NE RIEN FAIRE C’EST LAISSER FAIRE.

Il ne sert de rien de récriminer contre la corruption des moeurs ou les misères du temps, si on laisse agir en soi et autour de soi les facteurs de cette corruption et de ces misères.

Texte de Gaston Bastide (1901-1969), professeur de philosophie morale

Extrait de Les grands thèmes moraux de la civilisation occidentale, Paris, Bordas, 1958

Dans cette voie donc, qui est celle des valeurs morales, ou bien l’on monte ou bien l’on descend; il ne saurait y avoir de situation de tranquillité stationnaire : qui ne monte pas descend; ne rien faire c’est laisser faire, et nous n’avons d’autre moyen d’éviter la pente des décadences que de faire effort dans le sens d’un progrès. Tout le monde connaît le chant si grave et nostalgique disciplinant l’effort commun des bateliers qui luttent lentement contre l’écoulement du fleuve en marche. L’humanité ressemble à ces haleurs : attelés à la lourde barque de notre destin, nous ne pouvons qu’unir nos forces pour remonter tous vers les sources dont la nostalgie nous travaille mais dont l’espérance nous meut. Que notre effort cesse un instant, et tout descend à la dérive : au chant viril du travail en commun succèdent les vaines clameurs décadentes et catastrophiques, et les anarchiques lamentations d’une humanité qui a perdu le sens de sa destinée. Alors, d’autres hommes viendront qui reprendront la tâche avec courage et qui mettront beaucoup de temps pour retrouver la hauteur qu’ont fait perdre quelques instants de lâcheté.

Il est donc vrai, comme le dit Pascal, que l’homme est « embarqué ». Il n’y a pour lui aucune échappatoire. Il peut bien s’en remettre au déterminisme des choses du soin de régler son existence en tant que chose précisément; mais en tant que personne morale, c’est à lui et à lui seul qu’incombe le soin de l’Humanité. De cela, il faut prendre une conscience vive, au risque d’en éprouver d’abord quelque inquiétude et même quelque angoisse, car on n’est une personne qu’à ce prix. Or, il y a des esprits nombreux et distingués, doués d’une vaste culture, qui s’appuient sur cette culture même pour prononcer l’axiome connu que rien n’est nouveau sous le soleil, que l’histoire est un perpétuel recommencement et qui, en présence de tous les problèmes, affirment d’un air tranquille qu’il en a toujours été ainsi, et qu’il n’en sera jamais autrement. Et ils estiment que cette affirmation leur donne, au regard de leur conscience, le droit de se réfugier dans le monotone ronronnement de la vie quotidienne, loin des problèmes humains qu’ils considèrent comme une vaine agitation.

Oui, certes, l’histoire toujours recommence. Mais ce n’est vrai que dans l’abstrait, et l’abstrait n’a pas d’être ni davantage de valeur. Mais moi, et chacun, et les hommes, nous sommes des réalités concrètes et c’est notre valeur qui est en jeu. Ma vie, votre vie, notre vie, est unique : il ne saurait y en avoir deux, et si elle n’est pas bonne, elle est mauvaise. Il faudrait donc savoir et tenir ferme qu’en ce qui concerne les problèmes humains, aucune échappatoire n’est possible et que, dans ce domaine, ne rien faire, c’est laisser faire ce qu’on n’a pas voulu. Il ne sert de rien de récriminer contre la corruption des moeurs ou les misères du temps, si on laisse agir en soi et autour de soi les facteurs de cette corruption et de ces misères. Ce que les hommes de bonne volonté ne font pas, les hommes de volonté mauvaise se chargent de le faire. Maritain* traduisait quelque part, à sa manière, les désastreux effets de cette abdication : le diable, disait-il, est accroché comme un vampire aux flancs de l’histoire. Il prend part à la marche du monde, principalement, il fait à sa manière qui n’est pas bonne ce que les hommes omettent de faire parce qu’ils dorment; c’est gâté, mais c’est fait. Tant il est vrai que toute abdication de l’Homme laisse la place à l’inhumain.

* Jacques Maritain (1882-1973), philosophe thomiste français

La responsabilité morale des êtres humains.

Par Louis Cornellier

Tout être humain se retrouve régulièrement dans des situations où il doit faire des choix qui engagent sa responsabilité morale. De grands principes universels (ne pas tuer, ne pas voler, respecter les autres, etc.) peuvent bien sûr servir de guides à l’action. Toutefois, l’obéissance à ces règles ne suffit pas puisque ces dernières sont souvent trop générales pour éclairer la conduite dans des situations particulières. La voix de la conscience doit donc se faire entendre.

Éducation morale

Or, reconnaît Marie-Thérèse Nadeau [théologienne, auteure de La Conscience, une formidable boussole, Montréal, Mediaspaul, 2016], cela ne va pas sans risque. La conscience n’est pas un strict fait de nature qui nous serait imparti à la naissance, une fois pour toutes. Même s’il s’agit, écrit la théologienne, d’un « cadeau […] offert à tous », il reste que « la moralité, cela s’apprend » et que, comme le précise le jésuite Paul Valadier, « l’être humain est éthiquement éduqué, ou il n’est pas ».

Aussi, si cette éducation morale fait défaut, ce qui est souvent le cas, la conscience peut être confondue avec le subjectivisme (chacun ses convictions) ou avec le laxisme (chacun fait ce qui lui plaît). Ce relativisme moral, explique Nadeau, est indigne d’une conscience en quête d’humanisation et de vérité.

Il faut, insiste la théologienne, suivre sa conscience pour être libre, mais il importe tout autant de la former puisque celle-ci n’est pas « immédiatement adéquate au bien ». Pour ce faire, pour se donner des repères moraux, il faut se tourner, dans un exercice constant de réflexion, vers les normes éthiques existantes (lois, interdits, grands principes), vers le magistère de l’Église (les non-croyants, ici, sont moins concernés, quoiqu’ils puissent reconnaître des vertus morales à cette tradition) et vers les autres humains, sans qui toute délibération morale serait vaine. On pourrait ajouter, aux propositions de la théologienne, la fréquentation des grandes oeuvres littéraires, sources irremplaçables de méditations éthiques.

(Source : Louis Cornellier, Femmes de conscience, Le Devoir, 26 mars 2016, p. F6, http://www.ledevoir.com/culture/livres/466510/femmes-de-conscience vu le 6 avril 2016)