Une musulmane veut devenir policière au Québec et porter un hijab un travail. Qu’en pensez-vous?

Une étudiante en techniques policières de la région de Montréal demande en avril 2018 que les musulmanes comme elle soient autorisées à porter un hidjab dans les services de police du Québec. (Le hidjab est un voile qui couvre la tête et les cheveux, mais qui ne cache pas le visage, et qui serait un vêtement religieux avancent certains, non religieux affirment d’autres).

Montréal, 20 juin 202__ – Vous entendez? La sirène du service de police de Montréal retentit. Qu’y a-t-il encore? Des policiers s’interposent entre deux groupes de personnes qui manifestent; ils constatent (comment ont-ils fait?) que l’un des groupes est composé de musulmans sunnites et que l’autre rassemble des musulmans chiites. Fait d’une extrême importance, des policiers, membres des forces dites de l’ordre, portent un vêtement islamique. Or, les sunnites et les chiites, partout dans le monde, sont en désaccord; dans plusieurs pays, écrivait la revue Le Point en 2013, « pas un jour ne passe sans que des sunnites et des chiites s’entretuent » (note 1); et dans la région de Montréal, dans un cimetière musulman, chacune des branches sunnite et chiite possède « son adresse, sa barrière, son centre funéraire et son administration » (note 2). À quoi peuvent penser des sunnites et des chiites qui laissent leur opposition se hérisser dans la rue à Montréal, et devant qui se dresse le service de police municipal? Ils se demandent à quelle branche appartiennent les policiers musulmans présents, et si ces policiers musulmans feront preuve de neutralité. Situation malsaine, on en conviendra!

Ne nous faisons pas d’illusions, les Québécoises et les Québécois courent le risque d’entendre des sirènes retentir chez eux à cause de conflits interreligieux internes. Ou en raison d’actes de violence religieuse commis à l’étranger : ces dernières années seulement, l’Inde (je ne parlerai ici que de ce pays) a beaucoup souffert de la violence religieuse : en 2008, dans l’Orissa : « Flambée de violences antichrétiennes », a titré un journal; sept ans plus tard, « les chrétiens [craignaient] [toujours] les violences et les persécutions », a annoncé une station de radio; en 2002, « au Gujarat, bastion des nationalistes hindous et théâtre de conflits interreligieux récurrents, l’incendie d’un train déclenchait l’un des pogroms les plus violents de l’histoire du pays, a rapporté une revue; plus de 2 000 musulmans ont trouvé la mort dans ces émeutes, a précisé la revue »; en 1984, des milliers de Sikhs ont été massacrés à la suite de l’assassinat du premier ministre Indira Gandhi, et en 1993, une «  nouvelle vague de violence [a] fait rage […] à Bombay, opposant fondamentalistes hindous et musulmans », a écrit un journal. Les cruelles oppositions de croyances, d’opinions et d’intérêts entre les religions dans un pays ont eu dans le passé des répercussions malheureuses sur les adeptes des religions antagonistes dans d’autres pays; elles continueront d’en avoir.

Si le Québec permet aux adeptes d’une religion membres d’un service de police de porter un vêtement ou un signe religieux, il devra donner la même autorisation aux coreligionnaires de toutes les autres religions. Qui trouverait édifiant et beau le spectacle qu’offrirait un manifestant sikh qui perd son turban au moment où il est poussé dans une voiture de police par une policière qui porte un hidjab?

Il serait souhaitable que les policiers ne soient pas autorisés, partout dans le monde, à indiquer au travail leur appartenance religieuse par un vêtement, un signe ou autre chose.

« Plus qu’une fonction, plus qu’une tâche, le rôle du policier a une charge symbolique. Il incarne l’ordre, l’autorité de l’État : il dresse les constats d’infraction, il procède à l’arrestation de citoyens, il peut user de violence en toute légalité, jusqu’à causer la mort. On ne choisit pas le policier qui nous interpelle. Contrairement à un juge, qui, lui aussi, exerce un pouvoir de coercition, on ne peut même pas demander au policier qu’il se récuse. Pour ces raisons, sa neutralité, notamment religieuse, ne doit faire aucun doute. »

(Robert Dutrisac, éditorialiste, Étudiante en techniques policières voilée: la politique de la division, 14 avril 2018, https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/525249/etudiante-en-techniques-policieres-voilee-la-politique-de-la-division?utm_source=infolettre-2018-04-14&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne)

