Mon fils a eu un problème à l’école…


Bonté :
Disposition de quelqu’un à être bienveillant, compatissant, charitable : Un regard plein de bonté.

(Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/bonté/10181

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Source : http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201612/19/01-5052897-mon-fils-a-eu-un-probleme-a-lecole.php

Le Soleil, Publié le 19 décembre 2016 à 19h20 | Mis à jour le 19 décembre 2016 à 19h20

Mon fils a eu un problème à l’école…
Par Josée Trudel, Québec, lectrice du journal Le Soleil

 

Vendredi dernier, mon fils de 13 ans a eu un problème à l’école secondaire… Quand il m’a raconté son histoire, les larmes me sont montées aux yeux…
Ce midi-là, il est entré à la cafétéria avec sa boîte à lunch et s’est rendu compte que son jus avait coulé à l’intérieur. Il a vidé le liquide dans une poubelle, sauf que le jus a atterri sur le coin d’un contenant et a éclaboussé à l’extérieur. Il y avait du jus partout, par terre, autour de la poubelle. À ce moment, plusieurs jeunes se sont retournés vers lui et ce qui devait arriver arriva. Un grand s’est levé, pas mal plus vieux que lui, probablement en troisième ou quatrième secondaire, et s’est dirigé vers mon fils. À partir de là, c’est allé très vite…
L’autre jeune a ramassé des serviettes en papier et est venu aider mon fils à ramasser son dégât, en deux temps, trois mouvements. Il lui a dit que pareille situation lui était déjà arrivée, quand il était plus jeune, et que quelqu’un était aussi venu l’aider, alors il était content de lui donner ce coup de main.
Je parie que la plupart d’entre vous ont pensé, en lisant les premières lignes, que mon fils s’était fait écoeurer, niaiser, bousculer même. C’est normal, parce que les médias nous conditionnent depuis des années à penser que la violence en milieu scolaire est partout, tout le temps. On nous entre dans la tête qu’à part le nôtre, évidemment, tous les jeunes sont des intimidateurs en puissance, prêts à attaquer à la moindre faiblesse. Mais non; la norme, c’est encore l’altruisme, et l’exception, c’est l’intimidation.
Comprenons-nous bien : je ne cherche pas à minimiser l’intimidation ou la violence à l’école. Je sais, de par ma formation universitaire, que c’est un phénomène bien réel, grave, qui brise des vies. Mais c’est aussi un phénomène qui ne résume pas tout le vécu scolaire. La lunette grossissante à travers laquelle on nous informe des pires atrocités est une représentation d’une partie de la réalité, pas de tout le tableau. Demandez à n’importe quel enseignant ou enseignante : pour un jeune qui agresse, il y en a 100 qui donnent, appuient, soutiennent, contribuent, partagent, offrent et aiment.
Aujourd’hui, je veux rendre hommage à cette superbe jeunesse, bien souvent malmenée dans les bulletins de nouvelles ou les séries télévisées, décrite comme paresseuse, arrogante, revancharde, impolie et individualiste. Je souhaite éclairer l’autre côté de la médaille, celui qui est peu exposé dans la lumière des caméras et sur le papier journal. Je remercie ce jeune homme qui a donné au suivant, qui a contribué à inculquer à mon grand que le partage, l’altruisme, la compassion et le plaisir d’aider son prochain sont nettement plus productifs et satisfaisants que les ricanements et l’humiliation. Merci de lui avoir montré que son école secondaire peut, d’abord et avant tout, être un milieu où il fait bon vivre.

Le monde regorge de beautés. Exemple : l’altruisme.

 

Matthieu Ricard, PLAIDOYER
POUR L’ALTRUISME La force de la bienveillance

© NiL éditions, Paris, 2013

 « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont le temps est venu. »  Victor Hugo 

( Matthieu Ricard est un moine bouddhiste français. En 1972, il a terminé une thèse en génétique cellulaire à l’Institut Pasteur, à Paris, puis s’est établi à Darjeeling, dans le nord-est de l’Inde, auprès d’un maître du bouddhisme tibétain. )

 

Introduction (extraits)

p. 12 Mon expérience s’est donc constituée au confluent de deux grandes influences, celle de la sagesse bouddhiste de l’Orient et celle des sciences occidentales.

À mon retour d’Orient, mon regard avait changé, et le monde aussi. J’étais maintenant habitué à vivre au sein d’une culture et parmi des personnes dont la priorité était de devenir de meilleurs êtres humains en transformant leur manière d’être et de penser. Les préoccupations ordinaires du gain et de la perte, du plaisir et du déplaisir, de la louange et de la critique, de la renommée et de l’anonymat, y étaient considérées comme puériles et sources de déboires. Par-dessus tout, l’amour altruiste et la compassion constituaient les vertus cardinales de toute vie humaine et se trouvaient au cœur du chemin spirituel. J’ai été, et je suis toujours particulièrement inspiré par la vision bouddhiste selon laquelle chaque être humain possède en lui un potentiel inaltérable de bonté et d’épanouissement.

