L’hôpital : un nouveau modèle québécois…

Un ancien hopital_Le Livre de la vie active, manuscrit 16e s- v2

Lévis (Québec), veille du premier avril 2015 – Le gouvernement du Québec, dirigé par le médecin Philippe Couillard, connu sous le même nom en Arabie saoudite où il s’est illustré dans le commerce des tulipes fouettées et des œillets tout aussi fouettés, planche sur un nouveau modèle d’hôpital. L’exquise esquisse au crayon noir reproduite ci-dessus porte la signature, qui en impose par sa taille, du médecin Gaétan Barrette, ministre de la Santé, ainsi que celle, qui contient une faute, du médecin Yves Bolduc, ancien ministre de l’Éducation pourtant. C’est Madame Lise Thériault, ministre de la Sécurité publique, qui a suggéré aux médecins du Parti au pouvoir pour le moment d’ouvrir les salles toutes communes du futur hôpital québécois au dévouement des seules personnes de sexe féminin (« le sexe qui sécurise », a dit la ministre) que l’on aurait pris soin, sans jeu de mots idiot, de couvrir généreusement d’un uniforme qui rappellerait aux citoyens assez âgés pour les avoir connues, et qui, pour ce qui est des hommes, n’ont pas oublié non plus les belles danseuses à gogo qui à la télé de Radio-Canada ou du Canal 10 embellissaient les chansons qu’interprétaient Donald Lautrec, Pierre Lalonde ou Joël Denis – un uniforme qui rappellerait, disions-nous, les religieuses catholiques qui agrémentaient le paysage québécois avant la création du ministère de l’Éducation en 1964. Madame Thériault n’aurait pu trouver quelque chose de plus excitant que sa suggestion pour faire venir l’eau à la bouche de Martin Coiteux, assoiffé président du Conseil du trésor du Québec : « Des femmes, rien que des femmes ! salivait-il, on les convaincrait de travailler pour moins cher que les hommes ! » Si vous avez comment améliorer le modèle d’hôpital du Parti Néolibéral du Québec, envoyez-lui un mot ou écrivez ce mot sur une plaque de carton et allez vous promener dans les rues.
Roger Martel (le Passeur de la Côte)

CITATIONS DE PIERRE BOURDIEU, sociologue français (1930-2002). « Auteur d’une des œuvres théoriques les plus importantes du XXe s., Pierre Bourdieu a contribué à renouveler entièrement la sociologie et l’ethnologie tant françaises que mondiales. Il fut aussi un intellectuel très engagé auprès des mouvements sociaux. »

(Encyclopédie Larousse, http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Pierre_Bourdieu/109786)

NÉOLIBÉRALISME

« Le néolibéralisme vise à détruire l’Etat social, la main gauche de l’Etat (dont il est facile de montrer qu’il est le garant des intérêts des dominés, démunis culturellement et économiquement, femmes, ethnies stigmatisées, etc.) Le cas le plus exemplaire est celui de la santé que la politique néo-libérale attaque par les deux bouts, en contribuant à l’accroissement du nombre des maladies (à travers la corrélation entre la misère, causes structurales – et la maladie : alcoolisme, drogue, délinquance, accident du travail, etc.) et en réduisant les ressources médicales, les moyens de soigner (c’est l’exemple de la Russie, où l’espérance de vie a baissé de 10 ans en 10 ans ! – de l’Angleterre). »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

« Contrairement à l’idée répandue que la politique de « mondialisation » tend à favoriser leur dépérissement, les Etats continuent en fait à jouer un rôle déterminant au service de la politique qui les affaiblit. Il est remarquable que les politiques visant à déposséder les Etats au profit des marchés financiers ont été édictés par des Etats, et, qui plus est, des Etats gouvernés par des socialistes. Ce qui signifie que les Etats, et tout spécialement ceux qui sont gouvernés par des sociaux-démocrates, contribuent au triomphe du néo-libéralisme, non seulement en travaillant à la destruction de l’Etat social (c’est-à-dire notamment des droits de travailleurs et des femmes, mais aussi en cachant les pouvoirs qu’ils relaient. »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

(Source : http://www.toupie.org/Citations/Neoliberalisme.htm)

Pour sortir (enfin !) de la crise du néolibéralisme, il faut réhabiliter l’État social.