S’ils devraient réfléchir au problème du port de vêtements ou de signes religieux dans les services de police, les étudiantes et les étudiants en techniques policières auraient intérêt à se pencher aussi sur la question de l’adaptation de l’islam au monde actuel. Il est normal que les religions évoluent : « Sous l’action de la dynamique de la vie, écrit un professeur d’histoire des religions, G. Van Der Leeuw, la religion change sans cesse de figure; aussi longtemps qu’elle existe elle se reforme. […] Aucune religion n’est jamais achevée; chacune, même la plus primitive, était autrefois autre qu’aujourd’hui, et elle changera encore dans l’avenir. » (Note 3) L’islam a évolué lui aussi; peut-on penser sérieusement qu’aujourd’hui il est figé à jamais?

L’adaptation de l’islam au temps présent est réclamée depuis longtemps par beaucoup de personnes sérieuses, réfléchies. Selon Tareq Oubrou, imam de Bordeaux (France), « Réformer l’islam est nécessaire, abstraction faite du terrorisme qui frappe notre pays. […] Ce qui est valable pour la réforme de l’interprétation de l’islam est valable, raison de plus, pour l’institution religieuse représentative. » (Note 4) Un autre musulman réputé, Abdelmajid Charfi, professeur émérite et ancien doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines de Tunis, a affirmé « qu’une nouvelle interprétation du Coran et des textes fondateurs est non seulement possible mais qu’elle est plus fidèle à l’esprit et à l’objectif ultime du message du Prophète ». (Note 5) Musulman comme Oubrou et Charfi, Malek Chebel, anthropologue des religions, philosophe, psychanalyste, traducteur du Coran et auteur d’une quarantaine d’ouvrages, a déclaré être « persuadé que l’islam peut être compatible avec la modernité, s’il se déleste, c’est vrai, des versets qui posent problème ». (Note 6)

Ne serait-il pas possible, de nos jours, que les musulmans s’entendent pour déclarer que des passages du Coran ne conviennent pas au XXIe siècle (la Bible contient elle aussi des textes qui seraient relégués aux oubliettes par le Vatican aujourd’hui)?

Pensons par exemple à la sourate IV, 89 : « Ils [les hypocrites] aimeraient vous voir incrédules, comme ils le sont eux-mêmes, et que vous soyez semblables à eux. Ne prenez donc aucun protecteur parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le chemin de Dieu. S’ils se détournent saisissez-les; tuez-les partout où vous les trouverez (traduction de Denise Masson, Le Coran, Paris, Éditions Gallimard, ©1967, imprimé en 2012 dans la collection Folio Classique, p. 107-108) ». La présence dans un service de police de croyants qui doivent être entièrement soumis à leur Dieu qui leur commande de tuer [n’est-ce pas ce que doivent comprendre les lecteurs du Coran?) est un grand objet de préoccupation et un problème énorme.

La sourate IV, 34 pose problème elle aussi  : la policière musulmane qui découvre un homme en train de frapper une musulmane doit-elle porter secours sans tarder à la femme ou déterminer au préalable si l’attaquant est le mari? La question peut paraître absurde, mais seulement pour celles et ceux qui ne connaissent pas ce passage du Coran : « Les hommes ont autorité sur les femmes, en vertu de la préférence que Dieu leur a accordée sur elles, et à cause des dépenses qu’ils font pour assurer leur entretien. Les femmes vertueuses sont pieuses : elles préservent dans le secret ce que Dieu préserve. Admonestez celles dont vous craignez l’infidélité; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle, si elles vous obéissent. – Dieu est élevé et grand  – » (traduction de D. Masson, p. 98-99). Si l’attaquant est le mari de l’attaquée, la policière musulmane devra choisir entre deux partis : premier parti : laisser le mari continuer de battre sa femme [le Coran, livre sacré de leur religion (sacré pour le mari et la policière), permet au mari de battre sa femme, on l’a vu]; ou, second parti : appliquer le Code criminel canadien qui interdit les voies de fait (article 266, http://laws-lois.justice.gc.ca/PDF/C-46.pdf); si la policière choisit le premier parti, elle désobéit à son Dieu, si elle choisit le second, elle viole le Code criminel. Le problème de la policière est impossible à résoudre. *

Il est impossible de laisser entrer la religion dans la sphère de certaines activités sociales.

Roger Martel, citoyen de Lévis