La paysannerie canadienne-française est la plus civilisée qui soit au monde, a-t-on dit.

En 1934, le journaliste et auteur Jean-Charles Harvey a pu écrire dans ses Demi-civilisés que la paysannerie canadienne-française « est la plus civilisée qui soit au monde » et que « Ce n’est pas chez elle qu’on trouve la plaie des demi-civilisés : c’est dans notre élite même ».

L’image ci-dessous prouve hors de tout doute (vraiment!) que l’agriculteur canadien-français, élevé au-dessus de la condition animale (qui en doute?), se montre toujours, comme la nature, dans sa riche toilette.

 bêche rotative Ariens in Les Champs - Version 2

Il était heureux comme les racines d’un melon de Montréal dans la terre, l’agriculteur canadien-français : « Celui-là est heureux, en effet, qui n’a rien d’autre souci que de demander à la terre, les fruits qu’elle lui donne avec tant de prodigalité. Il est heureux au-delà de toute expression le cultivateur qui, le matin, à la première lueur du jour, quand le crépuscule s’est enfui, avec les vapeurs de la nuit, et que la nature, la grande et poétique nature champêtre, se montre dans sa riche toilette du matin, s’en va, droit devant lui, en foulant l’herbe fraîche des champs, vers le lieu du labeur. (Damase Potvin, 1908)

________________________

L’image ci-dessus est une publicité de l’entreprise E. Forest et Cie (Montréal); elle montre une bêche rotative Ariens, et un « agriculteur » endimanché. On la trouve dans cet ouvrage : Manuel d’agriculture par les professeurs de l’École d’agriculture de Ste-Anne de la Pocatière, Tome 1, Les Champs, Deuxième édition revue et augmentée, Québec, Des Ateliers de l’Action Catholique, 3, Boulevard Charest, 1947, p. 592.

Aperçu de l’état de l’agriculture au Québec autrefois

[…] la culture d’ancien usage dans cette province est bien peu améliorée. La vieille routine, en trop de cas, est le seul que suivent nos cultivateurs dans leurs travaux. […] Le cultivateur canadien n’a pu avoir jusqu’à présent dans son art d’autres lumières que celles qu’ont eues ses ancêtres. Les moyens d’instruction qu’ont les gens des autres pays ne sont pas à sa portée. (Les Journaux de l’Assemblée législative du Bas-Canada, 1819)

[…] par suite de l’isolement qui avait résulté de la conquête, notre agriculture, il y a une cinquantaine d’années, en était rendue à se pratiquer plus empiriquement que celle des Romains, avec un appareil sensiblement le même. La colonisation, qui fut toujours active dans le Bas-Canada, ne suffira bientôt plus à compenser, par les abondantes récoltes qu’elle nous vaut, l’épuisement de la vallée laurentienne. De là l’effroyable hémorragie de l’émigration, qui durera cinquante ans, laissant la province de Québec exsangue et sans vie. (Olivar Asselin, Les Canadiens français et le développement économique du Canada, L’Action française, mai-juin 1927)

Les Canadiens des XVIIe et XVIIIe siècles, maîtres d’un riche empire commercial qu’ils exploitaient eux-mêmes, ne croyaient pas avoir une vocation agricole. Celle-ci se découvrira le jour où ils auront été éliminés de la vie économique de leur pays. (Michel Brunet, La Conquête anglaise et la déchéance de la bourgeoisie canadienne, Amérique française, juin 1955)

Le Passeur de la Côte

Deux morts au Canada français (Québec) au dix-neuvième siècle

Un homme et son péché, roman de Claude-Henri Grignon paru en 1933, « peinture des moeurs paysannes, vers 1890, dans la région des Laurentides, au nord de Montréal », précise l’auteur.

NOTE – L’histoire se déroule au Québec. Donalda était jeune et belle et travaillante. Séraphin, qui était plus âgé qu’elle et qui en fit son épouse, était… Disons-le tout de suite : il était un monstrueux avare ! Un homme et son péché appartient peut-être au monde des romans-feuilletons, mais il a marqué le Québec, avec ses adaptations pour la radio à partir de 1939, pour la télévision entre 1956 et 1970 et pour le cinéma (deux longs-métrages).