Le texte suivant est tiré de L’Âge de faire, http://www.lagedefaire-lejournal.fr/vive-la-depense-publique/

Vive la dépense publique !

Par Christophe Ramaux – Université de Paris, auteur de L’Etat social pour sortir du chaos néolibéral (Mille et une nuit), membre des Economistes atterrés

La crise qui n’en finit pas est clairement celle du néolibéralisme. Finance libéralisée, libre-échange, austérité salariale et endettement privé des ménages : ce régime a explosé en 2007. Les néolibéraux sont pourtant à l’offensive. Ils prennent prétexte des conséquences de leur modèle – la hausse des dettes publiques et les différentiels de compétitivité (fruit de la concurrence sociale et fiscale mortifère entre pays de l’Union européenne elle-même) – pour aller plus loin dans l’application de leur politique.

La dépense publique est désignée comme une galeuse. Ce n’est pas nouveau : c’est sous un angle accusateur qu’elle est traditionnellement désignée et même nommée (« charges sociales », « prélèvements obligatoires »). L’idée communément répandue est la suivante : le public supposé improductif serait financé par un prélèvement sur le privé, ce qui étranglerait celui-ci, alors même qu’il créerait, seul, la richesse.

La dépense publique joue pourtant un rôle irremplaçable en termes de bien être social (population mieux formée, soignée, etc.), mais aussi, ce qui est moins connu, en termes de production et de revenu des ménages.

En France, elle s’élève à 1119 milliards d’euros (en 2011), soit 56 % du PIB. Mais cela ne signifie pas que « plus de la moitié de la richesse va aux fonctionnaires ».

Rien ne se perd

La moitié (576 milliards) est constituée de prestations sociales en espèces (retraites, allocations chômage et familiales, etc.) et en nature (remboursement des médicaments, des consultations, etc.) qui sont directement versées aux ménages. Et cela soutient leur dépense auprès du privé.

L’autre moitié sert principalement à payer les services publics non marchands. Tous les fonctionnaires contribuent au PIB au même titre que les travailleurs du privé. Mais leur production n’est pas vendue : elle est délivrée gratuitement (éducation, hôpital…). Or il faut bien la payer. L’impôt stricto sensu sert justement à cela, tout comme le prix sert à payer la production privée.

Au total, 42 % du revenu des ménages est constitué de prestations sociales ou de consommation de services publics individualisables (éducation, hôpital, etc.). En comptant les services publics non individualisables (police, justice, infrastructures…), on arrive à 46 %. Rien ne se perd.

Aux Etats-Unis, les prélèvements obligatoires sont plus faibles. Mais les prélèvements destinés au privé (fonds de pension, assurances privées…) sont plus élevés. Est-ce plus juste et plus efficace ? Clairement non : ce pays dépense bien plus pour la santé (18 % du PIB) que la France (13 %), pour des performances médicales moindres.

Pour sortir (enfin !) de la crise du néolibéralisme, il faut réhabiliter l’Etat social.

Pour une nouvelle société, pour un nouveau vivre-ensemble

Vient de paraître le numéro 757, juin 2012, de la revue Relations.

Relations est une revue québécoise soutenue par les Jésuites du Québec.

Pour un projet de société

Jean-Claude Ravet

Relations, juin 2012

Près de 300 000 personnes se sont rassemblées à Montréal, le 22 avril dernier, pour célébrer le Jour de la Terre en formant une immense main humaine. Belle idée, cette main collective. Une main protectrice en souci de la Terre, dressée contre ce qui la mutile et la ravage. Un immense stop à l’insouciance prédatrice. Une main comme un arbre dont les racines s’enfouissent dans nos pratiques quotidiennes et collectives, et les branches se déploient dans notre imaginaire. Comment ne pas y discerner aussi la sève printanière du mouvement étudiant qui irrigue le Québec, drainant avec elle le courage, la détermination, l’audace, la créativité et le rêve d’une société fraternelle et solidaire – et être soulevé par cette vague d’humanité!

