publication-html/?tx_iggcpplus_pi4%5bfile%5d=publications/pubb101/b101ch2.html#ch2d4a

1

Il est heureux de pouvoir constater que les auteurs anglais notamment ont perçu et dénoncé le phénomène des énumérations dans la loi. Les principales manifestations de ce phénomène se situent dans les « définitions ». Toutefois, on en trouve également hors des définitions.

2

… à la suite de nombreux auteurs, tous les rédacteurs [juridiques] au Québec dénoncent et essaient d’éviter les définitions par énumération.

Les auteurs :

Michel SPARER – Juriste et linguiste, professeur de traduction juridique, Michel SPARER est chargé de recherches en droit linguistique et en linguistique juridique auprès du Conseil de la langue française du Québec. On lui doit notamment un important ouvrage sur la rédaction des lois (en collaboration avec Wallace Schwab).

(http://www.cslf.gouv.qc.ca/bibliotheque-virtuelle/publication-html/?tx_iggcpplus_pi4%5bfile%5d=publications/pubf104/f104p1ch3.html#1)

Wallace SCHWAB – Auteur des ouvrages suivants :

Traduction et terminologie juridiques = Legal translation and terminology, Les Presses de l’Université de Montréal, 2002

Rédaction des lois. Rendez-vous du droit et de la culture (en collaboration avec Wallace Schwab), Conseil de la langue française, 1984

Les anglicismes dans le droit positif québécois, Éditeur officiel du Québec, 1984

Les locutions latines et le droit positif québécois : nomenclature des usages de la jurisprudence, Conseil de la langue française, 1981

L’aménagement de la traduction au Québec : problèmes théoriques et pratiques, Office de la langue française, 1977

Port d’objets religieux visibles : Afficher pour vendre sa religion. L’habit fait le moine.

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/554561/afficher-c-est-vendre

Afficher, c’est vendre

Lucien Morin, Professeur émérite à l’Université Laval

17 mai 2019

Afficher pour vendre son produit. McDonald’s, son Big Mac. Subaru, sa voiture Crosstrek. Afficher pour vendre sa marque, son groupe. La pomme d’Apple, le crocodile de Lacoste. L’éléphant des républicains et l’âne des démocrates.

Afficher pour vendre ses valeurs. En plantant un drapeau du Canada dans le creux de son grand M, McDonald’s ne vend pas seulement des Big Mac, il vend aussi un choix politique et un pays. Acheter un Big Mac, c’est acheter le Canada. La Crosstrek est à l’avant-scène. Derrière, des forêts et des montagnes enneigées. « Notre terrain de jeu », dit l’affiche. Subaru affiche ses valeurs : une voiture est un jouet, son terrain de jeu, la planète vierge est à exploiter en char. Si le drapeau du Canada sur mon Big Mac m’apparaît indigeste, j’évite McDonald’s. Si j’ai une conscience écologique, je n’achète pas de Subaru.

Afficher, c’est parfois obliger à acheter. La Constitution du Canada de 1982 ne reconnaît pas l’existence de la nation québécoise. J’ai beau exister, être Québécois, de la nation québécoise, je ne peux pas ne pas respecter les lois du Canada, pour le moment. Mais si, pour les commanditaires canadiens des Jeux olympiques de Pyeongchang, les Canadian Tire, Ritz Crackers Canada, etc., « nous sommes tous de la nation canadienne », comme ils l’affichaient, le Québécois insulté que j’étais pouvait toujours se savoir obligé de respecter les lois du Canada sans pour autant se sentir obligé d’acheter ni les produits ni le Canada vendus par Canadian Tire et Ritz Crackers Canada.

Afficher pour vendre sa foi, sa religion. En ces matières de croyance religieuse, l’habit fait le moine. La musulmane avec son voile enseigne peut-être la chimie, elle vend aussi in vivo sa foi en la religion de l’islam. Le juif avec sa kippa, le curé avec son col romain font de même. Que la femme qui porte le voile soit croyante ou pas, enseignante ou pas, qu’elle le porte pour des raisons personnelles, peu importe, le voile est un signe religieux. Comme le col romain et la kippa. On peut vouloir y voir des symboles non religieux, ce sont des signes religieux. Et tout le monde n’est pas obligé d’acheter la religion « vendue » par les afficheurs de signes religieux. Si on veut une école laïque et un État laïque, on a le droit d’y interdire le port de signes religieux ostentatoires par les travailleurs de l’État et les pédagogues à l’école. Sans s’opposer à la religion.

