Textes courts pour alimenter la réflexion des Québécois sur le projet de charte de la laïcité de leur gouvernement (charte des valeurs québécoises)

Le 7 novembre 2013, à la télévision de Radio-Canada :

Une Québécoise de 25 ans, dont les parents sont d’origine égyptienne et qui porte le foulard islamique depuis l’âge de 15 ans, a déclaré : « Ottawa, Ontario, « ça leur[sic] dérange pas c’qu’on porte sur la tête. L’important, c’est pas c’que j’ai sur la tête ».

Une enseignante québécoise d’origine algérienne a déclaré : « Le voile, c’est le porte-étendard de l’islam politique. »

(Source : http://www.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/6879288)

L’ISLAM, LE POLITIQUE ET LE RELIGIEUX

[…] le choc culturel provoqué par une nouvelle immigration. Car, c’est bien la première fois que, dans ce vieux pays d’immigration qu’est la France, certains groupes revendiquent ouvertement le droit de ne pas s’intégrer et contestent une laïcité fruit de plusieurs siècles de combats souvent sanglants. L’historien Pierre Nora (Recherches de la France, Gallimard) le disait récemment en d’autres mots : « L’islam dans son principe, ne faisant guère de différence entre le politique et le religieux, repose le problème que l’on avait cru résolu pour le christianisme. » Il y a de cela plus d’un siècle !

Comment dès lors reprocher aux Français de ne plus se sentir chez eux, sous les pressions conjuguées de la mondialisation et d’une immigration mal contrôlée ? À moins de croire que l’ouverture à l’Autre (avec la majuscule !) consisterait à piétiner sa propre appartenance pour mieux se dissoudre dans le magma multiculturel européen ou nord-américain. Un pas que certains ont allègrement franchi, en France comme au Québec. (Christian Rioux, Par Toutatis! Le Devoir, 1 novembre 2013 – http://www.ledevoir.com/international/europe/391535/par-toutatis)

REGAIN DE RELIGIOSITÉ CHEZ LES JEUNES MUSULMANS D’EUROPE

CRITIQUE DE L’ISLAM

Littéralement, islamophobie ne désigne pourtant rien d’autre que la « peur de l’islam ». […] comment ne pas ressentir de crainte à l’égard d’une religion où l’intégrisme le plus virulent a été en progression constante depuis un demi-siècle ?

[…] Critiquer la religion de quelqu’un, ce n’est pas critiquer sa race, mais ses choix spirituels et idéologiques. […]

L’intolérance religieuse demeure évidemment exécrable et aucune société démocratique ne saurait souffrir d’atteinte à la liberté de conscience. […]

Mais, pour le reste, l’islam fait partie du monde des idées et demeure à ce titre sujet à toutes les critiques. […]

En d’autres mots, si la ségrégation fondée sur la race ou la religion est exécrable, il est encore permis d’avoir peur d’une religion, de la critiquer, d’en rire ou de la détester. […] Si l’islam doit devenir une religion européenne et nord-américaine, il devra s’y faire et cesser de crier au racisme chaque fois qu’on le met en cause.

[…] Récemment, plusieurs études, dont celles du politologue Gilles Kepel et du sociologue Hugues Lagrange, ont montré que les jeunes musulmans de France (et d’Europe) vivaient un véritable « revival » religieux alors même que leurs parents s’accommodaient d’une foi aussi discrète que celle des catholiques et des protestants.

À la lumière de ces données nouvelles, il apparaît aujourd’hui évident que ce regain de religiosité ne pouvait manquer de provoquer un choc sur un continent aussi sécularisé que l’Europe. D’autant plus que ces mêmes enquêtes démontrent, chiffres à l’appui, l’existence d’un fort bloc de musulmans intégristes qui représenteraient entre le tiers et le quart des musulmans français. Même s’ils sont la plupart du temps nés en France, ceux-ci se considèrent d’abord comme musulmans. Dans toutes les enquêtes d’opinion, ils revendiquent l’application de la charia, refusent la séparation de la religion et de l’État, condamnent le mariage exogame, l’homosexualité et réclament même l’autorisation de la polygamie.

L’intégration de l’islam dans nos sociétés reste un défi et il ne sert à rien de se le cacher en qualifiant tout et n’importe quoi d’islamophobe. Les premiers à payer le prix de cet égarement seraient justement ces musulmans modérés et discrets qui, eux, font l’effort de s’intégrer. (Christian Rioux, Islamoquoi?, Le Devoir, 8 novembre 2013, http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/392160/islamoquoi

RESPECT DE L’AUTRE

J’ai souhaité que chrétiens et musulmans s’engagent pour promouvoir le respect réciproque, en particulier à travers l’éducation des nouvelles générations.

(Jean Paul II, Dépêche de l’Agence France-Presse reprise dans le quotidien québécois Le Devoir, 12 août 2013, p. B 6)

LA LAÏCITÉ DE L’ÉTAT

Mais ceux qui veulent que la laïcité de l’État soit inscrite noir sur blanc dans une déclaration d’ordre politique – rendant ainsi explicite ce qui n’est actuellement qu’implicite – indiquent cependant une voie à prendre qui permettrait, en grande partie, d’apaiser un débat qui se déroule bien souvent sur fond d’insécurité. Le politique ne doit pas se défiler pour ne laisser place qu’à des considérations juridiques. Reste à savoir quel serait le meilleur médium pour le faire : le préambule de la Charte des droits et libertés du Québec, une charte de la laïcité, ou même une Constitution du Québec, ou encore une déclaration gouvernementale? Cette question est à suivre. La laïcité devrait être une valeur cardinale de notre société. Elle est au cœur du projet démocratique. Nous sommes en démocratie dans la contingence des affaires humaines et dans l’espace symbolique d’hommes et de femmes tous égaux du simple fait d’être des êtres humains qui sont aussi des êtres de parole. Aucun absolu, aucune vérité éternelle n’y a sa place à demeure. Là se jouent la liberté, l’égalité et la responsabilité qui nous incombent en tant qu’habitants de la parcelle du monde qui nous est impartie. Et c’est dans cette parole partagée que se construit la Cité où nous sommes tous conviés à devenir ce que nous voulons être ensemble. Cet espace politique laïc est fondamental, et doit être défendu et renforcé, particulièrement en ces temps où il est assailli de toutes parts par les forces du marché et ses diktats qui font figure de dogmes. Comme il est un sacrilège, en d’autres lieux, pour les intégristes et leurs pouvoirs pastoraux aspirant plutôt à des pâturages pour troupeaux broutant religieusement la vérité édictée – à moins de vouloir goûter à la houlette pesante du bon pasteur! Mais que l’État et l’espace politique soient laïcs, cela ne signifie en rien qu’il faille que ceux qui s’y meuvent en citoyens se dépouillent de leur croyance ni des signes qui pourraient en témoigner – sauf pour les fonctionnaires de l’État ayant pour fonction de gérer les conflits et ce, pour des raisons évidentes. Le contraire relève à la fois d’une méprise et d’un mépris. La méprise vient de la confusion entre ces lieux à forte symbolique laïque et ceux qui les occupent. Ceux-ci n’ont pas à étouffer leurs convictions, leurs valeurs, leurs croyances, religieuses ou pas. Le simple fait d’être dans ces lieux invalide toute prétention à la Vérité. C’est aussi vrai pour les fonctionnaires de l’État, sauf à considérer qu’une conviction est incapable d’être au service d’une compétence. Ni l’espace public, ni l’espace politique et étatique ne sont composés de citoyens désincarnés, sans attaches, dépouillés de toute histoire et d’identité, dépourvus d’une vision du monde, d’une conception de la vie et de l’humanité – au contraire, ils sont enracinés dans la diversité des appartenances à travers lesquelles se conjugue le bien commun.

(Jean-Claude Ravet, Vous avez dit État laïc?Revue Relations numéro 745, 2010

http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=96)

SITUATION DE L’ISLAM MODERNE

Autour des pays à société musulmane existe ainsi une large frange de minorités islamisées. Tantôt elles restent stationnaires (Chine, Indonésie), tantôt au contraire elles progressent grâce à la simplicité de leur monothéisme et aux effets d’une propagande religieuse que soutiennent les riches pays arabes producteurs de pétrole. De Pékin à Dakar l’islam revêt d’ailleurs des aspects divers : plus on s’éloigne du centre syro-égyptien, moins, en général, il est pur; moins l’observance est stricte (Pèlerinage, sauf en Indonésie); plus il tolère d’usages locaux, souvent magiques, dans la vie religieuse ou sociale (Chine, Indonésie, Berbérie, Afrique noire), tandis qu’au contact de l’hindouisme, il s’imprègne de mystique, voire de syncrétisme. Mais partout une tendance rigoriste vient combattre ces amalgames et se réclamer d’un « islamisme » propre à armer des groupes rebelles.

