Un « dialogue » désespérant entre musulmans et non-musulmans à Lévis

Le 18 mai 2017, à Lévis, des citoyennes et des citoyens ont participé à une activité baptisée « Vivre-ensemble : Soirée d’échange avec la communauté musulmane », organisée par Le Tremplin Centre pour personnes immigrantes et leurs familles. L’imam de la Mosquée locale, M. Karim Elabed, et la porte-parole de la communauté musulmane de Québec, Mme Marie-Josée Coulombe (qui a dit être une Québécoise de souche convertie à l’islam), ont été les principaux protagonistes de cette soirée. M. Elabed (qui a mentionné avoir fait des études théologiques, sans toutefois préciser leur durée) a présenté sous un très beau jour ce qu’il a appelé « la charia »; il a déclaré que « la charia » est la voie qu’il faut suivre, la  loi des musulmans. Mais qu’est-ce que la charia au juste?

La charia est la « Loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle», écrit Larousse1. Un spécialiste du droit dans les sociétés arabes et islamiques et chercheur à l’Institut français du Proche-Orient, M. Baudouin Dupret, précise que l’ « on a du mal à savoir ce que le terme « charia » recouvre précisément […] « charia » en finit par connoter des tas de choses, faute d’en dénoter aucune ».2 Un professeur de philosophie marocain, membre sénior de l’Institut universitaire de France, M. Ali Benmakhlouf, abonde dans le même sens que M. Dupret : « Il faut reconnaître que le mot [charia] n’est pas suffisamment clair et qu’il ne renvoie pas à un ensemble de normes connues de tous, pour que l’on puisse dire avec sérieux que la charia est appliquée ici ou là.3

Comme il existe beaucoup de charias dans le monde, on ne peut prôner l’application de « la charia » sur un territoire sans préciser ce que cette charia contiendrait; le 18 mai 2017, l’imam Elabed n’a pas décrit le contenu de « la charia » qu’il présentait sous un très beau jour.

Les Canadiens qui vantent « la charia » veulent-ils que :

Les Canadiennes musulmanes soient considérées comme des personnes mineures et placées sous la responsabilité d’un tuteur masculin, comme en Algérie?4 La mort par lapidation soit le châtiment réservé aux musulmanes et musulmans homosexuels du Canada?5 Un tribunal islamique soit instauré au Canada et puisse, par exemple, condamner à la peine de mort les Canadiennes et les Canadiens musulmans qui renoncent à leur religion, ce qui se fait en Arabie saoudite, au Brunei, en Jordanie, au Koweit, au Soudan, en Somalie, au Yémen?6

Les partisans canadiens de « la charia » veulent-ils qu’il soit possible un jour, au Canada, de punir de lapidation la Canadienne musulmane adultère (cette peine est infligée en Iran),7 de condamner à la prison les Canadiennes et les Canadiens musulmans qui déclarent leur athéisme, comme en Indonésie, d’obliger les Canadiennes musulmanes à obtenir l’autorisation d’un tuteur masculin pour voyager, se marier, accéder à des études supérieures?

Les Canadiens adeptes de « la charia » veulent-ils que le Canada évolue comme l’a fait l’Indonésie, qui « n’est certes pas un État islamique », mais qui « ne peut toutefois pas plus prétendre être un État laïque. La place de la foi islamique s’est bâtie par étapes, sur une succession de compromis, avec sa part d’échecs et de réussites. Les gouvernements ont tenté de trouver un équilibre entre les aspirations des partisans de la charia et la pluralité structurelle d’un pays qui reste multiconfessionnelle, multiethnique et multilingue ».8

Les Canadiens qui présentent la charia sous un très beau jour sont-ils d’accord avec l’article 12 de la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme de 1981, qui se lit ainsi « Toute personne a le droit d’exprimer ses pensées et ses convictions dans la mesure où elle reste dans les limites prescrites par la Loi », c’est-à-dire la charia, comme le précise cette note d’explication de la Déclaration : « Le terme « Loi » signifie la shari’ah, c’est-à-dire la totalité des ordonnances tirées du Coran et de la Sunnah et toute autre Loi déduite de ces deux sources par des méthodes jugées valables en jurisprudence islamique. »9