« En présence de l’amour, il [Séraphin]sacrifie sa femme à son désir de possession matérielle. Il immole Donalda deux fois : une première fois en lui refusant tout amour pour son cœur et une seconde fois en la laissant mourir, plutôt que de s’imposer des dépenses pour la faire soigner. La deuxième partie du volume décrit la grande torture de la vie de Séraphin : la perte de son argent. Il subit à son tour une double agonie. La peur de perdre son argent le torture mentalement pendant plusieurs mois, au point de lui ôter la joie de vivre; il perd réellement la vie en essayant de sauver son bien d’un incendie qui le dévore. Quand il s’aperçoit que le feu est à consumer sa maison, il pousse un vrai cri de nature : « Je brûle ». ( Samuel Baillargeon, Littérature canadienne-française, troisième édition, 41e mille, Montréal et Paris, Fides, ©1957, p. 287 )

À VOIR : http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-690/Un_homme_et_son_p%C3%A9ch%C3%A9,_de_Claude-Henri_Grignon.html#.UT-lohlU_7c


( Les extraits suivants du roman Un homme et son péché ont été transcrits par Roger Martel. )

I

« Comme toutes les choses qu’elle savait, Donalda avait appris à laver un plancher chez ses parents, à l ‘époque de la colonisation, au Lac-du-Caribou. Et c’était une valeur si considérable que le vieux garçon Séraphin Poudrier, dit le riche, l’avait remarqué. Il lisait dans ses gestes. Ses hautes qualités de paysan retors le poussaient à rechercher, dans la femme, la bête de travail beaucoup plus que la bête de plaisir. Comment aurait-il pu hésiter, puisqu’il posséderait les deux ?

[…]

« Une fois, une seule fois, Séraphin la posséda brutalement, mais refusa net de lui faire un fils qu’elle désirait tant. […]

« Tu sais, ma fille, que des enfants, ça finit par coûter cher.

[…]

Dévorée par l’énergie toujours croissante chez les descendants de défricheurs, cette paysanne [Donalda], afin d’oublier la vie, travaillait douze, seize et dix-huit heures par jour, désespérément, comme si un châtiment implacable eût pesé sur elle ou comme si la mort ne venait pas assez tôt. […]

II

Quatre fenêtres éclairaient, l’hiver, ce refuge de Poudrier. L’été, loin de les ouvrir, on fermait dessus, par dehors, des jalousies peintes en vertes. Pas un rayon de soleil n’y pénétrait, pas une mouche, pas un grain de poussière, ce qui sauvait les meubles et gardait à la maison cet air d’austérité et de rigidité qui ne manquait pas de paralyser les emprunteurs [Séraphin, homme d’une avarice immodérée, pratiquait l’usure]. […]

Un escalier, à gauche, conduisait à l’étage supérieur où un corridor étroit longeait deux grandes chambres séparées par une mince cloison. La première de ces chambres avait toujours servi de magasin au vieux garçon qui, pendant vingt ans, y avait entassé, pêle-mêle, des horloges, des montres, des harnais, des lampes, des couvertures, des ustensiles de cuisine, des manteaux de femmes et d’hommes, des peaux tannées, des fourrures, des instruments aratoires, et quoi encore, toutes choses, vieilles ou neuves, laissées en gage. C’est encore dans cette chambre que se trouvaient les trois sacs d’avoine, toujours pleins, toujours à leur place, et dont l’épouse de Séraphin ne soupçonnait même pas l’existence. Dans un de ses sacs, l’usurier cachait une grande bourse de cuir ne renfermant jamais moins de cinq cents à mille dollars en billets de banque, en pièces d’argent, d’or ou de cuivre. Il ne déposait pas toujours la bourse dans le même sac. Mais il savait positivement, absolument, dans lequel des trois il l’avait mise. Alors il le regardait avec amour, puis marmonnait de vagues paroles. Une curiosité immense, suivie d’une sensation inexprimable, s’emparait de lui, coulait dans tout son être ainsi qu’une poussée de sang neuf et rapide. C’était trop de félicité : Séraphin ne pouvait plus se retenir. Il plongeait sa main osseuse et froide dans le sac. Avec lenteur, avec douceur, il tâtait, il palpait, il fouillait parmi les grains d’avoine, et lorsqu’il sentait enfin – ô suprêmes attouchements ! – la bourse de cuir ou simplement les cordons, sa jouissance atteignait à un paroxysme que ne connut jamais la luxure la plus parfaite, et son cœur battait, fondait, défaillait.

« Plusieurs fois par jour, il se vautrait dans cette volupté. »

VII

Donalda toussait de plus en plus, respirait de moins en moins, et crachait de temps à autre. […] Ah ! Que c’était alarmant! Elle [Bertine] ne voulait pas le croire. Mais elle sentait bien que Donalda s’en allait doucement […].