Le Proche-Orient lui-même ne laisse pas d’être partagé entre des mouvements divers.

(Dominique Sourdel, professeur honoraire à l’Université de Paris-Sorbonne, L’Islam, Paris, Presses Universitaires de France, 22e édition, août 2009, collection Que sais-je?, p. 118)

Malgré le morcellement du monde musulman actuel et la diversité des solutions pratiques adoptées par chaque pays, l’islam continue à s’affirmer, sinon comme une communauté, du oins comme un ensemble de nations ayant à faire face au même problème : adaptation aux conditions de vie nouvelle d’une société ne distinguant pas en principe entre temporel et spirituel. L’édifice religieux tout entier s’en trouvant ébranlé, c’est vers le Coran qu’aussitôt les musulmans se retournèrent comme à la source première de toute vérité, pour y trouver – non parfois sans quelque innocence – justification des usages et des théories modernes. D’où un essai de renouvellement de l’apologétique islamique, réalisé le plus souvent aux moyen de l’exégèse rationaliste lorsque la tendance moʽtazilite tendit à prévaloir (Égypte, Indes). Mais la libre critique historique en matière religieuse fut loin d’être admise (incidents en Égypte) et les quelques efforts personnels de réinterprétation du Coran n’ont encore abouti à aucun résultat positif : le modernisme continue à s’inscrire seulement dans les faits, en provoquant périodiquement de vives réactions de l’opinion musulmane, tandis qu’un retour au fondamentalisme s’affirme d’autre part dans les milieux musulmans les plus divers et le plus souvent sans modération.

(Dominique Sourdel, professeur honoraire à l’Université de Paris-Sorbonne, L’Islam, Paris, Presses Universitaires de France, 22e édition, août 2009, collection Que sais-je?, p. 123-124)

LE SEXISME DES RELIGIONS

On a récemment beaucoup fait valoir que c’est librement que des femmes portent le voile et il n’y a, bien entendu, aucune raison de remettre cela en question. Il ne s’ensuit toutefois pas qu’on devrait en autoriser le port pour les fonctionnaires. Ici, il y a un vrai débat. À l’heure actuelle, il ne semble plus concerner que l’extension de cet interdit, la plupart des gens convenant qu’il doit s’appliquer aux fonctionnaires qui incarnent l’autorité régalienne de l’État (juges ou policiers, par exemple).

Pour les autres (enseignantes et éducatrices, notamment), de bons arguments sont avancés de part et d’autre. Je penche vers l’interdiction, comme je l’ai déjà dit, en particulier parce qu’enseignantes et éducatrices sont en situation d’autorité, cette autorité étant celle de la formation des citoyennes et des citoyens. Mais on peut en discuter.

Je trouve cependant qu’on s’interdit beaucoup, dans ce débat, de rappeler que toutes les religions sont d’un sexisme si affolant qu’il invite à penser que Dieu, s’il existe (ou du moins un de ces innombrables dieux au nom desquels l’humanité n’a cessé de se déchirer), est un sacré misogyne. Et je soupçonne que les crétins susnommés sont pour quelque chose dans cet interdit, qui fait craindre d’être assimilé à eux.

(Normand Baillargeon, On peut se le dire? Dieu, s’il existe, hait les femmes, hebdomadaire québécois Voir, 16 octobre 2013, http://voir.ca/chroniques/prise-de-tete/2013/10/16/on-peut-se-le-dire-dieu-sil-existe-hait-les-femmes/)

LES MUSULMANS ÉTABLIS EN OCCIDENT

« Cela nous amène au problème des musulmans qui ont émigré en Occident, en quête d’une vie convenable et d’un avenir meilleur. La plupart les ont effectivement trouvés, mais certaines communautés musulmanes ont transformé leur religion en une identité importée et se sont isolées de leur environnement social. Je dis « identité importée » car il ne s’agit pas de la religion telle qu’elle est vécue dans la société d’origine, mais de celle qui emprunte des modes de pensée venant des pays du Golfe. Le plus grave, c’est que la pensée islamiste, dans toutes ses composantes – Frères musulmans, salafistes, djihadistes -, s’est développée parmi les diasporas musulmanes. Elle est enseignée aux enfants dans les mosquées, diffusée au sein des cercles religieux, par les livres distribués et les prêches de la prière du vendredi. Le résultat est que les jeunes musulmans se comportent avec agressivité et haine envers les pays occidentaux où ils résident -comme s’il s’agissait de vaches à lait dont on profite avant de les égorger. Le problème est que la tendance, répandue dans les pays musulmans, à accuser l’extérieur de tous nos malheurs s’étend parmi ces communautés. On trouve toujours ce sentiment que les musulmans sont victimes de l’ »islamophobie » – le mot est de plus en plus courant. Je connais les dangers des mouvements d’extrême droite présents dans nombre de pays européens, mais il faut reconnaître que la plupart des communautés musulmanes ont affaire à des gouvernements qui s’emploient à respecter les droits des minorités. Dire que les musulmans sont des victimes revient à ignorer les très graves problèmes sociaux dont souffrent les fils et filles des diasporas musulmanes, tels le mariage forcé des mineures, les crimes d’honneur, l’excision, etc. En outre, le développement de l’islam politique parmi ces communautés influe sur leur attitude à l’égard de leurs nouvelles patries, puisque leur allégeance va plutôt à l’oumma (nation musulmane) et qu’elles vivent dans des ghettos. Cette situation donne des arguments aux mouvements d’extrême droite occidentaux, qui soutiennent que ces gens-là demeurent des étrangers. » (Elham Maneh, propos recueillis par Hamid Zinaz, et reproduit dans l’article Questionner le Corandaté du 7 avril 2013 et reproduit dans le Courier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 45, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-questionner-le-coran)

LES ISLAMOPHOBES

« Malgré tout le mal incontestablement causé par les tenants du discours islamophobe usuel, les pires islamophobes – et, en fait, à bien des égards, les vrais islamophobes – sont les extrémistes musulmans violents qui semblent déterminés à fournir au discours islamophobe des faits sur lesquels s’appuyer. Il est ridicule d’assimiler l’islam au terrorisme, comme si les deux étaient synonymes. Il existe une infinie variété de terroristes et de pratiquants de l’assassinat politique. Et, cela va sans dire, les musulmans extrémistes violents ne sont pas seulement une minorité dans le monde islamique, mais une minorité dans une minorité. Pourtant, leurs actes sont extrêmement néfastes, faisant planer la menace et parfois même réussissant à exacerber la peur et la haine des musulmans en Occident et partout dans le monde. » (Hussein Ibish,L’islamisme fait le lit de l’islamophobie, article daté du 4 juin 2013 reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 41, http://www.courrierinternational.com/article/2013/10/23/l-islamisme-fait-le-lit-de-l-islamophobie?page=all)

DJIHAD

« Le cœur du problème est le djihad, l’idée islamique de la guerre sainte. Même les visions les plus moyenâgeuses du djihad ne peuvent justifier le terrorisme d’aujourd’hui. Car les juristes ont toujours fait une distinction entre combattants et non-combattants, et ont respecté la vie de ces derniers.

« Mais, au cours des deux dernières ­décennies, Al-Qaida et consorts ont rejeté cette distinction et justifié la violence gratuite contre quiconque se met en travers de leur route. Le fanatisme virulent auquel nous sommes confrontés est le produit d’un mélange toxique de fondamentalisme religieux, d’indigence culturelle et de mécontentement politique. » (Mustafa Akyol, Le silence nous tue, article daté du 26 septembre 2013 reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 41, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-kenya-le-silence-nous-tue)

POUR UN ISLAM TOLÉRANT, ÉCLAIRÉ, LIBRE ET OUVERT (Tunisie)

« Notre pays [la Tunisie] a besoin d’un islam véritable – tolérant, éclairé, libre et ouvert -, qui, lui, est porteur des solutions de la modernité. Tout le reste n’est que populisme, mensonge et démagogie. » (Hatrem Bourial, Moins d’islam, plus de solutions, article daté du 5 juillet 2013 reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 42)

LES MUSULMANS MODÉRÉS

« Où en sont les musulmans modérés par rapport à la minorité criminelle qui se revendique de leur religion pour justifier un terrorisme inqualifiable ?

