Attentat de Québec, 29 janvier 2017 – Le respect de la vie.

L’affirmation de la vie est l’acte spirituel par lequel l’homme cesse de se laisser vivre et commence à se dévouer avec respect à sa propre vie pour lui donner sa véritable valeur. Affirmer la vie, c’est rendre plus profonde, plus intérieure sa volonté de vivre et c’est aussi l’exalter.

L’homme qui pense éprouve le besoin de témoigner le même respect de la vie à toute volonté de vivre autre que la sienne. Il ressent cette autre vie dans la sienne. Il considère comme bon de conserver la vie et d’élever à sa plus haute valeur toute vie susceptible de développement. Il considère comme mauvais de détruire la vie, de nuire à la vie, d’empêcher de croître une vie susceptible de se développer. Tel est le principe absolu, fondamental de l’éthique, ainsi que le postulat fondamental de la pensée.

[Albert Schweitzer, Ma vie et ma pensée, Paris, Albin Michel, 1960)

« Afin de se doter d’un Québec plus éthique et intègre, il appartient désormais aux Québécois de s’impliquer activement, notamment en dénonçant toute tentative de corruption et de collusion, et toute irrégularité liée à l’éthique. »

 

« Afin de se doter d’un Québec plus éthique et intègre, il appartient désormais aux Québécois de s’impliquer activement, notamment en dénonçant toute tentative de corruption et de collusion, et toute irrégularité liée à l’éthique. »

(Rapport final de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction [Commission Charbonneau], novembre 2015, https://www.ceic.gouv.qc.ca/fileadmin/Fichiers_client/fichiers/Rapport_final/Rapport_final_CEIC_Integral_c.pdf )

Sens moral et sens social

Ces années-ci, les citoyens entendent parler d’éthique et de moralité

plus fréquemment que d’habitude, mais peut-être pas assez.

La lecture des pages suivantes n’est sans doute pas inutile.

EXERGUE

« Du siège social d’une banque à une autre, d’un continent à un autre, d’un paradis fiscal au bureau des administrations chargées de veiller sur le bien du public, on se moque totalement de ce dernier. On l’escroque sans vergogne. […] S’il en a été ainsi, on ne le répétera jamais assez, c’est tout simplement, tout bêtement parce que l’amoralité a été transformée en un culte. » (Serge Truffaut, Le culte amoral, éditorial publié dans le quotidien québécois Le Devoir le 19 juillet 2012, p. A6)

Qui est JACQUES LECLERCQ, l’auteur du texte reproduit ci-dessous ?

Jacques Leclercq est né à Bruxelles en 1891 et décédé à Beaufays en 1971. Diplômé en droit de l’Université libre de Bruxelles et en philosophie de l’Université catholique de Louvain, cet intellectuel est ordonné prêtre en 1917. Théologien et professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, puis à l’Université catholique de Louvain, il fonde et dirige à partir de 1926 la revue La Cité chrétienne. Outre de nombreuses publications, Jacques Leclercq participe à la fondation de l’École des Sciences politiques et sociales et de la Société d’Études politiques et sociales. En 1955, il inaugure le Centre de Recherches sociologiques. Au début des années 1960, il s’enthousiasme pour Vatican II dont il partage un grand nombre de valeurs1. […]Le bâtiment qui abrite la Faculté des Sciences Politiques et Sociales de l’Université Catholique de Louvain porte son nom. ( Source : http://www.anthropologie-prospective.eu/chaire-jacques-leclercq )

LA MORALE. Texte de Jacques Leclercq.

La morale est « une théorie, une règle et une vérité. Mais la morale en tant que règle et vérité est en même temps un fait et un fait humain : c’est un fait que les hommes admettent une vérité morale. . Parmi les faits humains.il en existe un qui s’appelle morale, de même que la physique est un fait, et les mathématiques, et la philosophe et la religion. […] les hommes admettent une règle morale, y croient, peu importe qu’ils y aient réfléchi ou non. Le fait moral, c’est-à-dire de croire à une règle morale, est un fait humain. Partout où nous trouvons des hommes nous les trouvons en possession d’une morale, c’est-à-dire croyant à une morale.

[…] Le phénomène moral se retrouve même chez les plus primitifs. […]

Le phénomène moral est essentiellement constitué d’approbation et de blâme. Certains actes éveillent un sentiment d’approbation, d’estime, même d’enthousiasme, tandis que d’autres excitent la réprobation, le mépris, l’indignation. […]

Au sentiment d’estime et de blâme caractéristique du phénomène moral, correspond le sentiment d’une contrainte intérieure qui pousse au respect de la loi morale sans cependant déterminer de la même façon que les causes physiques. Cette contrainte intérieure ne détermine pas nécessairement l’acte, mais entraîne un sentiment de satisfaction ou un sentiment pénible selon qu’on y obéit ou non.

