Les nouveaux penseurs de l’islam

Les nouveaux penseurs de l’islam

EXTRAIT DU LIVRE SUIVANT :

Rachid benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, Édition Albin Michel, collection Espaces libres, © 2008 (Première édition : © 2004) (La préface a été reproduite dans la revue La Pensée, numéro 384, 2015/4; on la trouve aussi au https://www.cairn.info/revue-la-pensee-2015-4-page-7.htm#.)

RACHID BENZINE : islamologue et historien, auteur notamment de Des mille et une façons d’être juif ou musulman avec la rabbin Delphine Horvilleur (Seuil) et de Finalement, il y a quoi dans le Coran ? (Journal français La Croix, https://www.la-croix.com/Religion/Islam/Rachid-Benzine-Lurgence-nest-pas-dexpurger-Coran-den-faire-lecture-critique-2018-04-23-1200933990

L’entreprise la plus audacieuse, la plus riche de promesses sans doute mais aussi la plus risquée parce que la moins facile à faire comprendre, en l’état, par les sociétés musulmanes, est tout cet effort de travail sur le texte coranique lui-même. Ainsi, pour Nasr Hamid Abu Zayd, qui concentre ses efforts sur l’analyse littéraire du Coran, si la forme finale du texte coranique reste bien Parole divine, elle n’en est pas moins humanisée, insérée dans l’histoire humaine. Cette Parole divine peut donc être étudiée comme tout objet d’étude historique : « Il s’agit d’un texte historique, affirme-t-il. Cela signifie qu’il a été révélé à une époque spécifique, en un lieu spécifique, en une langue spécifique – l’arabe- en somme dans un contexte culturel. Bien qu’il soit révélé par Dieu, comme nous tous, musulmans, nous le croyons, il est incarné en une langue humaine. » [5] Aussi réclame-t-il de pouvoir traiter le Coran comme un texte ouvert à l’interprétation.

Écouter ces nouvelles voix de l’islam

Tous ces penseurs sont préoccupés de penser la place de la religion dans un monde qui, malgré les apparences, se sécularise chaque jour davantage. Car la modernité a surgi dans les sociétés musulmanes qui n’y étaient pas préparées. Et cette modernité qui maintenant les touches n’est pas le fruit de leur mûrissement interne. Comment concilier ce qui est considéré comme immuable (la religion) avec le changement ? L’affirmation centrale du penseur iranien Abdul Karim Soroush est que toutes les sciences et tous les domaines de connaissances sont dans un état de transformation constante, et que des changements dans un domaine de l’érudition ne peuvent que provoquer des modifications dans les autres domaines, y compris dans la jurisprudence musulmane. Aussi a-t-il élaboré progressivement une « théorie de l’extension et de la contraction de la connaissance religieuse ». Il estime, à partir de celle-ci, que le cadre de développement du fiqh (jurisprudence musulmane) doit s’étendre constamment en prenant en compte les développements qui ont lieu dans d’autres sphères que le religieux.

Pour les nouveaux penseurs de l’islam, seule une nouvelle lecture des textes fondamentaux pourra permettre d’harmoniser les valeurs cardinales de l’islam avec les exigences de la modernité. Seule cette réformation-là permettra l’ouverture de la jurisprudence, l’adhésion véritable de la pensée politique de l’islam à la démocratie aux droits de l’Homme, la réalisation de l’égalité entre les hommes et les femmes, l’émancipation des sociétés musulmanes.

Ces voies nouvelles surgies du monde musulman ces dernières décennies ont beaucoup à nous dire. Leurs questionnements sont ceux d’un grand nombre, parmi les musulmans comme chez les non musulmans. Les réponses qu’ils apportent ne sont pas destinées à faire nécessairement l’unanimité, mais poser de bonnes questions est déjà faire œuvre utile.

(Pages 26-28 de l’édition de 2008)

Note [5] Entretien avec l’auteur, 2002.


Rachid Benzine : « L’URGENCE N’EST PAS D’EXPURGER LE CORAN MAIS D’EN FAIRE UNE LECTURE CRITIQUE »

https://www.la-croix.com/Religion/Islam/Rachid-Benzine-Lurgence-nest-pas-dexpurger-Coran-den-faire-lecture-critique-2018-04-23-1200933990

Plus que d’« épurer » le Coran, il est urgent selon lui [Rachid Benzine] : d’enseigner la « lecture critique » des textes. Une tâche qui incombe selon lui aussi aux responsables religieux musulmans.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner, le 23/04/2018

 

Islam/Allah est-Il schizophrène?

Mounia Ait Kabboura est la co-autrice de L’Islam, regards en coin, en collaboration avec Patrice Brodeur et autres, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015.

Allah est-Il schizophrène?

Mounia Ait Kabboura, Doctorante au Département de philosophie et chargée de cours à l’UQAM, chercheuse à la Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique.

Idées

Coups de feu à Ottawa. Meurtre à Saint-Jean-sur-Richelieu. Ces événements dramatiques récemment survenus posent tous pour moi la même question : Allah est-Il schizophrène ? Si Allah nous ordonne à nous, les musulmans, de tuer, pourquoi interdit-Il le meurtre dans le verset 32 de la sourate al-Maida (« La table servie ») du Coran ? « C’est pourquoi Nous avons prescrit pour les enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la Terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes. En effet, nos messagers sont venus à eux avec les preuves. Et puis voilà qu’en dépit de cela, beaucoup d’entre eux se mettent à commettre des excès sur la Terre. »

Si Allah nous ordonne à nous, musulmans, d’éliminer la diversité et d’unifier l’humanité dans un seul clan, pourquoi affirme-t-Il et recommande-t-Il le respect de la diversité humaine dans le verset 13 de la sourate Al-Hujurat (« Les appartements privés ») ? « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d’entre vous, auprès d’Allah, est le plus pieux. Allah est certes Omniscient et Grand-Connaisseur. »

Si Allah traite tout croyant en Lui et qui n’est pas forcément musulman de mécréant, comment peut-Il rassurer les humains dans le verset 69 de la sourate al-Maida (« La table servie ») en disant : « ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Sabéens et les Chrétiens, ceux parmi eux qui croient en Allah, au jour dernier, et qui accomplissent les bonnes oeuvres, pas de crainte sur eux, ils ne seront point affligés ».

Si Allah est contraignant, pourquoi interdit-Il dans le verset 256 de la sourate Al-Baqarah (« La vache ») la contrainte ? « Nulle contrainte en religion ! car le bon chemin s’est distingué de l’égarement. » Et pourquoi traite-t-Il alors les non-croyants d’égarés et non de mécréants ? « Quiconque ne croit pas en Allah, en ses anges, en ses Livres, en ses messagers et au jour dernier s’égare, loin dans l’égarement. »

Si Allah est Un, et s’Il n’est pas schizophrène, quel est ce dieu du Dai’ch (« État islamique ») et des fanatiques ? Est-il un monstre de Frankenstein fait de versets coraniques privés de leur contexte textuel et historique ? Fait sur mesure pour servir les intérêts de certains groupes d’individus ? Pourquoi M. Rouleau est-il allé à la rencontre de ce monstre sur Internet ? Pourquoi a-t-il voulu devenir son martyr ? Qu’est-ce que ce monstre lui a offert que notre société était incapable de lui offrir ? Ces martyrs annoncent-ils la fin de la société postmoderne comme l’a signifié Alain Touraine dans son dernier livre ? Cherchent-ils l’authenticité du soi dans une société atomisée comme l’a expliqué Charles Taylor dans Les sources du moi ? Ou cherchent-ils simplement un idéal moral ?