Car à cause d’eux nous sommes collectivement associés au terrorisme. Certes, c’est une minorité qui commet ces crimes, mais la majorité se contente de dire : « On n’a rien à voir avec ceux-là » ou on dénonce « les médias occidentaux », qui « créent l’amalgame entre islam et terrorisme ».

En réalité, « les médias occidentaux » n’ont pas besoin de chercher très loin. Il leur suffit de montrer sans commentaire ce que font ces groupes qui se réclament de nous. Nos beaux discours sur la tolérance de l’islam et sur la cohabitation pacifique [entre communautés] dans un lointain et glorieux passé ne convainquent personne. Cela ne fait pas le poids face à la mère qui voit ses enfants tués par balle, face à des enfants orphelins, face à des dizaines de personnes exécutées ici ou là, ou à des hommes et à des femmes violés ailleurs.

Il ne suffit pas de tenir de beaux discours pour annuler des actes. Il faut que la majorité des musulmans -et en premier lieu les Arabes, qui ont fondé et dirigent le terrorisme islamique -réagissent par des actes. Les intellectuels doivent se préoccuper de la façon d’arrêter la propagation de la culture du sang, de la mort et de la violence gratuite. Ils doivent se demander comment redonner ses titres de gloire à un islam différent, un islam des gens normaux, en paix avec lui-même et avec les autres. Il s’agit de questions pressantes face à un problème que nous laissons s’aggraver en raison de notre paresse intellectuelle et de notre incapacité à innover sur le plan des idées. » (Khaled Al-Hroub,Dédommager nos victimes, article daté du 30 septembre 2013 reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 42, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-dedommager-victimes)

LA CULTURE LA PLUS RÉPANDUE CHEZ LA PLUPART DES MUSULMANS

« […] la culture la plus répandue chez la plupart des musulmans est celle de la « primauté du droit de la majorité », de la « défense de la religion », de la « mécréance » des non-musulmans, l’identité religieuse primant sur l’identité nationale. Ainsi l’application de la charia [dans ses interprétations anciennes ou modernes] est-elle considérée comme préférable au droit civil. On peut le constater à travers les débats sur les Constitutions qui ont cours actuellement en Tunisie, en Egypte et au Pakistan.

« L’islam « modéré », qui condamne les attaques contre les chrétiens, se limite à un rejet de la violence sans en combattre les causes ou les sources. Il hésite même à exclure de l’islam les auteurs des actes terroristes qui tuent des innocents (souvent en majorité des musulmans) en se référant à des textes anciens, non remis en cause jusque-là, pour justifier leurs actions. Car ils s’appuient sur une tradition qui n’a pas été réformée ni réinterprétée. » (Youssef Bazzi, L’hostilité antichrétienne jusqu’à la haine,article daté du 29 septembre 2013 reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 43, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-l-hostilite-antichretienne-jusqu-la-haine)

LE NIQAB : SOUMISSION ET PROVOCATION

« La robe qui couvre tout le corps, le foulard, le masque : tous ces éléments vestimentaires confortent la croyance que les femmes sont dangereuses pour l’homme et pour la société. Leur port repose sur des valeurs iniques et inacceptables, imposées par les oppresseurs talibans, saoudiens et iraniens, et qui n’ont pas leur place dans notre société. Alors, pourquoi autant de femmes britanniques envoient-elles ce message sur elles-mêmes ?

[…]

Responsabilités. La tolérance est une bonne chose, mais elle empêche de se poser les questions pertinentes et de formuler des arguments solides. […]

Aucun de nos textes sacrés ne nous enjoint de nous voiler le visage. Certaines branches de l’islam n’exigent même pas le port du foulard. Ce sont des ordres donnés par des hommes et suivis par des femmes soumises. On nous ordonne toujours d’accepter les règles des pays dans lesquels nous vivons et celles de leurs institutions, à condition qu’elles soient raisonnables. Pour la sécurité, la justice, les voyages, l’éducation et la santé, l’identification est vitale. Pourquoi ces femmes devraient-elles en être exemptées ? Les musulmans sont déjà injustement perçus comme l’ennemi de l’intérieur. Le niqab nous fait paraître encore plus ­étrangers, dangereux et suspects. Si c’est par provocation que les membres du Ku Klux Klan se couvrent de manière à ne pas être reconnus, il en va de même pour les musulmanes.

En Grande-Bretagne comme dans les pays islamiques, une bataille oppose la lumière de la foi à des forces obscures. Les vêtements incarnent une tentative de prise de contrôle de la religion au moment même où les fidèles sont en quête de liberté, d’autonomie, de démocratie et d’égalité des sexes. [La jeune Pakistanaise devenue le symbole de la lutte contre l’obscurantisme taliban] Malala Yousafzai ne cache pas son visage. » (Yasmin Alibhai Brown, journaliste britannique d’origine pakistanaise, Le niqab : soumission et provocation,article daté du 15 septembre 2013publi dans The Independent (Londres) et reproduit reproduit dans le Courrier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 44, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-le-niqab-soumission-et-provocation)

HIJAB

« Le hidjab reflète une transformation sociale insinuée dans les esprits par une idéologie politico-religieuse désignant la femme comme source de vice dont il faut protéger l’homme et la rendant responsable de la séduction qu’elle exerce sur ce pauvre être faible. C’est pourquoi elle doit se couvrir les cheveux et le corps, voire, dans l’idéal, porter un niqab avec une seule ouverture pour l’œil gauche afin qu’elle n’attire pas par son regard ! C’est une idéologie qui considère l’homme comme un animal enragé, avide de chair féminine et incapable de maîtriser ses pulsions. Je n’ai jamais compris en quoi la femme était libre de son choix quand le discours qu’on lui tient dit en substance : « Si tu ne portes pas le voile, tu iras en enfer. A toi de choisir ! » (Elham Maneh, propos recueillis par Hamid Zinaz, et reproduit dans l’article Questionner le Coran daté du 7 avril 2013 et reproduit dans le Courier international, numéro 1199 du 24 au 30 octobre 2013, p. 45, http://www.actualite24h.com/actualites/islamisme-questionner-le-coran)

IMMOBILE, L’ISLAM?

Dernier reproche enfin, et qui n’est pas le moindre : l’immobilisme de l’islam. – Ici s’exerce à plein le contresens qui veut définir l’islam par les scléroses subies durant les derniers siècles. Et l’islam d’apparaître alors comme une religion figée qui maintient ses fidèles dans un moyen âge révolu, les rendant inaptes à s’adapter aux conquêtes techniques et aux conditions nouvelles d’existence.

L’histoire de l’âge classique d’une part, l’esprit même de l’actuel renouveau de l’autre, s’inscrivent contre ce soi-disant « immobilisme ». Il fut peut-être bien l’une des notes des sociétés traditionnelles que le monde musulman affaibli secréta comme une mise en garde contre l’envahissement occidental. […] rien, dans une mentalité musulmane comme elle, ne porte à un durcissement figé de normes sociales établies une fois pour toutes. Ce n’est point l’acquisition des techniques qui conduirait à une désislamisation; nais l’engouement non contrôlé pour des idéologies occidentales. (Louis Gardet, Les Hommes de l’islam. Approche des mentalités, © Librairie Hachette 1977, Bruxelles, Éditions Complexe, collection Historiques, 1984, p. 323-324)

CHARIA

9. Aujourd’hui, la charia est souvent devenue un slogan politique. Il ne s’agit pas tant de la voir convertie en droit musulman que de s’en revendiquer contre des régimes dont la légitimité, entre autre religieuse, est contestée. Le plus souvent, les formations politiques qui demandent l’application de la charia n’ont pas de programme détaillant le contenu de celle-ci et, partant, ce qu’il y aurait lieu d’abroger et de remplacer dans les systèmes juridiques en place. Appliquer la charia, c’est une revendication d’éthique politique, avant tout, la mise en avant d’un référentiel plutôt que l’exécution d’un programme précis.