    • Écoute, Donalda [dit Alexis]. Je m’en vas aller en chercher un docteur pour toé. J’irai jusqu’à Sainte-Agathe, s’il faut. […]

    • Sais-tu, Alexis? J’aimerais autant voir M. le curé, à c’t’heure.

    • C’est correct, on va avoir le curé itou. En passant chez Gladu, je lui demanderai de l’amener icit’.

[…]

    • Je vas dire aussi au petit Gladu d’aller chercher le curé.

    • C’est ben vrai : le curé.

Et Séraphin fut fort surpris de n’y avoir pas pensé plus tôt, puisque le curé viendrait sans exiger un sou.

[…]

Désespérée, la malade montra le crucifix de plâtre qui souffrait, lui aussi, et saignait sur le vieux mur crevassé. Bertine lui tendit la Croix du Calvaire, que la malade saisit avidement et baisa avec amour. Mais le crucifix lui tomba presque aussitôt des mains : une crise de toux l’étouffait.

[…]

Dans la nuit crue, triste et pesante de novembre que la pluie rendait plus lourde encore, on entendit tout à coup une clochette d’argent qui faisait monter, à intervalles égaux, une note déchirante de la campagne écrasée.

    • Voici le bon Dieu ! dit Bertine qui rangea vivement chaque chose dans la place et alluma deux chandelles après avoir enlevé son tablier.

Poudrier était descendu, et se tenait debout, près de la porte. Bientôt, on aperçut la lueur d’un fanal qui décrivait un arc dans la cour, jusqu’au bord du puits. Séraphin et Bertine se mirent à genoux, tandis que la porte s’ouvrait devant le bon Dieu. Bertine suivit le prêtre au grenier. Elle alluma un cierge, mit de l’eau bénite et un rameau dans une soucoupe, puis déposa ces objets du rituel sur la petite table, près de la malade à qui elle remit une serviette blanche. (p.97-98)

Donalda manifestait le désir de se confesser. Bertine se retira […].

Un murmure soudain descendit au milieu du silence. On monta.

Le prêtre récitait des prières en latin, auxquelles il répondait lui-même, et que répétèrent ensuite, en tremblant et en passant des mots, Poudrier, Bertine et le jeune Gladu. Puis, il présenta à la malade, pauvre femme qui avait tant manqué d’amour, le pain des pauvres et des malheureux. […] Avec amour, Donalda reçut le corps et le sang du Sauveur du monde, tandis que deux larmes, les deux dernières, venues du fond de son être, coulaient lentement sur ses joues en feu.

Le prêtre dit encore une prière, et tous répondirent ensemble : « Ainsi soit-il ». La malade regardait fixement devant elle, comme plongée dans une extase. L’Envoyé de Dieu commença d’administrer, avec des gestes lents et doux, le sacrement de l’Extrême-Onction. On vit la figure de Donalda changer subitement. Le visage pâlissait et il devint pur et blanc comme un lis. Les yeux brillaient toujours. Donalda était arrivée à cette heure où l’éternité gagne sur la vie humaine son premier combat. La vision de l’Homme bleu qui marchait sur les eaux pénétra l’âme de Donalda de la grâce de la confiance. On eût dit que le prêtre venait de la séparer des maux d’ici-bas en l’oignant d’huile au nom du Seigneur.

Elle reposait.

Le curé se fit apporter une chaise, et s’assit près du lit, son livre de prières à la main. En face de lui, de l’autre côté, se tenait Bertine, debout. Poudrier traînait dans la chambre ses bottes éculées, lourdes, et qui avançaient avec peine, comme si elles eussent été engluées pour jamais dans la matière. Timéon Gladu, trop sensible pour assister à une pareille scène, descendit à la cuisine. […]

    • Ah! mourir, dit Donalda, d’une voix qui n’était plus humaine.

Et elle se laissa tomber.

L’abbé Raudin se mit à genoux et commença la grande prière des agonisants. Dans son cœur simple et fort il ne se rendait pas compte que les paroles terribles qu’il allait prononcer déchireraient par lambeaux l’âme de la pauvre paysanne.