Faire des choix

Certes, c’est difficile. Les passions, ses croyances… Mais dans une démocratie, c’est la responsabilité du législateur de faire des choix. C’est même encore plus difficile qu’on le croit. Dans son préambule, la Constitution du Canada affirme « la suprématie de Dieu ». Et toutes nos chartes des droits de la personne remontent aux lois d’Antigone, ces « lois non écrites et inébranlables qui viennent des dieux et nul ne sait le jour où elles ont paru ». Alors, la question se pose : au nom de quoi un État fondé sur « la suprématie de Dieu », et des chartes « qui viennent des dieux », peut-il interdire le port d’un signe religieux ? Mieux, au nom de quelle loi « non religieuse » le Canada qui affiche « la suprématie de Dieu » pourrait-il condamner une loi du Québec interdisant le port de signes religieux ?

Il n’y a pas de réponse « scientifique » à ces questions. Mais au nom de valeurs comme la dignité, la liberté et le respect mutuel, des personnes peuvent y apporter des réponses adéquates. D’ailleurs, « la science » invoquée par certains pour justifier leur position en ces matières non scientifiques ne découle-t-elle pas d’un choix de valeur plutôt que d’un théorème scientifique ?

RELIGIONS et CROYANCES : la société ne peut pas tout accepter !

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/555330/vacciner-contre-les-religions

Vacciner contre les religions

 

«La tolérance de la diversité des croyances ne doit pas mener à accepter, voire à encourager,

des comportements qui contribuent à balkaniser la société.»

Yves Gingras, Historien, sociologue, professeur et auteur de L’impossible dialogue, sciences et religion

27 mai 2019

Dans le débat qui fait rage actuellement autour du projet de loi sur la laïcité, les opposants ne cessent de promouvoir la liberté de religion et de conscience des individus, comme si une société n’était qu’une somme arithmétique de personnes sans autres liens collectifs. Dans leur défense des croyances religieuses, ces critiques semblent aussi considérer que les « croyances sincères » ne peuvent avoir aucun effet néfaste sur la vie en société. Une telle opinion paraît curieuse, car comment croire que l’attachement à des convictions religieuses ne puisse pas avoir des effets sociaux ?

 

Que des croyances religieuses puissent mettre des sociétés en danger, cela a été rappelé récemment par la décision de la Ville de New York d’imposer la vaccination obligatoire à la suite de l’éruption d’une épidémie de rougeole dans certains quartiers. Il appert, selon la revue Science (19 avril 2019, p. 216) que les 329 personnes infectées, étaient presque toutes des juifs orthodoxes non vaccinés du quartier Williamsburg de Brooklyn. Considérant comme sacré tout choix individuel, certaines familles ont aussitôt poursuivi le Commissaire à la santé de la Ville de New York afin de faire annuler l’obligation de vaccination en invoquant, entre autres arguments, le droit au libre exercice de leur religion ! On a là un cas patent de conflit entre la sécurité d’une communauté et les croyances religieuses d’individus. Suffit-il de croire « sincèrement » que Jésus, Jéhovah ou n’importe quel autre Dieu est le meilleur des médecins et que les prières peuvent empêcher la circulation des maladies, pour que cela justifie de mettre en danger toute une communauté, et tout spécialement des enfants en bas âge, plus susceptibles de porter les séquelles d’une épidémie de rougeole ?

 

Cet épisode dramatique permet de rappeler que les promoteurs du droit à la libre pratique des religions ne peuvent se contenter d’énoncés de principe généraux et généreux, mais doivent tenir compte des conséquences sociales de ces croyances.

 

La laïcité — sans adjectif comme le rappelait récemment le président français, Emmanuel Macron, dans son grand débat avec des intellectuels —

est le meilleur garant de la vie en société, et les croyances religieuses doivent demeurer dans le domaine privé

et céder le pas quand la vie collective est en jeu.