10. La présence musulmane dans des pays qui ne le sont pas majoritairement a fait émerger de nombreuses questions. Certaines sont d’ordre juridique et portent sur la reconnaissance de droits inspirés par la Loi islamique dans des États largement séculiers. D’autres touchent à l’exercice de la religion et à la possibilité de vivre sa foi dans des sociétés où prédomine la référence aux droits humains et le principe de neutralité religieuse de l’État. Pour l’essentiel, la question de la normativité islamique n’est pas d’ordre juridique, mais de nature éthique et déontologique, c’est-à-dire morale. Il s’agit de savoir comment vivre en conformité avec ses convictions dans des situations où l’on ne partage pas nécessairement ces dernières avec la majorité de la population.

S’il y a une idée que je voudrais laisser en conclusion de mon intervention, c’est que l’erreur principale est de penser la charia et le fiqh comme un droit, au sens où nous entendons le mot « droit » aujourd’hui dans une assemblée comme la nôtre, et non pas comme une normativité, pouvant avoir, bien sûr, une dimension juridique mais ayant surtout une dimension déontologique, éthique, morale, et celle-là est fondamentalement plus importante.

(Baudouin Dupret, directeur du centre Jacques Berque (Rabat), directeur de recherche au CNRS, au séminaire « La Charia : qu’est-ce à dire ? » du 15 avril 2013, Fondation Res Publica, http://www.fondation-res-publica.org/La-Charia-en-dix-points-et-quelques-raccourcis_a724.html)

LES MUSULMANS ET LE QUÉBEC

L’IMMIGRATION MUSULMANE AU QUÉBEC

L’immigration musulmane au Québec s’est accélérée ces dernières années. Elle crée une situation totalement inédite. Les questions nouvelles qui surgissent ne trouveront de réponses que dans une recherche commune, menée au Québec et non à l’extérieur du pays.

La première mention de l’existence de musulmans au Canada remonte aux années 1870. […] Quand le Canada a aboli les lois qui sélectionnaient les immigrants selon la religion et l’ethnie, le nombre des musulmans a commencé à augmenter. Ils sont passés de 40 000 au début des années 1970 à 100 000 en 1981 et à un peu plus de 250 000 en 1991. Actuellement leur nombre dépasse les 600 000 dans l’ensemble du Canada.

Cette arrivée s’est faite par vagues, en lien direct avec des points chauds du monde : la vague européenne de l’Est, l’indo-pakistanaise, l’égyptienne et la libanaise. Nous en sommes actuellement à la vague algérienne. […]

Au Québec, ce n’est que dans les années 1960 que leur nombre va croissant et qu’ils commencent à s’organiser. […]

À partir des années 1970, l’immigration musulmane est montée en flèche : 45 000 en 1991 selon Statistique Canada, dont 41 000 à Montréal; 100 000 en 1995 selon certaines sources non officielles; plus de 200 000 actuellement selon leurs leaders. La présence des musulmans n’est donc plus marginale.

(Ali Daher, Les musulmans du Québec, texte publié dans la revue québécoise Relations, numéro 685, juin 2903, p. 29-32. On trouve le texte au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=2449.)

LA SPÉCIFICITÉ DE L’ISLAMITÉ QUÉBÉCOISE

Ces changements en nombre nous permettent d’affirmer qu’une islamité québécoise est en train de se construire. L’immigration musulmane représente une part non négligeable des arrivants de la  » Belle Province  » qui vise une immigration francophone pour combler ses besoins démographiques et consolider ses assises au sein de la Confédération. […]

Sous certains aspects, l’islamité québécoise ne diffère pas beaucoup de celle qui se construit en Europe. Ici aussi, les musulmans actualisent les références islamiques dans leur vie quotidienne, travaillent à mettre sur pied des organismes et régulent l’image de l’islam qu’ils rendent visible sur la scène publique québécoise.

Mais l’islamité québécoise diffère aussi, par certains aspects, de celle qui se construit dans les autres pays occidentaux, à cause de l’implantation récente de la communauté musulmane au Québec, l’absence de domination d’un groupe ethnique sur les autres groupes (comme c’est le cas des Maghrébins en France, des Turcs en Allemagne et des Indo-Pakistanais en Grande-Bretagne), la faiblesse et la dépendance du leadership. Le fait que les politiciens soient très sensibles au pouls électoral des minorités donne à ces dernières une bonne marge de négociation en matière de droits collectifs et de revendications. Elles ont plus de latitude pour défendre leurs particularités et se cantonnent donc davantage dans leur identité collective. Ces éléments spécifiques engendrent un rapport particulier à l’intégration. Il s’agit d’une intégration communautaire plutôt que d’une intégration individuelle.

La grande majorité de ces immigrants musulmans s’est installée dans le Grand Montréal.

(Ali Daher, Les musulmans du Québec, texte publié dans la revue québécoise Relations, numéro 685, juin 2903, p. 29-32. On trouve le texte au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=2449.)

LES MUSULMANS AU QUÉBEC : UNE GRANDE DIVERSITÉ

Les musulmans, au Québec, sont loin de constituer une communauté homogène. Outre leur appartenance sunnite ou chiite, ils se différencient par leurs nationalités, leurs pays d’origine, leurs ethnies. Leur communauté est multiethnique et multilingue. Ils se différencient aussi par les classes d’âge, les statuts socioprofessionnels, leurs orientations politiques, etc. On distingue, entre autres, les musulmans pratiquants, sociologiques et politisés. Les musulmans croyants et pratiquants peuvent ne pas être politiques. Les musulmans sociologiques sont désignés ainsi parce qu’ils appartiennent à l’islam par leur naissance et leur origine, sans pour autant être pratiquants. Enfin, les musulmans politiques peuvent ne pas être pratiquants, mais sont engagés politiquement pour défendre l’Islam.

Une grande majorité des musulmans qui ont immigré au Québec adhère aux principes de tolérance, de vie en harmonie avec les autres, de respect de la loi. Quelques éléments bruyants et intolérants, de type intégriste, attirent l’attention et occupent la une de certains médias. Mais cette couverture médiatique voile l’islam de la majorité paisible et accorde à l’islam des intégristes une visibilité démesurée.

Depuis le 11 septembre 2001, se manifeste un bouillonnement dans la communauté arabo-musulmane. Une nouvelle lecture de l’islam commence à émerger, même parmi les intellectuels ou les leaders de la communauté. Cette nouvelle lecture concerne la participation citoyenne dans la société. Après le 11 septembre, les musulmans se sont trouvés acculés au pied du mur. Cet événement les a forcés à réfléchir à leur situation. Certains concepts comme la oumma (la communauté), le Jihad et l’utilisation de la force, ont été mis en relation avec ceux de citoyenneté, de recherche de paix et de justice, de promotion du bien et d’interdiction du mal. Les musulmans qui vivent ici essaient de concilier l’islam avec cette ouverture dans la lecture du Coran. Certains responsables s’engagent dans la défense des droits de la personne.

(Ali Daher, Les musulmans du Québec, texte publié dans la revue québécoise Relations, numéro 685, juin 2903, p. 29-32. On trouve le texte au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=2449.)

MÉCONNAISSANCE DE L’ISLAM AU QUÉBEC

Un des grands problèmes qui entravent les liens entre les Québécois non musulmans et les Québécois de religion musulmane est l’image de ces derniers qui est véhiculée dans la société. Trop d’amalgames, de préjugés et de raccourcis circulent à leur propos et provoquent chez ces derniers une réaction de repli. Le pire obstacle à l’ouverture de l’autre est le stéréotype que la société d’accueil lui associe. Un discours simplificateur affirme que les musulmans du Québec ne s’intègrent pas à la société québécoise et rejettent les valeurs occidentales. Il faudrait donc soit les rejeter soit les assimiler. Et ces propos leur font peur, les poussent à s’éloigner ou à se replier.

[…]

La majorité québécoise se réfère à une morale, à une culture et à une mentalité judéochrétiennes. Cela est particulièrement sensible lorsqu’on étudie l’histoire de la science et de la culture : on passe de la Grèce à la Renaissance sans évoquer l’époque arabo-islamique. Les musulmans ne supportent pas d’entendre dire que l’Occident se résume  » à la Bible et aux Grecs « . Cette omission de l’apport de la civilisation islamique à la Renaissance et à la civilisation mondiale les met sur la touche.

(Ali Daher, Les musulmans du Québec, texte publié dans la revue québécoise Relations, numéro 685, juin 2903, p. 29-32. On trouve le texte au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=2449.)