    • Ayez pitié de moi, mon Dieu, récitait-il, d’une voix ferme, ayez pitié de moi selon votre grande miséricorde, Seigneur, mon Dieu, toute mon espérance est en vous, sauvez-moi. Je remets, Seigneur, mon âme entre vos mains. Je vous laisse tout le soin de mon salut. Vous êtes mon Dieu; mon sort est entre vos mains. Mon père, si ce calice [épreuve] peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. Il est le Seigneur; qu’il fasse ce qui est agréable à ses yeux. Le Seigneur m’avait tout donné, le Seigneur m’a tout ôté, il n’est arrivé que ce qui lui a plu. Que le nom du Seigneur soit béni. Je désire mourir pour être avec Jésus-Christ. »

C’est alors que le docteur Cyprien fit son entrée, suivi d’Alexis. L’horloge en bas sonnait huit heures.

    • Docteur, docteur, sauvez-la, criait Bertine en se tordant les mains.

Le médecin des misères corporelles déposa son sac sur une chaise et vint près de la malade que les deux chandelles allumées et le cierge bénit éclairaient faiblement. Il mit la main sur la tête de Donalda, tâta son pouls et se pencha pour l’ausculter. Après quoi, il s’assit près du lit, n’abandonnant pas le pouls de la mourante et fixant toujours sur elle son regard aigu et scrutateur. Donalda bleuissait doucement, ainsi que la neige sous un rayon de soleil.

    • Comment ça va, ma fille, dit le docteur Cyprien, en donnant une légère tape dans la main de la malade.

    • Tiens! Alexis. Ça va bien. Je travaille, par exemple. J’ai lavé le plancher toute l’avant-midi, hier, avec une belle brosse. [Donalda délire.]

[…]

Subitement, Donalda s’agita avec violence et tenta même de se jeter hors du lit. Alexis et le docteur Cyprien la saisirent et la tinrent doucement, assise.

Elle criait :

    • Lâchez-moi. Vous voulez me tuer. On va-t-il faire le ménage dans la chambre barrée ? Lâchez-moi le bras, Séraphin, je veux de la mélasse… Au feu, la maison brûle… Je brûle… Et l’argent… Séraphin, où est mon argent ?

Et elle se tordait, la pauvre Donalda, comme sur un lit de braise.

Prions encore pour elle, dit le prêtre.

Aux paroles délirantes se mêlaient celles de l’Église, sages, poétiques, profondes, mais qui tombent pareilles à des poignées de terre sur un cercueil :

« Que je meure de la mort des justes, et que la fin de ma vie ressemble à la leur. Comme le cerf altéré soupire après les eaux, de même mon âme soupire après vous, ô mon Dieu, source de toute consolation. Venez, mon Seigneur, Jésus, venez. Je ne désire qu’une chose, Seigneur, et je le chercherai uniquement : c’est d’habiter dans votre maison céleste pendant tous les jours de l’éternité. Ô Seigneur, recevez votre fille dans votre maison. Vous me comblerez de joie par la vue de votre visage et par la vue de votre maison. Hélas! Seigneur, que mon exil est long ! »

Donalda parut un moment tranquillisée, pencha la tête. D’un air béat, elle semblait écouter des voix lointaines. L’abbé Raudin récitait toujours :

« Venez, Seigneur, et ne tardez pas. Je n’ai point peur de mourir, parce que j’ai un bon maître. Ô mon Jésus, que je sois à jamais crucifiée avec vous. Ô mon Jésus, toutes mes espérances sont dans vos mérites, dans vos tourments, et dans la mort que vous avez endurée pour moi. Ô mon Jésus, j’accepte lecalice que vous me présentez et je le reçois de votre main pour vous témoigner mon amour et ma soumission. Ô yeux divins que la mort a fermés, regardez-moi. Mains bénites, percées de clous, défendez-moi. Précieux côté de Jésus, recevez-moi. Bras étendus par l’amour de mon Sauveur, embrassez-moi. Pieds adorables, blessés pour me chercher, emportez-moi. Père éternel, regardez ce cher Fils, dont les plaies vous parlent pour moi, écoutez-le et sauvez-moi. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour moi à cette heure de ma mort. Sainte Marie, mère de Dieu, protégez votre petite fille contre l’ennemi dans ces ténèbres. Ma sainte patronne, protégez-moi. Divin Jésus fait chair, qui, pour notre salut, avez daigné naître dans une étable, passer votre vie dans la pauvreté, dans les angoisses et dans la misère, et mourir par le supplice de la croix, dites à votre Père céleste, je vous en conjure au moment de ma mort : Mon Père pardonnez-lui; dites à mon âme : Aujourd’hui tu seras avec moi en paradis. Mon Dieu ne m’abandonnez pas à cette heure. J’ai soif ! »

Tout à coup, l’agonisante fit un dernier et suprême effort. Son corps, qui semblait rapetisser, était rempli de soubresauts et de tremblements. Elle cria :

    • J ‘ai soif ! Je brûle… Des messes, toutes les messes. On m’a tuée. M’man ! M’man ! Ah! Quel beau soleil !