La tolérance de la diversité des croyances ne doit pas mener à accepter, voire à encourager,

des comportements qui contribuent à balkaniser la société en créant des ghettos religieux au sein desquels,

comme le cas de New York le montre, des normes sociales alternatives se mettent en place.

Et encore moins à tolérer la propagation d’épidémies engendrées par l’ignorance ou la superstition.

 

Certes, il n’existe pas de « vaccins » contre les religions, mais les croyances religieuses ne peuvent, dans le monde contemporain, justifier de mettre des individus à l’abri des vaccins.

 

Projet de loi québécois sur la laïcité : le recours aux dispositions de dérogation pour protéger la laïcité québécoise.

 

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/538870/au-sujet-du-recours-aux-dispositions-derogatoires-pour-proteger-la-laicite-quebecoise

Au sujet du recours aux

dispositions de dérogation

pour protéger la laïcité québécoise

«Le recours aux dispositions de dérogation de la Charte canadienne et de la Charte québécoise se révèle ici aussi entièrement légitime qu’éminemment nécessaire», selon les auteurs.

Texte collectif * 12 octobre 2018

Lettre ouverte au premier ministre François Legault

Solidement ancrée dans les moeurs québécoises depuis la Révolution tranquille, la laïcité est une valeur collective forte de la société québécoise — qui, après 40 ans de multiculturalisme et d’accommodements raisonnables, se trouve significativement mise à mal. Vous proposiez récemment un premier pas dans l’affirmation et la restauration de cette valeur essentielle aux Québécois avec votre intention de légiférer contre le port de symboles religieux par les employés de l’État en position d’autorité, y compris les enseignants, et nous ne pouvons que le saluer.

Ce même objectif de laïcité, de nombreux autres États dans le monde l’ont inclus dans leur droit. Le Québec ne serait certes pas le premier État à adopter des règles de droit pour restreindre le port de symboles religieux par ses fonctionnaires dans l’exercice de leurs fonctions. À l’échelle internationale, de telles mesures ont été soumises dans de nombreux cas à un processus de contrôle judiciaire, tant devant les tribunaux nationaux que devant la Cour européenne des droits de l’homme, et ont été jugées valides. Dès 2001, dans l’affaire Dhalab c. Suisse, la CEDH validait l’interdiction suisse du port du voile par les enseignantes dans l’exercice de leurs fonctions, affirmant que : « même s’il est particulièrement important aux yeux de l’intéressée […] le port du foulard et de vêtements amples reste une manifestation extérieure qui, à ce titre, n’appartient pas au noyau intangible de la liberté de religion », en soulignant également qu’on ne peut nier le message religieux véhiculé par le voile d’une enseignante à l’endroit des enfants qui voient en elle une figure d’autorité. L’expérience européenne en atteste, l’interdiction de symboles religieux chez les fonctionnaires de l’État n’est pas un crime contre l’humanité et peut s’avérer une mesure législative tout à fait légitime et nécessaire au nom du droit collectif d’une population à un État laïque et d’apparence laïque sans pour autant choquer les droits fondamentaux des employés de l’État en tant qu’individus.

Système canadien

Cependant, le système judiciaire canadien ne partage généralement pas cette vision du droit. Depuis 1982, il existe une tendance lourde au sein de la jurisprudence de la Cour suprême à faire primer les intérêts individuels devant les droits collectifs et à mettre de côté le principe de l’égalité formelle de tous devant la loi lorsqu’un individu invoque sa religion pour se soustraire aux règles générales. Le courant jurisprudentiel largement dominant y considère que, au nom des Chartes des droits et libertés, les individus peuvent valablement invoquer leur religion pour se soustraire à l’application générale des règles de droit, des devoirs, obligations et responsabilités autrement applicables à tous, au nom d’une certaine conception du droit à l’égalité plaçant l’intérêt privé en position de supériorité juridique par rapport au collectif.