La morale se manifeste donc par un impératif qui s’exprime en préceptes; cet impératif s’accompagne d’une contrainte intérieure; je dois faire ceci, je dois éviter cela; et je subis une pression intérieure qui m’incline à conformer mon action au précepte. En d’autres termes, la morale est essentiellement normative.

Mais la morale n’est pas seule à se manifester par un impératif, des préceptes, une contrainte intérieure. L’homme subit bien d’autres contraintes, et plusieurs d’entre elles se manifestent par des signes qui ressemblent singulièrement à celle de la morale. Tells sont par exemple les contraintes sociales et religieuses.

L’homme subit des préceptes sociaux et des préceptes religieux, tout comme il subit des préceptes moraux. Préceptes sociaux et religieux lui apparaissent aussi comme des vérités et des règles impératives, et comme la morale, la règle sociale et religieuse est un fait en même temps qu’une vérité. Pour comprendre la morale, il faut la distinguer des autres faits qui se manifestent d’une façon analogue.

Le précepte social est imposé par le milieu social : il impose certaines attitudes à qui veut être accepté dans le milieu. On peut prendre comme exemple les règles de politesse : il faut saluer de telle manière, employer telle formule de salutation, commencer et terminer une lettre de telle manière.

Le précepte religieux est imposé par la divinité; il est la règle de nos rapports avec elle. Nous devons nous y plier dans la mesure où nous désirons avoir de bons rapports avec Dieu ou les dieux.

Le précepte moral est d’une autre nature; il ne correspond ni à une pression sociale, ni à une pression divine. Il peut s’accorder d’une contrainte sociale ou religieuse, nous le verrons; mais en lui-même, il s’en distingue. Le précepte moral correspond aux exigences de la vie bonne ou droite, qui réalise le plein développement humain. Tandis que le précepte social atteint l’homme dans ses rapports avec ses semblables, et le précepte religieux dans ses rapports avec Dieu, le précepte moral s’applique è l’homme pris en lui-même, sans tenir compte de rien d’autre que lui.

Chacun de ces préceptes s’imposent à un titre différent, mais se traduit dans des faits de conscience qui se ressemblent souvent au point d’engendrer des confusions.

[…]

La contrainte morale s’exprime par la conscience d’une déchéance personnelle; la contrainte sociale par la peur d’être déconsidéré aux yeux des hommes; la contrainte religieuse par la peur de déplaire à la divinité.

La différence entre les états de conscience correspondant à chacun de ces impératifs vient de ce que l’homme s’y trouve en relation avec des réalités différentes. Ces états de conscience sont inégalement développés selon que les réalités correspondantes sont plus ou moins à l’avant-plan de la conscience. On peut ainsi parler d’un sens moral, d’un sens social et d’un sens religieux qui consistent dans une sensibilité ou facilité de perception plus ou moins aiguë à l’égard de chacun des trois groupes d’impératifs. Chez beaucoup les trois impératifs se confondent presque inextricablement; chez un certain nombre, au contraire, l’un de ces impératifs prend le pas sur les autres et, parfois, se développe seul.

Certains hommes sont doués d’un sens moral très affiné, mais dépourvus de sens religieux et de sens social. Ils se montrent soucieux de droiture, de pureté; ils évitent avec soin tout ce qui pourrait les déconsidérer à leurs propres yeux; la moindre souillure à l’intégrité de leur moi leur apparaît comme la pire des déchéances. L’impératif moral est pour eux l’impératif catégorique, l’absolu, et ils accepteraient tous les inconvénients et même toute les souffrances plutôt que de s’avilir par une faute.

Par contre, les conventions sociales leur paraissent négligeables. Et il arrive que ces hommes ne croient à rien et ne souffrent d’aucun besoin religieux. On les dit naturellement moraux ou naturellement vertueux. Le bien moral est pour eux la première et parfois la seule valeur, la souillure morale le seul mal.

D’autres, au contraire, ont le sens social développé et manquent de sens moral. Leur seule règle de vie est de suivre les usages du milieu; l’argument suprême est : « tout le monde le fait » ou « personne ne le fait ». Il ne leur passe pas par l’esprit d’opposer les exigences de leur conscience à l’usage existant.

D’autres enfin ont du sens religieux et manquent de sens moral. Ceci paraît surprenant dans la société chrétienne, mais se rencontre souvent chez de mauvais chrétiens. On en trouve qui n’éprouvent aucune répugnance spontanée, ni pour le vol, ni pour l’adultère, ni pour le mensonge, mais qui ont peur de l’enfer. Ils cherchent alors à se préserver de l’enfer ou même à plaire à Dieu par des moyens religieux non moraux, cherchant, par exemple, à gagner des indulgences ou faisant dire des messes, ou pratiquant eux-mêmes des exercices de piété, tout en péchant par ailleurs, sans désir de renoncer à leur péché.