Et elle rejeta la tête en arrière pour la ramener presque aussitôt.

De sa bouche sortait encore un souffle faible, d’infiniment loin. […] Poudrier, au pied du lit, […] regardait mourir celle qu’il n’avait jamais aimée d’amour […]

Le prête dit encore :

«  Oui, mon âme a soif de vous. Ma vie se passe comme une ombre. Je remets mon esprit entre vos mains pour toute l’éternité. Jésus, mon Sauveur, daignez recevoir mon âme. Ainsi soit-il. »

En se levant, il jeta l’eau bénite sur Donalda qui ouvrit la bouche dans un large bâillement. Sa belle tête tomba pour la dernière fois.

On vit le docteur Cyprien lâcher le pouls de Donalda, puis se lever, pour dire d’un ton calme :

    • Elle vient de passer!

VIII

« Séraphin passa deux fois la main sur le front de la morte. Il ne fut pas étonné de le sentir déjà froid.

[…]

Comme le prêtre se préparait à s’en aller, […], Séraphin le suivit dehors.

    • Écoutez donc, monsieur le curé. Je pense que Donalda était de l’Union de prières. Ça me donne le droit à un service de huit piastres, si je me trompe pas ?

    • En effet, répondit le curé Raudin, votre épouse était de l’Union de prières. Je lui chanterai un beau service.

    • Vous comprenez, je suis pas riche, dit-il.

    • Je comprends, monsieur Poudrier. Quand voulez-vous la faire enterrer ?

    • Ben, le plus vite possible, par rapport à la senteur. C’est aujourd’hui samedi. Mettons lundi, pour huit heures.

[…]

Dans le halo d’un fanal, Séraphin fabriqua [dans le haut côté de la maison] une table sur laquelle serait ensevelie Donalda. Il monta ensuite à l’étage supérieur, le cœur caressé par sa passion. Les trois sacs d’avoine et la bourse se trouvaient toujours là. Excité par d’autres soucis et fou de volupté, il demeura dans la chambre secrète plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu. Tout à coup, la voix de Bertine le ramena à l’amère réalité.

Où êtes-vous, cousin?

    • Je descends, Bertine. J’étais venu fermer un châssis qui claquait.

    • Donalda est habillée. Vous allez la veiller pendant que nous arrangerons la chambre mortuaire, ajouta Bertine.

    • C’est correct.

Et il monta au grenier tandis que la femme d’Alexis en descendait.

Dans sa robe noire, les mains croisées, tenant le crucifix, Donalda reposait maintenant sur le lit où elle avait tant souffert. Son visage était beau comme un lis dans sa première aube. Séraphin la trouva vraiment belle. Il s’en approcha avec des gestes doux et l’embrassa sur le front. L’air qu’il déplaça fit monter et descendre la flamme de la chandelle. Il trempa le rameau dans l’eau bénite et il en aspergea la morte. Une goutte, tombée sur une paupière, descendit sur la joue et coula pareille à une larme.

Poudrier se mit à genoux et récita un Pater et un Ave. […]

Soudain, il entendit les pas de Bertine et de sa mère qui montaient l’escalier. Il revint près du lit.

    • Tout est prêt, cousin, fit Bertine. À c’t’heure, on va dire un chapelet avant de la descendre.

    • « Je crois en Dieu, le Père tout puissant… » commença la femme d’Alexis. Puis Bertine et Séraphin répondirent, mais pas ensemble, parce que Bertine pleurait toujours.

Lorsque le chapelet fut récité, on se prépara à descendre Donalda. Il fut convenu qu’on passerait les pieds les premiers, sous lesquels on avait mis un drap roulé que tiendraient de chaque côté Bertine et sa mère, alors que Séraphin la soulèverait par les épaules.

Il avait levé bien des poids, des pierres très lourdes au cours de sa vie (et il était très fort) et, cette fois-ci, le fardeau lui parut bien léger. Avec de grandes précautions, on dégagea la morte de son lit. Puis, on gagna l’escalier, les deux femmes en avant.

    • Tranquillement, disait Bertine.

    • Tranquillement, répétait Séraphin.