LES MUSULMANS AU QUÉBEC : QUEL PACTE AVEC LEUR NOUVEAU PAYS ?

Mais les difficultés viennent aussi des musulmans eux-mêmes. Leur implantation est récente au Québec. Leurs responsables, qui dans leur grande majorité sont nés à l’extérieur du Québec, s’intéressent davantage à ce qui passe dans leurs pays d’origine qu’au Québec et laissent de côté la question identitaire. Ils n’ont pas encore réussi, sauf pour une petite minorité d’entre eux, à trouver un équilibre entre leur appartenance au peuple québécois et leur appartenance à l’islam. Pour beaucoup de musulmans, ces deux appartenances sont antinomiques et non complémentaires. Selon eux, être Québécois signifie s’éloigner de l’islam. Et la formule :  » Nous sommes des Québécois de confession islamique  » n’est pas très répandue. […]

Les questions de citoyenneté québécoise et de participation citoyenne ne sont pas encore claires, non plus, pour les Québécois de foi musulmane. Plusieurs musulmans optent pour la promotion de la communauté spirituelle musulmane. La communauté géographique les intéresse moins. Ils sont éloignés mentalement du cadre local. Ils ne vivent pas le Québec, ils vivent au Québec. Ils s’intéressent peu aux événements sociaux, culturels et politiques de la société québécoise. Ils apprécient ce que la société québécoise offre à ses citoyens en termes de droit à la liberté, à l’égalité et de pluralisme, mais ils restent critiques par rapport à cette société. Peut-être parce qu’elle est laïque et que la laïcité est pour eux synonyme d’athéisme? Athée est pour eux synonyme d’infidèle, d’impie, de païen ou simplement d’opposé à l’islam. Une vraie et juste compréhension de la conception de la laïcité leur manque. N’importe quel incident montre rapidement la fragilité des musulmans par rapport la société québécoise.

[…]

Comment les Québécois de foi islamique doivent-ils se comporter dans la nouvelle société à majorité non islamique dans laquelle ils ont immigré? Doivent-ils revoir leurs comportements, laisser tomber certaines coutumes héritées qui ne sont pas liées aux dogmes et aux éléments de la foi pour faciliter l’intégration et non l’assimilation?

À de telles questions, l’islam est capable de donner des réponses qui découlent de la notion d’alliance ou de pacte. Dans ce domaine, l’islam va très loin. Le pacte est sacré et a la priorité sur les autres liens. Un visa, la permission de s’établir dans un pays, un passeport sont des pactes qui imposent des engagements et demandent le respect des lois et des éléments essentiels sur lesquels la société d’accueil est établie. Une fois que le musulman a accepté le visa et la citoyenneté, il conclut un pacte avec le nouveau pays. Il devient donc de son devoir religieux de respecter son engagement envers les lois de son nouveau pays.

(Ali Daher, Les musulmans du Québec, texte publié dans la revue québécoise Relations, numéro 685, juin 2903, p. 29-32. On trouve le texte au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=2449.)


Charte des valeurs québécoises, crucifix, fleur de lys et iris versicolore

Opinion du citoyen Antoine Baby de Saint-Antoine-de-Tilly

Lettre – La fleur de lys? Quatre trente sous pour une piastre!

Le Devoir, 15 octobre 2013 | Antoine Baby – Saint-Antoine-de-Tilly, le 10 octobre 2013 | Québec

http://www.ledevoir.com/politique/quebec/389934/la-fleur-de-lys-quatre-trente-sous-pour-une-piastre

Madame Françoise David,

Les journaux du 10 octobre 2013 nous apprennent que vous avez suggéré de remplacer le fameux crucifix de l’Assemblée nationale par la fleur de lys. « Plus rassembleuse », auriez-vous ajouté.

Tout à fait d’accord pour remiser le crucifix, mais de là à le remplacer par une fleur de lys, autant dire que nous allons changer « quatre trente sous pour une piastre ». Dois-je vous rappeler, à vous qui êtes « de souche », que la fleur de lys comme composante du drapeau fleurdelisé est une survivance ringarde du temps où le Québec était la colonie d’une France monarchique et catholique qui n’existe plus ?

S’il faut absolument remplacer le crucifix par un emblème rassembleur, c’est à l’iris versicolore qu’il faut s’adresser. Il est d’ici, il est du Québec d’aujourd’hui. Dois-je vous rappeler, à vous qui êtes de l’Assemblée nationale, qu’en l’adoptant comme emblème officiel, l’assemblée précisait qu’il remplace le lis blanc qui avait été adopté en 1963 ?

Et pendant qu’on en est aux substitutions rassembleuses, on pourrait demander au fleurdelisé d’accompagner le crucifix au Musée de la civilisation. Nous leur ferions de belles funérailles en brandissant bien haut le drapeau des Patriotes orné de l’iris du Québec. En 1838, à l’époque où ce drapeau tentait de faire surgir du Bas-Canada une république souveraine, Robert Nelson bien que n’étant pas de souche comme plusieurs autres patriotes, mettait en avant un projet de société d’une étonnante actualité. Se réclamant stratégiquement des « décrets de la Divine providence qui nous permet de renverser un Gouvernement », cette déclaration consacrait la séparation de l’Église et de l’État, assurait l’égalité de tous devant la loi et le droit de tous à l’éducation, assurait l’émancipation des autochtones et quoi encore.

Au regard du Québec d’aujourd’hui, il n’y manquait somme toute que la reconnaissance du droit de vote aux femmes. Mon propos n’est pas d’essayer de gommer le passé ; il est plutôt de savoir ce que nous en ferons. L’histoire n’est pas là pour qu’on y accroche nostalgiquement le présent. Elle nous dit plutôt ce que nous pouvons faire demain en nous rappelant ce que nous avons fait hier.

Antoine Baby – Saint-Antoine-de-Tilly, le 10 octobre 2013

Le débat sur le projet de Charte des valeurs québécoises

Dans le cadre du débat sur une éventuelle Charte des valeurs québécoises, le Centre Justice et Foi de Montréal nous invite à relire attentivement les éditoriaux de Jean-Claude Ravet reproduits ci-dessous:

Sur le danger du fondamentalisme, Relations, no 754, février 2012

Vous avez dit État laïc?, Relations, no 745, décembre 2010

L’identité contre la politique, Relations, no 720, octobre-novembre 2007

Pour un monde commun, Relations, no 715, mars 2007

Site web du Centre Justice et Foi : http://www.cjf.qc.ca/fr/index.php

Site web de la revue québécoise Relations : http://cjf.qc.ca/fr/relations/index.php

 

PREMIER ÉDITORIAL

Sur le danger du fondamentalisme, Relations, no 754, février 2012

Jean-Claude Ravet

Le 22 novembre dernier, un reportage télévisé de Radio-Canada a soulevé, à juste titre, l’indignation. Un imam de Brossard y affirmait d’un air enjoué que l’amputation en cas de vol et la lapidation en cas d’adultère étaient voulues par Dieu : « On ne peut rien y changer, c’est la Loi de Dieu. » Dans une lettre parue dans Le Devoir (5 décembre), des professeurs d’université et des militants pour la laïcité demandaient qu’il soit traduit devant les tribunaux pour de tels propos encourageant des pratiques inhumaines et barbares. Peu de temps après, on l’entendait de nouveau au téléjournal se confondre en excuses, ému, la voix tremblotante. On l’avait mal compris. Il respectait la loi canadienne et n’endossait pas ces pratiques. Qu’il respecte la loi, on ne peut en douter, quant à l’autre affirmation, c’est moins sûr. Sa manière de croire l’empêche, de toute évidence, de prendre une distance critique par rapport à la lettre du Coran.