Le monde occidental que je retrouvais, un monde où l’individualisme est apprécié comme une force et comme une vertu, au point de souvent virer à l’égoïsme et au narcissisme, était d’autant plus déconcertant.

En m’interrogeant sur les sources culturelles et philosophiques de cette différence, je me suis souvenu de Plaute pour lequel « l’homme est un loup pour l’homme1 », affirmation reprise et amplifiée par Thomas Hobbes qui parle de « la guerre de tout homme contre tout homme2 », p. 13 de Nietzsche qui affirme que l’altruisme est la marque des faibles, et enfin de Freud qui assure n’avoir « découvert que fort peu de “bien” chez les hommes3 ». Je pensais qu’il ne s’agissait là que de quelques esprits pessimistes ; je mesurais mal l’impact de leurs idées.

Soucieux de mieux comprendre ce phénomène, je constatais à quel point supposer que tous nos actes, nos paroles et nos pensées sont motivés par l’égoïsme a longtemps influencé la psychologie occidentale, les théories de l’évolution et de l’économie, jusqu’à acquérir la force d’un dogme dont la validité n’a guère été contestée que récemment. Le plus surprenant reste la persistance de grands esprits à vouloir déceler à tout prix une motivation égoïste à l’origine de chaque acte humain.

En observant la société occidentale, force m’était de convenir que les « sages » n’étaient plus des modèles, mais qu’on leur avait substitué les gens célèbres, riches ou puissants. L’importance démesurée accordée à la consommation et au goût du superflu ainsi que le règne de l’argent me faisaient penser que beaucoup de nos contemporains avaient oublié le but de l’existence – atteindre un sentiment de plénitude – pour se perdre dans les moyens.

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Dans la réalité quotidienne, en dépit du lot de violences qui afflige le monde, notre existence est le plus souvent tissée d’actes de coopération, d’amitié, d’affection et de prévenance. La nature n’est pas que « griffes et crocs couverts de sang », comme le déplorait le philosophe Alfred Tennyson4. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues et à l’impression que nous donnent les médias, toutes les études de fond, synthétisées p. 14 dans un récent ouvrage de Steven Pinker, professeur à Harvard, montrent que la violence, sous toutes ses formes, n’a cessé de diminuer au cours des siècles derniers5.

Au contact de mes amis scientifiques, je fus toutefois rassuré de constater que, durant les trente dernières années, cette vision déformée de la nature humaine avait été corrigée par un nombre croissant de chercheurs démontrant que l’hypothèse de l’égoïsme universel était démentie par l’investigation scientifique6. Daniel Batson, en particulier, fut le premier psychologue qui s’attacha à prouver, en ayant recours à des protocoles scientifiques rigoureux, que l’altruisme véritable existait et ne se réduisait pas à une forme d’égoïsme déguisé.

Les défis d’aujourd’hui

Notre époque est confrontée à de nombreux défis. L’une de nos difficultés majeures consiste à concilier les impératifs de l’économie, de la recherche du bonheur et du respect de l’environnement. Ces impératifs correspondent à trois échelles de temps, le court, le moyen et le long terme, auxquelles se superposent trois types d’intérêts – les nôtres, ceux de nos proches et ceux de tous les êtres.

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L’individualisme, par ses bons côtés, peut favoriser l’esprit d’initiative, la créativité et l’affranchissement de normes et de dogmes désuets et contraignants, mais il peut aussi très vite dégénérer en égoïsme irresponsable et en narcissisme galopant, au détriment du bien-être de tous. L’égoïsme est au coeur de la plupart des problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui : l’écart croissant entre les riches et les pauvres, l’attitude du « chacun pour soi », qui ne fait qu’augmenter, et l’indifférence à l’égard des générations à venir.

La nécessité de l’altruisme

Nous avons besoin d’un fil d’Ariane qui nous permette de retrouver notre chemin dans ce dédale de préoccupations graves et complexes. L’altruisme est ce fil qui peut nous permettre de relier naturellement les p. 18 trois échelles de temps – court, moyen et long termes – en harmonisant leurs exigences.

L’altruisme est souvent présenté comme une valeur morale suprême, aussi bien dans les sociétés religieuses que laïques. Pourtant, il n’aurait guère de place dans un monde entièrement régi par la compétition et l’individualisme. Certains s’insurgent même contre le « diktat de l’altruisme », qu’ils perçoivent comme une exigence de sacrifice, et prônent les vertus de l’égoïsme.

Or, dans le monde contemporain, l’altruisme est plus que jamais une nécessité, voire une urgence. Il est aussi une manifestation naturelle de la bonté humaine, dont nous avons tous le potentiel, en dépit des motivations multiples, souvent égoïstes, qui traversent et parfois dominent nos esprits.