Au bout de quelques minutes, on la déposa sur les planches qu’on avait eu soin de recouvrir d’un drap blanc, immaculé. On plaça aussi deux oreillers blancs sous la tête.

Poudrier trouva que le salon était bien décoré, les murs tout en blanc à la tête de sa « pauvre défunte » et, dans les côtés, du blanc encore que tranchaient, ici et là, des bandes de baptiste noire. Les meubles étaient couverts aussi. On avait descendu la petite table qu’on plaça à droite de Donalda, et sur laquelle se trouvaient un cierge bénit et une soucoupe avec un rameau.

Sans parler, les trois personnes regardèrent la morte quelques instants. Puis, on passa dans la cuisine, en laissant ouverte la porte du haut côté.

    • Ça serait peut-être mieux de faire encore du feu, demanda la femme d’Alexis ?

    • Pas trop, pas trop, reprit Séraphin. La chaleur fera sentir le corps assez vite.

    • C’est vrai, dirent ensemble Bertine et sa mère, en échangeant un regard.

L’homme qui, sans répit, portait le péché, se trouva beaucoup de génie : il venait de sauver une autre brassée de rondins.

    • Je me sens un peu fatigué, dit-il, je vais aller me reposer en haut.

    • C’est ça, cousin, fit Bertine. Nous allons veiller, nous autres. Demain, ce sera votre tour.

[…]

Toute la nuit, Bertine et sa mère s’entretinrent de Donalda et des mille souffrances qu’elle avait endurées avec ce pingre de Séraphin, avec cet homme dégoûtant que sa passion pousserait un jour jusqu’au meurtre prémédité pour sauver trente sous. Comme elle avait dû souffrir ! Mais comme elle devait se sentir légère maintenant, bien chanceuse encore d’avoir vécu rien qu’un an avec lui. Et ces pensées leur étaient un prétexte pour aller la voir. Ensevelie dans la seule petite robe noire qu’elle eût portée, et reposant dans ce salon où elle avait obtenu si rarement la permission de venir.

    • On croirait qu’elle dort, dit Bertine, la bouche tordue.

    • Elle est morte comme une sainte, répondit la femme d’Alexis qui pleurait.

On récita encore un chapelet, Bertine à genoux, et sa mère dans une chaise berceuse, car elle était trop corpulente pour se plier.

La nuit passa ainsi en oraisons, auprès de la morte, ou dans la cuisine, à causer. Bertine s’occupa de faire cuire l’épaule de cochon et d’en tirer de grands bols de graisse qu’on servirait avec du pain et du thé.

[…]

L’horloge sonna un coup. Il était six heures et demie.

On mit la table pour déjeuner […]

[La femme d’Alexis] se rendit voir la morte, en soupirant et en se mouchant. Bertine l’accompagna. On récita d’une voix ferme le huitième chapelet.

À peine avait-on fini, qu’on vit Alexis entrer dans la cour avec son cheval qui fumait comme une cheminée.

[…]

Presque tout de suite, on vit entrer Alexis, le visage rouge, le cou rouge, les mains rouges et soufflant très fort. Il laissa tomber deux phrases :

    • Maudit que j’ai faim! Vous n’avez pas mis de crêpe [bandeau noir symbolisant le deuil]à la porte?

    • C’est pourtant vrai. On a oublié ça, dit sa femme.

Et elle se mit en frais de confectionner un crêpe.

[…]

Vers les neufs heures, les voitures commencèrent de descendre la côte, se dirigeant vers l’église du village. Cinq habitants passaient dans le rang Croche, et trois dans le rang Droit. Tous, ils arrêtèrent pour voir la morte, et tous ils promirent de venir veiller le corps, le soir même.

[…]

Il [Séraphin] s’empressait autour des visiteurs et causait avec eux auprès de la morte. […] Toute la relevée [après-midi], il vint beaucoup de monde, de partout, jusque de Sainte-Agathe. On avait bien connu Donalda Laloge, une pauvre fille de colon, mais si avenante, si bonne travailleuse, excellente danseuse aussi, que les jeunes faisaient tourner en des rythmes vertigineux. Elle avait laissé partout le meilleur souvenir. Aujourd’hui qu’elle reposait, face au ciel, dans les draps de la mort, on venait lui porter une prière, le cœur chargé de peine.

Un seul être au monde n’avait pas aimé et compris Donalda : son mari. […]

Il y avait beaucoup de monde dans la cuisine et dans le salon. Et, comme la plupart avaient apporté un fanal, les deux pièces se trouvaient pas mal éclairées.