À noter que c’est pendant la première partie de la « Soirée d’échange » que l’imam de Lévis a vanté « la charia ». Après la pause, il a cru bon de dire à l’assistance (lui avait-on conseillé de le faire?) qu’il n’était pas question d’imposer ladite charia aux Canadiennes et aux Canadiens. Rappelons qu’en 2005 l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité la motion suivante : « Que l’Assemblée nationale du Québec s’oppose à l’implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada ».10

Le Canada et le Québec sont des sociétés laïques

Le 18 mai 2017, des personnes présentes à la « Soirée d’échange » ont rappelé à l’iman Elabed, après l’avoir entendu vanté « la charia », que le Canada et le Québec sont des sociétés laïques, c’est-à-dire des sociétés qui « visent à la neutralité réciproque des pouvoirs spirituels et religieux par rapport aux pouvoirs politiques, civils, administratifs ».11

Le Tremplin a choisi de ne pas parler de ces interventions dans les textes qu’il a publiés au sujet de la « Soirée d’échange » dans l’édition de juin 2017 de son journal; on peut trouver ça curieux. Le Tremplin n’a rien dit non plus de la déclaration de M. Elabed concernant sa grande admiration de « la charia »; on peut se demander pourquoi.

Le 18 mai 2017, Le Tremplin a choisi de ne donner la parole qu’à deux musulmans. Comme la Soirée d’échange devait servir à « démystifier la religion musulmane et la culture islamique », il aurait absolument fallu que des non-musulmans ayant des connaissances étendues sur l’islam participent eux aussi à la Soirée. Leur présence aurait probablement amené M. Elabed et Mme Coulombe à parler de sujets qui n’ont pas été abordés. Par exemple : adaptation de l’islam au temps présent; affirmation du Coran selon laquelle l’islam est la « Religion vraie » et qu’il faut « la faire valoir sur toute autre religion en dépit des polythéistes » (pour l’islam les chrétiens sont des polythéistes) (« l’islam ne se considère pas comme les autres religions et doit dominer », a dit en 2016 un docteur en théologie, François Jourdan12); séparation de la religion et de la politique dans l’islam; respect des droits des enfants, de la femme et de l’homme; interdiction faite aux chrétiens, dans plusieurs pays musulmans, de commémorer la naissance de Jésus; violence faite aux chrétiens au Moyen-Orient par les fondamentalistes islamistes : M. Jean Fahmy, qui écrit pour l’Association catholique d’aide aux chrétiens d’Orient, dans une revue publiée par l’archidiocèse de Québec, mentionne notamment que : « Des maisons et des commerces appartenant à des chrétiens sont […] détruits et les habitants de certains villages ou de certaines régions sont obligés de quitter leurs terres ancestrales par peur pour leur sécurité; Des jeunes filles sont régulièrement kidnappées, converties de force et mariées à de parfaits inconnus, notamment en Égypte; Les conversions au christianisme sont frappées d’interdit et peuvent mener à des peines sévères »13; tolérance à l’égard des adeptes des religions autres que la nôtre; compatibilité ou incompatibilité entre « la charia » et la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Le Tremplin ne doit pas faire comme s’il ne s’était rien passé d’inacceptable le 18 mai 2017

Considérant que l’activité « Vivre-ensemble : Soirée d’échange avec la communauté musulmane » devait servir à M. Karim Elabed et à Mme Marie-Josée Coulombe, selon Le Tremplin, à atteindre le but suivant : « démystifier la religion musulmane et la culture islamique, faisant le rapprochement entre les valeurs islamiques et les valeurs de la société québécoise »14;

considérant que Le Tremplin et son conseil d’administration ont commis une erreur en faisant appel à seulement deux musulmans pour accomplir une tâche complexe, et que l’auditoire ne pouvait pas savoir si ces personnes avaient la formation requise pour remplir leur mission convenablement et étaient capables de faire l’examen de leur religion et de leur valeurs, qu’ils vénèrent sans doute, sans les embellir; considérant que les protagonistes ont fait une présentation incomplète, inexacte, de ce qui a été appelé « la charia » et qu’ils ont moins visé à renseigner objectivement l’assistance qu’à influencer l’opinion;

il serait indiqué que Le Tremplin organise des activités consacrées aux points communs et aux divergences du christianisme et de l’islam ainsi qu’à des questions comme celles qui sont énumérées ci-dessus et qui ont été été ignorées le 18 mai 2017.