On voit ici tous les bienfaits de la sécularisation. Il n’y a pas de parole de Dieu qui tienne si elle s’écarte du respect de la dignité humaine et du respect des droits fondamentaux. Elle peut être jugée et condamnée comme toute parole dégradante, humiliante, haineuse. Cela ne signifie pas, pour autant, que la sécularisation soit incompatible avec le religieux, loin de là. Une manière de comprendre et de vivre la foi chrétienne n’y a-t-elle pas grandement contribué, comme l’ont très bien montré Jean-Claude Guillebaud dans Le principe d’humanité (Seuil, 2001) et Charles Taylor dans L’âge séculier (Boréal, 2011)? On pourrait même dire, pour employer une métaphore religieuse, que la sécularisation est une grâce, en ce sens qu’elle purifie la notion même de Dieu, comme disait Simone Weil, et indique un chemin d’humanité dont les religions ne peuvent s’écarter sans renier leur origine – c’est-à-dire le cœur humain, la parole et l’expérience humaine – et risquer alors de se transformer en une monstruosité, fût-elle sacrée. Elle rappelle qu’au commencement de toute parole, même celle qu’on dit de Dieu, il y a interprétation. C’est le sésame de toute littérature, de tout art, mais aussi de toutes les religions. La beauté, la profondeur, la vérité qu’elles recèlent n’en sont pas pour autant diminuées ou niées. Comment le pourraient-elles, puisqu’elles participent de notre condition humaine, de notre humanité fragile et inquiète, assoiffée de sens, pétrie d’une dimension symbolique et imaginaire aussi essentielle que l’air et le pain?

Or, ce qui caractérise le fondamentalisme, c’est, au contraire, une fermeture du sens. Sa négation en quelque sorte. Un repli dans la certitude, au-delà de la croyance. La recherche d’un pouvoir contrôlant et d’une sécurité rassurante et fantasmée, qui esquive la liberté et la responsabilité à l’égard du monde et court-circuite le jugement critique. Il n’y a devant soi qu’un réel implacable, une évidence sans profondeur, sans interrogation, sans autres possibles. Sans interprétation. La parole n’est qu’un porte-voix d’une Vérité qui impose soumission et obéissance, en deçà de tout questionnement. Le monde, les choses, les êtres, les pensées, les actions, les paroles, les désirs – tout tend à être instrumentalisé, mis au service d’une idée et de sa logique – une idéologie au sens d’Hannah Arendt. Le fondamentalisme religieux n’est qu’une de ses manifestations. Et dans une société sécularisée, il est plus grotesque que menaçant.

On ne peut en dire autant d’une autre de ses formes : la globalisation capitaliste dont la logique mortifère se déploie tous azimuts aujourd’hui dans toute sa puissance. Banquiers, financiers, technocrates, politiciens gestionnaires, pdg, militaires, journalistes des grands médias y participent et s’y soumettent, sans état d’âme. Pliant la réalité et toutes les dimensions de l’existence individuelle et collective à son diktat. La souffrance, l’exclusion, la misère, la famine, la déshumanisation et la destruction de la nature n’ont guère de poids dans la balance du profit.

C’est dans cette froide logique instrumentale et comptable, présidant à l’aplatissement et à la marchandisation du monde, que réside le véritable danger. S’il faut dénoncer les fondamentalistes quand ils rabaissent l’humain dans l’espace public, n’en prenons surtout pas prétexte pour dénigrer toute religion – et dans ce cas précis l’islam. Comme l’art, l’imaginaire, la poésie, la littérature, la religion explore les profondeurs de l’existence humaine et traduit ses angoisses, ses soifs, ses aspirations, ses espoirs. C’est une solidarité entre croyants et non-croyants – ou autrement croyants – qu’il faut plutôt tisser dans la résistance à cette déferlante emportant avec elle toute aspérité et quête symboliques et existentielles, ne laissant en lieu et place que vide et insignifiance.

DEUXIÈME ÉDITORIAL

Vous avez dit État laïc?, Relations, no 745, décembre 2010

Jean-Claude Ravet

L’imbroglio est grand quand il est question de la place du religieux dans l’espace public. L’État est laïc, cela signifie pour les uns que le religieux devrait être exclu de tout espace étatique, et même de l’espace public pour être relégué purement et simplement dans l’espace privé. Pour d’autres, le fait que l’État soit laïc n’implique pas que les personnes qui le représentent ne puissent porter sur elles des signes religieux, ou tout au moins dans le cas de celles n’assumant que des fonctions de services et non d’autorité.

C’est un débat qui divise la population, la gauche y comprise. Mais ceux qui veulent que la laïcité de l’État soit inscrite noir sur blanc dans une déclaration d’ordre politique – rendant ainsi explicite ce qui n’est actuellement qu’implicite – indiquent cependant une voie à prendre qui permettrait, en grande partie, d’apaiser un débat qui se déroule bien souvent sur fond d’insécurité. Le politique ne doit pas se défiler pour ne laisser place qu’à des considérations juridiques. Reste à savoir quel serait le meilleur médium pour le faire : le préambule de la Charte des droits et libertés du Québec, une charte de la laïcité, ou même une Constitution du Québec, ou encore une déclaration gouvernementale? Cette question est à suivre.

La laïcité devrait être une valeur cardinale de notre société. Elle est au cœur du projet démocratique. Nous sommes en démocratie dans la contingence des affaires humaines et dans l’espace symbolique d’hommes et de femmes tous égaux du simple fait d’être des êtres humains qui sont aussi des êtres de parole. Aucun absolu, aucune vérité éternelle n’y a sa place à demeure. Là se jouent la liberté, l’égalité et la responsabilité qui nous incombent en tant qu’habitants de la parcelle du monde qui nous est impartie. Et c’est dans cette parole partagée que se construit la Cité où nous sommes tous conviés à devenir ce que nous voulons être ensemble.

Cet espace politique laïc est fondamental, et doit être défendu et renforcé, particulièrement en ces temps où il est assailli de toutes parts par les forces du marché et ses diktats qui font figure de dogmes. Comme il est un sacrilège, en d’autres lieux, pour les intégristes et leurs pouvoirs pastoraux aspirant plutôt à des pâturages pour troupeaux broutant religieusement la vérité édictée – à moins de vouloir goûter à la houlette pesante du bon pasteur!

Mais que l’État et l’espace politique soient laïcs, cela ne signifie en rien qu’il faille que ceux qui s’y meuvent en citoyens se dépouillent de leur croyance ni des signes qui pourraient en témoigner – sauf pour les fonctionnaires de l’État ayant pour fonction de gérer les conflits et ce, pour des raisons évidentes. Le contraire relève à la fois d’une méprise et d’un mépris.

La méprise vient de la confusion entre ces lieux à forte symbolique laïque et ceux qui les occupent. Ceux-ci n’ont pas à étouffer leurs convictions, leurs valeurs, leurs croyances, religieuses ou pas. Le simple fait d’être dans ces lieux invalide toute prétention à la Vérité. C’est aussi vrai pour les fonctionnaires de l’État, sauf à considérer qu’une conviction est incapable d’être au service d’une compétence. Ni l’espace public, ni l’espace politique et étatique ne sont composés de citoyens désincarnés, sans attaches, dépouillés de toute histoire et d’identité, dépourvus d’une vision du monde, d’une conception de la vie et de l’humanité – au contraire, ils sont enracinés dans la diversité des appartenances à travers lesquelles se conjugue le bien commun.

Le mépris, quant à lui, s’adresse à la religion en tant que telle. Certes, nous avons encore en tête les paroles hautaines professées ex cathedra par certains prélats de l’Église catholique, comme si Dieu dictait la marche à suivre et sommait les citoyens de s’agenouiller dans l’espace public. Cette tentation cléricale autoritaire titille encore certains nostalgiques. Mais c’est là le lot d’une infime minorité au Québec. Or, le mépris n’est pas dirigé contre elle; il englobe tous les croyants considérés comme adeptes de l’irrationalité, de l’obscurantisme si ce n’est de la violence de la religion. Et, à ce titre, ils doivent se dépouiller de tous leurs insignes honteux.

Ce jugement péremptoire sur la misère de la religion évacue la dimension symbolique et spirituelle de l’existence dont elle témoigne à sa manière, passe outre à l’humanisation qu’elle peut servir, à ses actions silencieuses, aussi désintéressées qu’héroïques contre l’injustice, la tyrannie et le mal. D’aucuns diront que ce mépris procède d’une mémoire blessée. Mais cette blessure, si tant est qu’elle est encore ouverte, il est grand temps de la panser. Pour laisser place à la solidarité de tous ceux et celles, croyants et non-croyants – ou « autrement croyants » comme aimait à le dire Michel de Certeau – qui luttent pour faire de ce monde une habitation humaine.