Au sein du système canadien, il y a conséquemment fort à parier que, quand bien même un encadrement législatif de la question du port de symboles religieux peut tout à fait se justifier dans l’absolu, il risque d’être jugé incompatible avec les canons juridiques établis par la Cour suprême du Canada et déclaré inconstitutionnel. Dans cette perspective, un recours aux dispositions de dérogation (article 33 de la Charte canadienne ; article 52 de la Charte québécoise) apparaît comme la voie à suivre pour soustraire cette nécessaire entreprise d’affirmation de la laïcité québécoise à la tutelle des Chartes et éviter qu’elle ne soit euthanasiée judiciairement au nom d’une vision du droit qu’elle prétendrait contredire.

Il y a quelques jours, Justin Trudeau, suivi par d’autres, prétendait vous servir une « mise en garde » contre l’utilisation des dispositions de dérogation, affirmant que celles-ci ne devraient être utilisées qu’en dernier recours. Selon cette frange du discours, le recours aux dispositions de dérogation relèverait de la négation des droits fondamentaux. À la limite, certains prétendent que le droit de dérogation n’aurait jamais dû apparaître aux Chartes ; et ne serait pratiquement jamais employé dans la réalité tellement il est gravissime et dangereux.

Plus de cent fois

Pourtant, une étude empirique révèle que le Québec a eu recours aux dispositions de dérogation plus de cent fois dans plus de quarante lois distinctes pour écarter le droit des Chartes au nom du bien commun. À plus d’une centaine d’occasions, sur une panoplie de sujets allant de l’agriculture aux régimes de pension, en passant par la procédure civile, le droit linguistique, l’accès à l’emploi et le système d’éducation, le législateur québécois a jugé opportun d’affirmer que certains enjeux étaient d’une importance collective telle qu’ils ne sauraient être mis en péril au nom d’intérêts privés qui prétendraient en chercher l’annulation au nom des Chartes. Un exemple récent : la Loi sur le régime de retraite du personnel d’encadrement contient à son article 211 une référence aux dispositions de dérogation des Chartes pour défendre l’objectif collectif d’accorder un calcul différentiel de pension de retraite à certaines catégories d’employés du secteur public. Un autre exemple : le Code de procédure civile, qui déroge à son article 542 au droit fondamental à la représentation par avocat devant la Cour des petites créances, pour favoriser l’objectif social d’accessibilité à la justice. Il y a eu 106 cas de dérogation aux Chartes au Québec depuis les 40 dernières années au nom de la recherche du bien commun. Le Québec ne s’est pas transformé en dictature totalitaire marchant au bruit des bottes pour autant, tous en conviendront.

Il y a au Québec une pratique et une théorie bien établies de considérer légitime une dérogation aux Chartes en présence de certains enjeux collectifs majeurs qui ne peuvent souffrir de voir leur mise en application paralysée, voire étouffée par une contestation constitutionnelle au nom d’intérêts individuels, tranchée selon une vision du droit que ne partage pas forcément la société québécoise. La réglementation du port de symboles religieux au sein de la fonction publique, nécessaire pour l’affirmation et la défense du droit collectif de tous les Québécois à un État laïque et d’apparence laïque, est incontestablement un enjeu d’une telle importance — et le recours aux dispositions de dérogation de la Charte canadienne et de la Charte québécoise se révèle ici aussi entièrement légitime qu’éminemment nécessaire.

Les signataires :

Jocelyn Beaudoin, avocat;

Anne-Marie Bilodeau, juriste;

Henri Brun, avocat et professeur de droit;

Nicolas Bucci, avocat;

Pierre Chagnon, avocat émérite,

ancien bâtonnier du Québec;

Pierre Cloutier, avocat à la retraite;

Julien Corona, juriste et candidat à la maîtrise en droit;

Lulu Cornellier, avocate;

François Côté, avocat, chargé de cours, chercheur en droit et candidat au doctorat en droit;

Raphaël Déry, avocat;

Lionel Alain Dupuis, ambassadeur canadien à la retraite;

Aude Exertier, avocate;

Dominique Goudreault, avocat;

Guylaine Henri, avocate et juge administrative à la retraite;

Nadine Koussa, avocate;

Sylvain Lemyre, avocat;

Gabriel Meunier, avocat;

Pascal Ouellet, notaire;

Virginie Paquet, avocate;

Nicolas Proulx, juriste et candidat au doctorat en droit;

Nicolas Rioux, juriste et candidat à la maîtrise en droit;

Guillaume Rousseau, avocat et professeur de droit;

Ginette Tétreault, avocate;

Guy Tremblay, avocat et professeur de droit;

Julien Valois-Francoeur, avoca

et Simon Vincent, avocat.