À la conversation des hommes, s’accrochaient les prières que récitaient les femmes, dans le haut côté. La table de la cuisine était toujours couverte de plats dans lesquels se figeaient de la viande, de la graisse, de la sauce, des œufs au miroir; et aussi de pots de confitures, sirop d’érable, mélasse, crème et lait. Du pain tranché, en piles, aux quatre coins de la table, et du beurre en abondance, au milieu. Quiconque voulait manger n’avait qu’à tendre le bras.

[…]

Ni les prières ni les entretiens ne languissaient. On parlait même tous ensemble, soit des récoltes, soit de l’hiver qui était venu si vite, soit du chevreuil qui avait tué le garçon du père Thibault. On parla des taxes, des élections, et de la petite putain Célina Labranche. Dans un coin, à voix basse, Charlemagne Pinette et le gros Tison faisaient des calculs sur la fortune de Poudrier. Alexis racontait ses prouesses et ses batailles de l’époque où il dravait sur la rivière aux Lièvres. […]

Dans la maison, on priait toujours, on parlait toujours, et on étouffait les fous rires le mieux qu’on pouvait. En tout cas, on ne s’ennuyait pas. Ce fut même très encourageant, et l’on trouva la vie belle, lorsqu’on aperçut Séraphin Poudrier, une cruche à la main [remplie de whisky blanc apporté par Alexis]. Il versa à boire à tout le monde dans une tasse. Un air de fête et de santé se peignait sur tous les visages. On avait du courage plein la bouche et plein les genoux. Aussi les chapelets se succédaient-ils, avec une régularité, une rapidité et une ferveur extraordinaires. Personne n’avait souvenance d’une plus belle « veillée au corps » [veillée funéraire : les parents et amis du défunt se réunissent et prient pour ce dernier].

[…]

La neige tombait lourde comme de la pâte que faisait tournoyer une bise soufflant du nord. Les bâtiments en étaient déjà couverts, et les chemins s’allongeaient sous la bancheur silencieuse.

Comme l’heure du départ approchait, Bertine et sa mère choisirent quatre porteurs, et il fut décidé qu’on partirait de la maison, avec le corps, vers les six heures et demie. Ce ne serait pas trop tôt, Séraphin demeurant à trois milles et demi du village, d’autant que le cortège funèbre défilerait au pas.

On alla chercher le cercueil [fabriqué par Séraphin] dans la remise. Alexis le trouva convenable, bien peinturé, avec quatre belles poignées qui brillaient.

Quand ils revinrent à la maison, ils eurent beaucoup de difficulté à se frayer un chemin. Il y avait beaucoup de monde, soit à genoux, soit debout. Mais, presque au même moment, plusieurs hommes sortirent atteler les chevaux, tandis que les femmes mettaient leurs chapeaux et leurs manteaux. Pas une seule ne regretta de s’être habillée chaudement. Il neigeait toujours.

Séraphin et Alexis déposèrent le cercueil à terre, près de la morte. Des jeunes hommes les aidèrent à coucher dedans la femme à Poudrier. La tombe était un peu petite. Séraphin plia le corps en élevant la tête et les genoux. On déposa ensuite le cercueil sur les planches. Et comme on se préparait à mettre le couvercle, Bertine accourut en pleurant, une paire de ciseaux à la main. Sur le front de sa chère cousine, elle jeta une dernière fois ses lèvres fiévreuses, qui laissèrent une petite cernure. Elle coupa ensuite une mèche de cheveux, plus noirs et plus lourds que jamais, semblait-il. Alexis se pencha à son tour, comme s’il eût voulu lui parler une dernière fois. Il se releva, suffoqué de douleur. Arthémise vint, elle aussi, l’embrasser. Restait Poudrier. Doucement, il la baisa au visage tandis qu’une larme, peut-être d’alcool, la seule en tout cas qu’il eût jamais versée dans sa vie, coula sur la joue de la morte, pour s’arrêter à la lèvre inférieure. On mit le crucifix sur la poitrine de Donalda. Et, au milieu des sanglots et des lamentations des assistants, on ajusta le couvercle. Comme les genoux du cadavre dépassait un peu la bière, Séraphin pesa dessus et un craquement d’os se fit entendre.

    • Il va faire correct, conclut-il.

Et il vissa lui-même le cercueil.

Les quatre porteurs déposèrent avec soin la tombe dans l’express qu’avait prêtée M. Gladu.

[…] Et le cortège s’ébranla.