Nous vivons à une époque charnière. Nous le pressentons dans les multiples mouvements de solidarité, dans la fébrilité des voix qui s’élèvent pour des causes sociales et environnementales : éducation, santé, Plan Nord, harnachement des rivières sauvages, gaz de schiste, etc. Toutes ces expressions citoyennes évoquent une aspiration à des changements majeurs touchant aux fondements de notre société. L’establishment politique et économique n’en est d’ailleurs pas dupe. Ses chroniqueurs attitrés revêtent leurs habits de combat, appelant à la ligne dure – surtout ne pas plier – devant la « menace » de la démocratie participative et de la désobéissance civile. Quand le quotidien au plus fort tirage au Québec, le Journal de Montréal, préfère consacrer sa une à un fait divers plutôt qu’à un événement historique de l’ampleur de celui du 22 avril, cela en dit long sur le malaise que celui-ci génère.

Un renouveau politique et social se dessine à l’horizon. Certains diraient un projet de société. Mais voilà un vilain mot dans une société gérée de plus en plus comme une entreprise : ce qui convient, c’est plutôt un plan d’affaires pour optimiser la mainmise économique et technique du monde en transformant tout en valeurs monnayables. Il faut que ça produise, rapporte et enrichisse les élites économiques et financières coûte que coûte. Et comme celles-ci sont de moins en moins rattachées et redevables aux communautés locales, suspendues qu’elles sont à la spéculation globalisée, leur seule préoccupation sera le rendement à court terme de leurs actions. Le souci du bien commun et du territoire, le bien-être de la population, la justice, l’égalité, le partage, la responsabilité n’entrent guère dans leur champ de vision, sinon comme des slogans vides de sens, dont on se sert pour légitimer le statu quo et maintenir les citoyens dociles et passifs dans leur rôle de clients et de consommateurs. « Je n’écoute que la majorité silencieuse », comme l’a dit si bien Jean Charest.

On se rappelle la bouffonnerie du premier ministre évoquant à demi-mot les camps de travail pour les manifestants chahutant aux portes du Salon du Plan Nord. Rires et applaudissements parmi les gens d’affaires rassemblés. Scandale ailleurs. On a moins insisté sur la chute de sa blague qui exprimait pourtant un profond mépris pour la démocratie et la citoyenneté. Il a, en effet, ajouté gloussant : «… en espérant que ça va tous nous permettre de travailler fort », comme si les revendications sociales, les débats publics sur une vision de l’éducation cohérente avec un projet de société démocratique n’étaient qu’empêchements à accomplir des choses sérieuses. François Legault n’a pas dit autre chose en interpellant les étudiants en grève pour qu’ils retournent en classe : « C’est fini la récréation! »

Mais les nombreuses manifestations publiques des derniers mois témoignent que nous avons la solidarité bien ancrée dans la mémoire collective. Le souffle de la liberté anime toujours notre existence que certains aimeraient rapetisser à la vie privée, domestiquer et asservir aux dieux du marché. En optant pour l’expression d’une manière d’être collective qui lui soit propre et digne d’exister, le peuple québécois n’est-il pas en train de puiser à même la source qui peut donner sens à son existence comme nation politique? Et le pousser à écrire enfin son acte de naissance politique : sa Constitution?

Le philosophe tchèque Karel Kosik disait que la grandeur d’une « petite nation tient à son esprit », à sa culture, à une « vérité spirituelle » qui innerve sa vie politique et l’empêche d’être un jouet entre les mains des grandes puissances économiques et militaires[1]. On l’oublie trop souvent, un citoyen est aussi un quêteur de sens. La politique n’est pas qu’affaire de sous et de gouvernance, comme voudraient le laisser croire ceux qui nous dirigent actuellement.

« On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres, est-il écrit dans les Évangiles, autrement les outres se rompent et le vin se répand. » Jean Charest est une vieille outre!

[1] La crise des temps modernes, Paris, Éd. de la Passion, 2003, p. 238.

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