Une musulmane veut devenir policière au Québec et porter un hijab un travail. Qu’en pensez-vous?

Une étudiante en techniques policières de la région de Montréal demande en avril 2018 que les musulmanes comme elle soient autorisées à porter un hidjab dans les services de police du Québec. (Le hidjab est un voile qui couvre la tête et les cheveux, mais qui ne cache pas le visage, et qui serait un vêtement religieux avancent certains, non religieux affirment d’autres).

Montréal, 20 juin 202__ – Vous entendez? La sirène du service de police de Montréal retentit. Qu’y a-t-il encore? Des policiers s’interposent entre deux groupes de personnes qui manifestent; ils constatent (comment ont-ils fait?) que l’un des groupes est composé de musulmans sunnites et que l’autre rassemble des musulmans chiites. Fait d’une extrême importance, des policiers, membres des forces dites de l’ordre, portent un vêtement islamique. Or, les sunnites et les chiites, partout dans le monde, sont en désaccord; dans plusieurs pays, écrivait la revue Le Point en 2013, « pas un jour ne passe sans que des sunnites et des chiites s’entretuent » (note 1); et dans la région de Montréal, dans un cimetière musulman, chacune des branches sunnite et chiite possède « son adresse, sa barrière, son centre funéraire et son administration » (note 2). À quoi peuvent penser des sunnites et des chiites qui laissent leur opposition se hérisser dans la rue à Montréal, et devant qui se dresse le service de police municipal? Ils se demandent à quelle branche appartiennent les policiers musulmans présents, et si ces policiers musulmans feront preuve de neutralité. Situation malsaine, on en conviendra!

Ne nous faisons pas d’illusions, les Québécoises et les Québécois courent le risque d’entendre des sirènes retentir chez eux à cause de conflits interreligieux internes. Ou en raison d’actes de violence religieuse commis à l’étranger : ces dernières années seulement, l’Inde (je ne parlerai ici que de ce pays) a beaucoup souffert de la violence religieuse : en 2008, dans l’Orissa : « Flambée de violences antichrétiennes », a titré un journal; sept ans plus tard, « les chrétiens [craignaient] [toujours] les violences et les persécutions », a annoncé une station de radio; en 2002, « au Gujarat, bastion des nationalistes hindous et théâtre de conflits interreligieux récurrents, l’incendie d’un train déclenchait l’un des pogroms les plus violents de l’histoire du pays, a rapporté une revue; plus de 2 000 musulmans ont trouvé la mort dans ces émeutes, a précisé la revue »; en 1984, des milliers de Sikhs ont été massacrés à la suite de l’assassinat du premier ministre Indira Gandhi, et en 1993, une «  nouvelle vague de violence [a] fait rage […] à Bombay, opposant fondamentalistes hindous et musulmans », a écrit un journal. Les cruelles oppositions de croyances, d’opinions et d’intérêts entre les religions dans un pays ont eu dans le passé des répercussions malheureuses sur les adeptes des religions antagonistes dans d’autres pays; elles continueront d’en avoir.

Si le Québec permet aux adeptes d’une religion membres d’un service de police de porter un vêtement ou un signe religieux, il devra donner la même autorisation aux coreligionnaires de toutes les autres religions. Qui trouverait édifiant et beau le spectacle qu’offrirait un manifestant sikh qui perd son turban au moment où il est poussé dans une voiture de police par une policière qui porte un hidjab?

Il serait souhaitable que les policiers ne soient pas autorisés, partout dans le monde, à indiquer au travail leur appartenance religieuse par un vêtement, un signe ou autre chose.