TROISIÈME ÉDITORIAL

L’identité contre la politique, Relations, no 720, octobre-novembre 2007

Jean-Claude Ravet

Les propos teintés de xénophobie que la Commission Bouchard-Taylor permet de monter en épingle – tant ils sont placés en exergue par les médias de masse qui n’ont de cesse de carburer à la mise en spectacle de la vie sociale –, éveillent un malaise. Mais passé ce sentiment, il ressort un constat pas moins navrant : le discours identitaire qui évacue toute dimension politique prend une place grandissante dans le débat sur les accommodements raisonnables.

D’un coté, le « eux », la multitude de communautés culturelles minoritaires, drainant avec elles certaines demandes de reconnaissance menaçantes et, de l’autre, le « nous », la majorité porteuse d’une identité nationale fragilisée par celles-ci. Entre les deux, un jeu d’équilibre où chacun devrait occuper la « juste » place qui lui revient, l’un dans la sphère privée, l’autre dans l’espace public. Comme s’il s’agissait, tout compte fait, d’atteindre un vivre-ensemble harmonieux en définissant simplement la place respective de chacun dans la société. Comme si nous n’étions pas pris dans des rapports sociaux conflictuels qui traversent toutes les communautés d’appartenance et embrassent l’État lui-même.

On ne retrouve rien ici qui renvoie à l’ébranlement radical de toute certitude identitaire, de tout fondement de la société, que symbolise le politique. En effet, l’action politique, faut-il le rappeler, surgit des brèches de l’ordre social : d’une part, en tant que conscience qu’aucune communauté dite « naturelle » n’est au fondement de la vie sociale – fut-elle symbolisée par la nation – et que rien, aucun destin, aucune nature ne justifie l’injustice et l’inégalité sociale; et d’autre part, en tant que lutte commune contre les structures sociales de domination, au nom de la dignité humaine.

Tout rapport à l’identité, passé au crible du politique, affleure dès lors comme construction imaginaire, sans pour autant que l’on puisse déduire par là qu’il relève d’une illusion. Au contraire, l’imaginaire se manifeste comme constitutif de notre rapport au réel. Mais de même que celui-ci passe par le langage, créant ainsi une distance, un vide entre les choses, les êtres et soi qui a pour nom « monde », de même toute identité, individuelle ou collective, nourrie de récits, de mémoires, de regards, d’expériences vécues, n’est jamais collée à soi ni univoque; un vide s’y loge qui a pour nom « altérité » et permet de penser un « monde commun ».

Nous mesurons ainsi l’écart qui sépare du politique la mise en scène d’un « nous » sans failles qui nous est servi à satiété dans le débat public. Comment sentir alors les liens qui nous unissent – grâce à ces identités plurielles et par delà celles-ci – dans la lutte contre l’exclusion, la précarité et l’exploitation qui sont souvent les causes d’un repli identitaire? Il n’est pas étonnant que les courants conservateurs trouvent là matière à « sortir du placard » avec bruit et fracas. Ils aiment à jouer la nation contre la démocratie, le culturel contre le politique, manière bien à eux de participer à la dépolitisation de la société. Tel Mathieu Bock-Côté, par exemple, ils appellent à se mobiliser autour d’« institutions fortes », à ne pas craindre de se sacrifier au destin de la nation plus grande que soi. Comme s’il s’agissait de se tourner vers une transcendance irradiant sur nous sa grâce. Cet appel cache mal une intention moins dévote de domestiquer le mouvement social, la « racaille » démocratique, et de biffer l’antagonisme social. Une démocratie, d’accord, mais disciplinée dans laquelle les élites accapareuses ont revêtu les habits respectueux de représentants de la nation.

C’est le combat qu’ils nous proposent. Étrange voix d’un autre temps – chant de sirène – qui tourne le dos à ce qui devrait pourtant être l’objet urgent de notre agir collectif : l’emprise de plus en plus grande du Capital sur notre existence, les formes de vie sociale et le travail. Elle contraint à se mutiler, à se doper, à s’humilier, à ravager la terre, à saborder ses propres conditions d’existence, au nom d’une pure logique mercantile, comme autant de façons de se soumettre à son destin. C’est contre cette fatalité qu’il faut s’insurger et mener la lutte politique nécessaire pour harnacher l’économie financiarisée. Cela n’exclut pas, bien entendu, le combat pour la souveraineté. Encore faut-il ne pas perdre de vue l’horizon de la globalisation sous lequel il est mené, et le projet politique dont il doit être résolument porteur, pour ne pas se voir entraîné à son corps défendant plus avant dans la logique marchande, que ce soit sous le label de la Nation inc. ou comme destin inscrit dans le ciel de l’histoire.

QUATRIÈME ÉDITORIAL

Pour un monde commun, Relations, no 715, mars 2007

Jean-Claude Ravet

Les récents débats autour des accommodements raisonnables sont des signes encourageants, même si parfois ils dérapent en jugements hâtifs, en préjugés teintés de xénophobie, montés en épingle dans les médias. Ils révèlent une chose simple et nécessaire : un besoin de lien social, de culture commune, de reconnaissance d’identité collective. Ce besoin est criant devant une pluralité culturelle qui appelle au dialogue et peut-être davantage, sous l’effet uniformisant de la mondialisation capitaliste. Car ce que ces débats publics soulèvent comme une poussière tenace sur un parquet ciré, c’est l’irréductible pluralité humaine, avec ses rapports symboliques au monde, puisant dans le langage, la culture, la religion, l’engagement social et politique, les mots et le sens de son humanité particulière. Entraînés tête baissée dans la mêlée de la modernisation marchande, on s’était crus libérés de ces préoccupations identitaires. Elles reviennent comme fantômes à exorciser, pour les uns, comme épouvantails à agiter pour d’autres; pour d’autres encore ce sont des formes de vie étrangères et déroutantes à accueillir et à interroger.

Il y a là quelque chose de profondément insécurisant parce qu’inédit, mais riche de promesses pour la société québécoise et son projet politique, qui ne peut se réduire à n’être qu’une simple affaire de bon voisinage, de civisme et d’accommodements, même si cela est de mise. Mais les lieux sont rares pour répondre adéquatement à ce défi et déjouer les crispations. Certes, l’espace public médiatique – lieu privilégié de nos sociétés où se trame encore la représentation d’un monde commun – s’est donné ces derniers temps des forums pour animer la réflexion sur les questions du vivre ensemble. C’est un point positif. Mais il reste que les grands médias sont généralement pris dans les mailles d’une logique mercantile : ils animent le divertissement, distraient des responsabilités citoyennes, intègrent docilement au marché, plus qu’ils ne soulèvent les débats, éveillent les consciences ou soutiennent l’engagement pour la justice sociale – tout cela bien peu rentable. Le récent détournement de sens d’un sondage, par le plus grand quotidien du Québec, publiant à la une qu’une majorité de Québécois se disait raciste, est un bel exemple de sensationnalisme mercantile et du mépris avec lequel il traite ses lecteurs. Plus efficaces, mais avec un champ d’action beaucoup plus restreint, sont les nombreuses organisations communautaires qui œuvrent sur le terrain à tisser des liens entre les communautés, prenant à bras-le-corps cette responsabilité de mise en dialogue interculturelle essentielle.

Ce travail de longue haleine ne représente cependant qu’un aspect du vivre ensemble démocratique. Il ne suffit pas. Il requiert également le concours d’un espace politique qui jouerait pleinement son rôle rassembleur, mais qui manque cruellement à l’appel, fragilisé par les assauts d’une logique technocratique qui ne cesse de l’instrumentaliser. Ce rôle indispensable est de poursuivre le dialogue en l’ouvrant à une lutte commune en faveur de la justice et du bien commun, à travers laquelle la pluralité peut se tresser en solidarité. La constitution d’un monde commun est à ce prix. Le caractère radicalement conflictuel de toute vie sociale – ses rapports de force, ses antagonismes – n’y est pas masqué mais affronté comme un enjeu central. Sa visée, en fin de compte, est de mettre en scène un parti pris, constitutif de la société, issu des luttes et actions politiques et soutenu par elles : un universel, distillé à même le particulier. Il permet ainsi de distinguer entre ce qui est privé et ce qui est public; entre ce qui est public et ce qui est politique; entre ce qui est singulier et ce qui est commun; et parmi des normes et des valeurs, celles qui représentent ce vers quoi la société, grâce à sa médiation politique, a décidé d’aller.