La voiture de Séraphin, dans laquelle se trouvaient aussi Bertine, Alexis et sa femme, suivait le cercueil. Les autres venaient derrière, à de courtes distances.

La neige cinglait de biais et le vent faisait voler la crinière des chevaux.Il faisait encore nuit. On ne distinguait rien à trente pieds devant soi. Les chemins étaient remplis de neige, et glissants sous le bandage des roues. Parfois, c’étaient des trous et des pierres qui faisaient balloter le cercueil.

Dans la voiture de Poudrier, on ne parlait pas. […]

L’homme [Séraphin, qui pensait, dans la voiture, à son argent] fut tiré de sa passion par le bruit de la cloche qui sonnait le dernier glas avant la messe, plainte déchirante et qu’on entendait de loin, malgré le vent qui sifflait toujours et malgré la neige qui tombait. Enfin on arriva.

L’Église état remplie de fidèles, et les sympathies montaient avec l’encens autour de la morte. Au Dies irae, le cœur d’Alexis s’ouvrit comme une digue, et tout le monde l’entendit sangloter jusqu’à la fin de l’office. Séraphin, impassible, plus froid que son épouse couchée parmi les cierges, regardait fixement devant lui. Il pensait sans cesse au paradis de son prochain bonheur [vivre sans Donalda coûtera moins cher].

Donalda Laloge fut enterrée dans le lot des Poudrier, à l’extrémité du cimetière, où poussent des fougères que frôlent, l’été, les froides couleuvres.

Séraphin aida lui-même, au moyen du câble, à descendre dans la fosse, presque remplie de neige, cette femme qu’il ne haïssait pas mais qu’il oublierait vite. Il jeta dessus une poignée de terre qui tomba sur Donalda comme le froid symbole de tous les durs traitements qu’il lui avait fait subir.

On revint à la maison vers midi. On mangea une dernière fois ensemble. Puis, après les remerciements et serrements de mains, Séraphin reconduisit à la porte ses chers parents, Alexis, Arthémise, et cette Bertine qu’il n’avait pu séduire et qu’il désirait comme un fou.

Il s’enferma dans sa maison, plus froide désormais qu’un tombeau. Personne ne le vit durant un mois, sauf pour le prêt à usure.

( Claude-Henri Grignon, Un homme et son péché, roman avec une préface de l’auteur. Quarante-et-unième mille, Les Éditions du Vieux Chêne. Distributeur : Librairie J.-A. Pony Ltée, 554 Est, rue Ste-Catherine, Montréal, Canada, MCMXLV )


Claude-Henri Grignon

 

Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec, http://www.banq.qc.ca/histoire_quebec/parcours_thematiques/ClaudeHenriGrignon/chg_index.jsp

 

« Claude-Henri Grignon est né à Sainte-Adèle le 8 juillet 1894. Il fréquente pendant deux ans le collège Saint-Laurent puis poursuit ses études avec des professeurs en pratique privée. Sa formation est surtout celle d’un autodidacte. Agent de douanes à Montréal, puis agent de publicité au ministère de l’Agriculture à Québec, il publie son premier article dans L’Avenir du Nord en 1916. Il collabore à divers journaux et revues : Le Nationaliste (1921-1922), La Minerve (1920), La Nation de Québec (1930), Le Canada (1931-1934), L’Ordre (1934-1935), La Renaissance (1935). De 1937 à 1939, il dirige la page littéraire d’En avant. À partir de 1941, il rédige une chronique pour Le Bulletin des agriculteurs qu’il poursuivra jusqu’en 1970. Membre de l’École littéraire de Montréal de 1920 à 1926, il fonde en 1936 un périodique qui sera célèbre dès sa parution : Les Pamphlets de Valdombre. Il y signe, jusqu’en 1943, de nombreux articles où il ne manque pas de se mesurer à ses adversaires littéraires et politiques. Paru en 1933, Un homme et son péché demeure son œuvre majeure. Ce roman lui vaut le prix David en 1935. Les adaptations de cette œuvre, pour la radio à partir de 1939, pour le cinéma en 1948 et 1949, et pour la télévision entre 1956 et 1970, ont contribué à faire entrer dans la légende ce fameux personnage bénéficiant d’une grande popularité auprès du public canadien-français. Maire de Sainte-Adèle de 1941 à 1951, Grignon est admis à la Société royale du Canada en 1962. Il consacre ses derniers loisirs à la rédaction de ses Mémoires et meurt le 3 avril 1976. »