« Plus qu’une fonction, plus qu’une tâche, le rôle du policier a une charge symbolique. Il incarne l’ordre, l’autorité de l’État : il dresse les constats d’infraction, il procède à l’arrestation de citoyens, il peut user de violence en toute légalité, jusqu’à causer la mort. On ne choisit pas le policier qui nous interpelle. Contrairement à un juge, qui, lui aussi, exerce un pouvoir de coercition, on ne peut même pas demander au policier qu’il se récuse. Pour ces raisons, sa neutralité, notamment religieuse, ne doit faire aucun doute. »

(Robert Dutrisac, éditorialiste, Étudiante en techniques policières voilée: la politique de la division, 14 avril 2018, https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/525249/etudiante-en-techniques-policieres-voilee-la-politique-de-la-division?utm_source=infolettre-2018-04-14&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne)

S’ils devraient réfléchir au problème du port de vêtements ou de signes religieux dans les services de police, les étudiantes et les étudiants en techniques policières auraient intérêt à se pencher aussi sur la question de l’adaptation de l’islam au monde actuel. Il est normal que les religions évoluent : « Sous l’action de la dynamique de la vie, écrit un professeur d’histoire des religions, G. Van Der Leeuw, la religion change sans cesse de figure; aussi longtemps qu’elle existe elle se reforme. […] Aucune religion n’est jamais achevée; chacune, même la plus primitive, était autrefois autre qu’aujourd’hui, et elle changera encore dans l’avenir. » (Note 3) L’islam a évolué lui aussi; peut-on penser sérieusement qu’aujourd’hui il est figé à jamais?

L’adaptation de l’islam au temps présent est réclamée depuis longtemps par beaucoup de personnes sérieuses, réfléchies. Selon Tareq Oubrou, imam de Bordeaux (France), « Réformer l’islam est nécessaire, abstraction faite du terrorisme qui frappe notre pays. […] Ce qui est valable pour la réforme de l’interprétation de l’islam est valable, raison de plus, pour l’institution religieuse représentative. » (Note 4) Un autre musulman réputé, Abdelmajid Charfi, professeur émérite et ancien doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines de Tunis, a affirmé « qu’une nouvelle interprétation du Coran et des textes fondateurs est non seulement possible mais qu’elle est plus fidèle à l’esprit et à l’objectif ultime du message du Prophète ». (Note 5) Musulman comme Oubrou et Charfi, Malek Chebel, anthropologue des religions, philosophe, psychanalyste, traducteur du Coran et auteur d’une quarantaine d’ouvrages, a déclaré être « persuadé que l’islam peut être compatible avec la modernité, s’il se déleste, c’est vrai, des versets qui posent problème ». (Note 6)

Ne serait-il pas possible, de nos jours, que les musulmans s’entendent pour déclarer que des passages du Coran ne conviennent pas au XXIe siècle (la Bible contient elle aussi des textes qui seraient relégués aux oubliettes par le Vatican aujourd’hui)?

Pensons par exemple à la sourate IV, 89 : « Ils [les hypocrites] aimeraient vous voir incrédules, comme ils le sont eux-mêmes, et que vous soyez semblables à eux. Ne prenez donc aucun protecteur parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le chemin de Dieu. S’ils se détournent saisissez-les; tuez-les partout où vous les trouverez (traduction de Denise Masson, Le Coran, Paris, Éditions Gallimard, ©1967, imprimé en 2012 dans la collection Folio Classique, p. 107-108) ». La présence dans un service de police de croyants qui doivent être entièrement soumis à leur Dieu qui leur commande de tuer [n’est-ce pas ce que doivent comprendre les lecteurs du Coran?) est un grand objet de préoccupation et un problème énorme.

La sourate IV, 34 pose problème elle aussi  : la policière musulmane qui découvre un homme en train de frapper une musulmane doit-elle porter secours sans tarder à la femme ou déterminer au préalable si l’attaquant est le mari? La question peut paraître absurde, mais seulement pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce passage du Coran : « Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses : elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve. Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. – Dieu est élevé et grand  – » (traduction de D. Masson, p. 98-99). Si l’attaquant est le mari de l’attaquée, la policière musulmane devra choisir entre deux partis : premier parti : laisser le mari continuer de battre sa femme [le Coran, livre sacré de leur religion (sacré pour le mari et la policière), permet au mari de battre sa femme, on l’a vu]; ou, second parti : appliquer le Code criminel canadien qui interdit les voies de fait (article 266, http://laws-lois.justice.gc.ca/PDF/C-46.pdf); si la policière choisit le premier parti, elle désobéit à son Dieu, si elle choisit le second, elle viole le Code criminel. Le problème de la policière est impossible à résoudre. *

Il est impossible de laisser entrer la religion dans la sphère de certaines activités sociales.