Le réinvestissement par les citoyens de toute origine – et les politiciens! – de l’espace politique est ainsi un passage obligé du vivre ensemble démocratique. Tâche exigeante, certes, car ce qui lui tient lieu et place, actuellement, a plutôt l’air d’un guichet de salle d’attente qui reçoit à la pièce les demandes et les gère une à une, troquant ainsi la citoyenneté pour un clientélisme. Tout à fait adaptée à la marchandisation rampante de la société, cette privatisation de l’espace politique est cependant impropre à une démocratie qui ne se paie pas de mots, où autonomie et liberté se conjuguent avec solidarité et responsabilité.

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Voir aussi le Webzine, été 2013, volume 20, numéro 70, au http://www.cjf.qc.ca/userfiles/file/VE/ETE_2013/BULL_Vol20-No70_Pluralisme-et-communaute-des-egaux.pdf

Sommaire du numéro 70 du Webzine :

La culture publique commune et la question nationale. Par Michel Seymour

La laïcité comme expression des «valeurs québécoises» : un nouveau chapitre de la culture publique commune? Par Stéphanie Tremblay

Réflexions d’un juriste sur l’idée d’interdire le port de signes religieux aux agents de l’État. Par Pierre Bosset

Recension de livre : L’interculturalisme – Un point de vue québécois. Par Gregory Baum

 

Relations _ juin 2011

À Lévis, au Québec, est-il encore permis d’ôter son voile à la Vérité ?

La longue saison de la Charte des valeurs québécoises vient de commencer. Le vent souffle fort : voyez voler les voiles !

À Lévis, au Québec, est-il encore permis d’ôter son voile à la Vérité ?

Bien sûr que oui ! Qui voudrait s’interdire de le faire ?

Cochin fils_gravure_frontispice Encyclopédie Diderot_oter son voile a la verite

Cette gravure de Charles-Nicolas Cochin fils montre la Raison et la Métaphysique ôtant son voile à la Vérité (partie supérieure). 

Une « Charte des valeurs québécoises » vouée à l’impasse

 

CENTRE JUSTICE ET FOI (site web : http://www.cjf.qc.ca/fr/index.php)

9 SEPTEMBRE 2013 – PRISE DE POSITION DU CENTRE JUSTICE ET FOI

Une « Charte des valeurs québécoises » vouée à l’impasse

Depuis 30 ans, le Centre justice et foi est préoccupé par les enjeux du vivre-ensemble. Dès sa fondation par le regretté jésuite Julien Harvey (1923-1998) et jusqu’à aujourd’hui, ce centre a été le lieu d’une réflexion constante sur la citoyenneté, sur la diversité culturelle et religieuse, de même que sur le modèle de laïcité pouvant le mieux répondre au parcours historique et aux légitimes aspirations nationales du Québec. Le projet gouvernemental d’une « Charte des valeurs québécoises » ne peut donc que nous interpeller.

Électoralisme et confusion

D’emblée, rappelons que dans son rapport publié en 2008, la Commission Bouchard-Taylor a clairement documenté qu’il n’y a pas, au Québec, de problèmes ou de dérives graves en matière d’accommodements raisonnables. Ceux-ci sont déjà balisés et représentent un outil indispensable pour la résolution de situations particulières, reliées à la gestion de la diversité, auxquelles aucune société moderne n’échappe. Cette commission relevait toutefois une « crise de perception » des accommodements (surtout de ceux à caractère religieux) au sein de la population – crise alimentée par des cas la plupart du temps non représentatifs et montés en épingle dans les médias. Pour assainir le climat social, elle recommandait donc, entre autres, l’élaboration d’un livre blanc sur la laïcité.

Malheureusement, le gouvernement du Parti libéral d’alors, conscient qu’il n’avait aucun profit partisan à tirer de cette démarche, a préféré ignorer cette recommandation fondamentale. Et voilà que cinq ans plus tard, le gouvernement du Parti québécois se replie sur un controversé projet de Charte des valeurs en lequel il espère trouver son propre intérêt électoraliste – avec, selon toute vraisemblance, l’appui négocié de la Coalition avenir Québec.

Le débat qui s’annonce est donc bien mal engagé. D’abord, parce qu’il entremêle trop d’enjeux qui ne sont pas du même ordre : liberté de conscience et de religion, principe de l’égalité homme- femme, neutralité de l’État, rapport entre minorités et majorité, place du religieux dans l’espace public, patrimoine historique et culturel, valeurs et identité nationales. Ensuite, parce qu’il repose sur une fausse prémisse : celle qu’il y ait des « valeurs » typiquement québécoises et, dès lors, qu’il soit possible de légiférer sur celles-ci.

Mais de quelles valeurs parle-t-on? La seule identifiée, jusqu’ici, c’est celle de l’égalité homme- femme. Ce principe est certes fondamental et, plus qu’une « valeur », c’est un droit. Mais l’État va-t-il s’en servir maintenant pour stigmatiser des citoyennes et les contraindre à des choix déchirants? Car si aucune femme ne devrait être forcée de porter le voile, aucune ne devrait non plus se voir forcée de le retirer contre son gré pour avoir accès à un emploi (ou le conserver) dans la fonction publique ou parapublique. Ce serait là instrumentaliser le droit à l’égalité pour créer en fait une nouvelle inégalité entre les femmes. Ce serait aussi risquer de passer à côté des véritables inégalités socio-économiques qui perdurent, entre hommes et femmes, dans notre société.

Un modèle de laïcité à clarifier

Pour éviter cette confusion, il serait sage de recentrer la discussion sur le modèle de laïcité québécoise. En effet, un inconfort perdure manifestement au sein de notre société quant à sa manière de comprendre et de définir son rapport au fait religieux.

Ainsi, il serait fondamental que nos institutions politiques et les enceintes de nos assemblées délibérantes soient neutres (ni crucifix à l’Assemblée nationale, ni prière au début des réunions de conseils municipaux). On pourrait également demander à des personnes qui représentent de façon particulière l’autorité de l’État de s’abstenir de porter des signes religieux. Mais au-delà de quelques fonctions précises, ne perdons pas de vue que c’est l’État et ses institutions qui doivent être laïcs – et non pas les personnes qui y travaillent.

Enfin, sur un sujet aussi délicat, il est important de préserver un climat social de tolérance, d’ouverture à l’autre, de refus des récupérations démagogiques et des dérapages xénophobes. À

cet égard, nos élus ont une responsabilité particulière. La laïcité doit favoriser l’égalité de tous. Il serait déplorable de la brandir pour discriminer des personnes, stigmatiser leurs appartenances ou convictions religieuses, ou les exclure de certains secteurs d’emploi.

Oser un projet rassembleur

Au début des années 1990, Julien Harvey avait proposé la notion de « culture publique commune » comme base de discussion pour une délibération politique portant sur l’intégration de tous et de toutes à un véritable projet de société québécois. Cette notion n’était toutefois pas de l’ordre d’un contenu définitif et figé. Elle devait demeurer dynamique et évolutive. Elle ne pouvait non plus s’identifier simplement à la culture du groupe majoritaire – qui n’est lui-même ni unanime ni monolithique. Or, c’est justement dans ces ornières que risque de tomber le projet de Charte des valeurs. Pour éviter l’impasse, ne serait-il pas fécond de revisiter les intuitions de la culture publique commune?

Cette dernière, au Québec, prend d’abord consistance autour du fait français. Elle s’incarne ensuite dans des institutions gouvernementales, juridiques, culturelles, sociales et économiques qui nous sont propres. Elle se manifeste aussi dans une volonté collective de poursuivre un parcours historique spécifique en Amérique du Nord (parcours constitué d’événements passés soumis à diverses interprétations, mais également ouvert à l’apport d’enrichissements continuels). Elle s’affirme, enfin, dans le partage d’acquis sociaux et de mécanismes de solidarité, obtenus à travers diverses luttes et mouvements citoyens. On le voit bien, cette culture publique commune est donc loin d’être une identité mythique, exclusive et non conflictuelle – contrairement à ce que laisse présager le projet de Charte des valeurs.

Institutionnaliser cette culture publique commune grâce, entre autres, à l’élaboration d’une constitution (incluant la Charte de la langue française, la Charte québécoise des droits et libertés, et notre modèle de laïcité) : voilà certainement un projet qui serait plus rassembleur et mobilisateur pour l’affirmation de l’identité québécoise que l’inquiétant débat sur « les valeurs » dans lequel veut nous plonger le gouvernement actuel.

 

 

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