Le 18 mai 2017, les deux membres musulmans du conseil d’administration du Tremplin étaient au Patro de Lévis.

Pour terminer, je crois bon de dire que je ne manifeste pas d’hostilité à l’égard des étrangers et des adeptes de l’islam, et que des musulmanes et des musulmans le savent, comme Le Tremplin qui a appris à me connaître depuis mon entrée dans son groupe de bénévoles. Ce que sera demain? Je ne suis pas optimiste. Pour la raison suivante : sur la scène il y a deux acteurs dont le rôle est vraiment trop petit : la raison et la volonté de « satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique. » (Déclaration universelle des droits de l’homme, article 29)

Roger Martel, citoyen de Lévis

COMPLÉMENT

« Le Canada applique plus la charia que n’importe quel pays musulman. »

 

« Mahomet a instauré la laïcité. »

 

Ces phrases ont été prononcées par l’imam de Lévis, M. Karim Elabed, qui avait bien voulu être interrogé, à la radio, par M. Stéphane Gendron, ancien maire de Huntingdon, le 26 avril 2017. Écoutez-le :

https://soundcloud.com/commission-gendron/limam-karim-alkabed-charia-26-avril

(entendu le 29 juin 2018)

NOTES

1 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/charia/14756 , consulté en 2018

2 La charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel, Paris, La Découverte, coll. Cahiers libres, 2014, p. 27

3 Ce que la charia n’est pas, Courrier de l’UNESCO, https://fr.unesco.org/courier/ce-que-charia-n-est-pas, consulté le 25 juin 2018

4 https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/les-mondes-de-l-islam-410-les-applications-de-la-charia

5 France Culture, https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/les-mondes-de-l-islam-410-les-applications-de-la-charia

6 https://fr.wikipedia.org/wiki/Apostasie_dans_l%27islam (texte inspiré du livre Loi d’Allah, loi des hommes. Liberté, égalité et femmes en islam de Leïla Babès avec T. Oubrou, éditions Albin Michel, 2002)

7 Baudouin Dupret, Où et comment la charia est-elle appliquée dans le monde? Propos recueillis par Hélène Decommer, http://leplus.nouvelobs.com/contribution/326641-ou-et-comment-la-charia-est-elle-appliquee-dans-le-monde.html, publié le 24-02-2012

8 Ayang Utriza, La transformation du droit musulman en droit positif de l’État indonésien, in La charia aujourd’hui. Usages de la référence au droit islamique, ouvrage publié sous la direction de Baudoin Dupret, Paris, Éditions La Découverte, © 2012, p. 207

9 https://fr.wikisource.org/wiki/D(%C3%A9claration_islamique_universelle_des_droits_de_l%E2%80%99homme_de_1981

10 http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/assemblee-nationale/37-1/journal-debats/20050526/2773.html#_Toc104971753

11 http://www.toupie.org/Dictionnaire/Laicite.htm

12 Paul Sugy (journaliste), Père François Jourdan : « On ne peut pas faire comme si on ignorait ce qu’il y a dans le Coran ! », Le Figaro, 04/05/2018, http://www.lefigaro.fr/vox/religion/2018/05/04/31004-20180504ARTFIG00382-pere-francois-jourdan-on-ne-peut-pas-faire-comme-si-on-ignorait-ce-qu-il-y-a-dans-le-coran.php

13 Les chrétiens du Moyen-Orient: Présence millénaire, contribution essentielle, revue Pastorale-Québec publiée par l’Archidiocèse catholique de Québec, octobre 2017, https://www.ecdq.org/les-chretiens-du-moyen-orient-presence-millenaire-contribution-essentielle/

14 http://www.letremplinlevis.com/actualite-le-tremplin/communiques/soiree-d-echange-avec-la-communaute-musulmane-un-bilan-positif