Roger Martel, citoyen de Lévis

La charia à Lévis, le quotidien Le Devoir et le droit à l’information

Lévis, le 18 mai 2019

Monsieur Brian Myles, directeur

Journal Le Devoir

Montréal

 

Monsieur,

Madame Odile Tremblay, votre journaliste, couvre le Festival de Cannes, ces temps-ci. À la fin de ses articles on peut lire cette mention : « Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes ».

Si l’industrie du cinéma a invité Le Devoir à son Festival, j’imagine que d’autres industries et même des citoyens très ordinaires peuvent eux aussi essayer de vous attirer.

J’invite Le Devoir à venir à Lévis (je lui suggère d’envoyer Mme Isabelle Porter, qui a vécu à Lévis – elle y habite peut-être toujours – pas loin de la mosquée, qui n’est pas loin de l’école où elle a fait son cours secondaire*). Venir à Lévis pour mener une « enquête » sur un événement survenu le 17 mai 2017, un événement dont votre journal n’a pas parlé (il a refusé d’en parler) (les autres organes d’information québécois n’ont pas fait mieux, à ma connaissance). L’événement en question s’est déroulé dans la chapelle désacralisée du Patro de Lévis*; quel est-il : l’imam de la mosquée locale, M. Karim Elabed, a prêché en faveur de la charia, au nom de laquelle des êtres humains décapitent, amputent des voleurs d’une main, lapident des femmes, etc., et dont on entend dire qu’elle n’est pas compatible avec les chartes occidentales des droits et libertés (M. Elabed a dit aimer la charia, la « voie à suivre », mais il ne l’a pas décrite).

Votre Devoir n’a pas parlé de la déclaration susmentionnée de l’imam, Monsieur Myles. Mais il a écrit, le 26 mars 2019, que la mosquée de Lévis avait reçu une lettre d’intimidation dont l’auteur n’est pas connu. Une lettre d’intimidation peut être écrite par n’importe qui; la déclaration sur la beauté et la grandeur de la charia faite à Lévis le 17 mai 2017 est L’ŒUVRE D’UN IMAM. Vous avez consacré vingt lignes à la lettre anonyme, vous auriez dû faire la une avec la déclaration de l’imam.

Mon invitation est lancée; elle n’est pas accompagnée d’une offre de « cadeau » : je ne voudrais pas que Le Devoir pense que je cherche à le faire agir contre sa conscience. En passant, quand on lit dans Le Devoir : « Odile Tremblay est l’invitée du Festival de Cannes », doit-on comprendre que l’industrie du cinéma a donné de l’argent au journal pour l’amener à affecter l’un de ses journalistes à la couverture du Festival, pour que ce journaliste écrive de beaux articles sur le Festival pendant plusieurs jours?

À titre informatif

M. François-Marc Bernier, professeur de journalisme, relève plusieurs raisons pour lesquelles les organes d’information devraient refuser les voyages gratuits : « Accepter les voyages revient à accorder plus d’espace rédactionnel aux organismes riches, au détriment des moins fortunés. » « Cela mine la crédibilité des journalistes car il existe une apparence de conflits d’intérêts qui est contraire à leur devoir d’impartialité et de neutralité. » (Éthique et déontologie du journalisme, Les Presses de l’Université Laval, © 1994, p. 248-249)

Rien n’empêche Le Devoir d’informer aujourd’hui ses lecteurs de ce qui s’est passé à Lévis le 17 mai 2017 dans une chapelle désacralisée.

Je vous prie, Monsieur, de recevoir mes sentiments les meilleurs.

Roger Martel, citoyen de Lévis

6364, rue Fraser, Lévis, G6V 3S3

* À l’époque la mosquée de la rue Bégin n’existait pas et l’école fréquentée par Mme Porter était un couvent tenu par les Soeurs de la Charité, catholiques. Et la chapelle du Patro était sacrée.

P.-S. La présente sera publiée au www.lepasseurdelacote.com, comme la réponse du Devoir (s’il en donne une).