Quels sont en effet les bienfaits de l’altruisme au regard des problèmes majeurs que nous avons décrits ? Prenons quelques exemples. Si chacun d’entre nous cultivait davantage l’altruisme, c’est-à-dire si nous avions plus de considération pour le bien-être d’autrui, les investisseurs, par exemple, ne se livreraient pas à des spéculations sauvages avec les économies des petits épargnants qui leur ont fait confiance, dans le but de récolter de plus gros dividendes en fin d’année. Ils ne spéculeraient pas sur les ressources alimentaires, les semences, l’eau et autres ressources vitales à la survie des populations les plus démunies.

S’ils avaient davantage de considération pour la qualité de vie de ceux qui nous entourent, les décideurs et autres acteurs sociaux veilleraient à améliorer les conditions de travail, de vie familiale et sociale, et de bien d’autres aspects de l’existence. Ils seraient amenés à s’interroger sur le fossé qui se creuse toujours plus entre les plus démunis et ceux qui représentent 1 % de la population mais qui détiennent 25 % des richesses**. Enfin, ils pourraient ouvrir les yeux sur le sort de la société dont ils profitent et sur laquelle ils ont bâti leur fortune.

Si nous témoignons de plus d’égards pour autrui, nous agirions tous en vue de remédier à l’injustice, à la discrimination et au dénuement. Nous serions amenés à reconsidérer la manière dont nous traitons les espèces animales, les réduisant à n’être que des instruments de notre domination aveugle qui les transforme en produits de consommation.

Enfin, si nous faisions preuve de plus de considération pour les p. 19 générations à venir, nous ne sacrifierions pas aveuglément le monde à nos intérêts éphémères, ne laissant à ceux qui viendront après nous qu’une planète polluée et appauvrie.

Nous nous efforcerions au contraire de promouvoir une économie solidaire qui donne une place à la confiance réciproque et valorise les intérêts d’autrui. Nous envisagerions la possibilité d’une économie différente, celle que soutiennent maintenant nombre d’économistes modernes, (notamment Joseph Stiglitz, Richard Layard et Ernst Fhr, ainsi que les acteurs du mouvement du Bonheur National Brut promulgué par le Bouthan et maintenant sérieusement envisagé par le Brésil, le Japon et d’autres pays) une économie qui repose sur les trois piliers de la prospérité véritable : la nature dont nous devons préserver l’intégrité, les activités humaines qui doivent s’épanouir, et les moyens financiers qui permettent d’assurer notre survie et nos besoins matériels raisonnables.

La plupart des économistes classiques ont trop longtemps fondé leurs théories sur l’hypothèse que les hommes poursuivent exclusivement des intérêts égocentristes. Cette hypothèse est fausse, mais elle constitue néanmoins le fondement des systèmes économiques contemporains constitués sur le principe du libre-échange que théorise Adam Smith dans La Richesse des nations. Ces mêmes économistes ont fait l’impasse sur la nécessité pour chaque individu de veiller au bien d’autrui afin que la société fonctionne harmonieusement, nécessité pourtant clairement formulée par le même Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux.

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Pour récapituler, l’altruisme semble être un facteur déterminant de la qualité de notre existence, présente et à venir, et ne doit pas être relégué au rang de noble pensée utopiste entretenue par quelques naïfs au grand cœur. Il faut avoir la perspicacité de le reconnaître et l’audace de le dire.

NOTES

1. Plaute (1971). La Comédie des ânes, in Théâtre complet. Gallimard, Folio, p.85.
2. Hobbes, T. (1651 /1999). 
Le Léviathan. Dalloz, chap.13, p.125.
3. Freud, S. (1991). 
Correspondance avec le pasteur Pfister 1909 1939. Gallimard, p.103.
4. Tennyson, A. L. (1994). 
Works of Alfred Lord Tennyson. Wordsworth Editions.
5. Voir notamment, Tremblay, R. E. (2008). 
Prévenir la violence dès la petite enfance. Odile Jacob, et l’ouvrage de synthèse de Pinker, S. (2011). The Better Angels of Our Nature Why Violence Has Declined. Viking Adult.
6. Voir notamment les écrits du psychologue Daniel Batson, 
The Altruism.Question (1991) et Altruism in Humans (2011). Oxford University Press. Ainsi que ceux de la politologue et philosophe Kristen Renwick Monroe, The Heart of Altruism (1996), du sociologue Alfie Kohn, The Brighter Side of Human Nature, Altruism and Empathy in Everyday Life (1992), des psychologues Michael et Lise Wallach, Pychology’s Sanction for Selfishness (1983), de l’éthologue Frans de Waal, L’Âge de l’empathie (2010) et du psychologue Jacques Lecomte, La Bonté humaine : Altruisme, empathie, générosité(2012), Odile Jacob, ainsi que de nombreux philosophes, incluant joseph Butler, David Hume, Charlie D. Broad, et Norman J. Brown.