Les uns cherchent par conséquent le bien de la conscience droite, les autres le bien d’être estimés des hommes, les derniers le bien de plaire à Dieu, mais chacun ne considérant que ce point de vue-là qui lui apparaît comme un absolu.

Dans l’ordinaire de la vie, les trois impératifs sont le plus souvent mélangés, et beaucoup seraient incapables de dire auquel ils obéissent. D’ailleurs les impératifs s’accordent et se confirment mutuellement. L’accord dans les impératifs est le signe d’une formation équilibrée.

La règle morale, dans sa partie la plus apparente, vient de la société ou de la religion; la religion, elle aussi, vient d’une certaine manière de la société; d’autre part, morale et religion confirment souvent les préceptes sociaux.Il devient dès lors difficile de déterminer si on obéit au précepte en raison de son caractère social, moral ou religieux. La différence de nature entre les préceptes est aisée à établir en théorie, mais difficile à saisir en pratique.

[…]

[…] l’impératif moral se caractérise par sa gratuité, en ce sens qu’il s’impose sans considération de personnes.

Il s’agit de gratuité par rapport à l’impératif social. Celui-ci s’impose en considération des autres hommes : quand ils se trouvent seuls, la plupart cessent d’avoir égard aux règles du savoir-vivre. L’impératif religieux, lui, s’impose en considération de la divinité. Le précepte moral s’impose par lui-même. Il correspond au sens de la rectitude de vie, de la santé de l’action. L’homme n’a qu’à se consulter soi-même, sans tenir compte de rien que ce soit, p0ur que le précepte moral s’impose à son esprit.

L’impératif moral s’affirme en particulier en opposition avec le désir du bonheur, quand l’homme a l’impression que la recherche d’une satisfaction entraînerait pour lui une déchéance. J’aimerais faire telle chose, mais je ne peux pas. L’impératif s’exprime sous diverses formes : ceci est bien ou n’est pas bien; je dois, je peux, je ne peux pas.

D’ailleurs l’objet de cet impératif moral reste extrêmement vaguer pour la plupart. Chacun en connaît une formule générale qui s’exprime le plus couramment par la règle : « il faut faire le bien et éviter le mal », ou encore : « le bien est ce qui doit et ce qui peut se faire; le mal est ce qu’on doit éviter ». Mais quand on veut préciser en quoi consiste le bien et le mal, la plupart ne répondent que par voie exemplative : « Le bien, c’est par exemple, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre d’adultère ». Voie exemplative et aussi voie négative. Les simples disent : « Je suis un honnête homme : je ne fais rien de mal ».

Parmi ces préceptes. on en trouve d’assez généraux, admis par tous les peuples. Quand on veut serrer la règle de plus près, on trouve par contre des différences. Tous les peuple admettent qu’on ne peut pas tuer, mais tous admettent aussi qu’on peut tuer dans certains cas, et ils ne sont pas d’accord sur les applications. Ces différences font apparaître dès l’abord des problèmes de morale. Mais la règle universelle se retrouve partout : on doit faire le bien, on doit éviter le mal, le bien rend estimable, le mal rend méprisable.

D’où vient l’impératif moral?

À première vue, il paraît venir du milieu social. Nous savons que nous devons faire ou éviter telle chose, parce qu’on nous l’a dit. Et pourtant l’homme a l’impression que le précepte moral s’impose par lui-même. Il se peut que je sache que je ne puis tuer, parce qu’on me l’a dit; et cependant j’ai conscience que ce n’est pas parce qu’on me l’a dit que je ne puis le faire, mais qu’on me l’a dit parce que que je ne puis le faire.

De plus, si l’enfant reçoit docilement les préceptes de ceux qui ont autorité sur lui, et s’il en est à peu près de même des simples qui croient à la sagesse de ceux qui les enseignent, le développement du sens moral amène souvent un conflit avec le milieu social. L’influence sociale n’est donc que l’occasion de prendre conscience de l’impératif moral. En soi, l’impératif s’impose de lui-même. Et c’est pourquoi le sens moral est essentiellement source d’indépendance. L’homme moral a toujours une tendance à l’individualisme, à vivre par soi-même, à opposer les exigences de sa conscience aux exigences du dehors. Le sens moral amène à trouver en soi le principe directeur de l’action. L’homme pleinement moral préfère être mis au ban de la société et accepte toutes les peines, jusqu’à la mort, plutôt que de se mettre en désaccord avec sa conscience.

Que faut-il entendre ici par conscience? La conscience morale est vision des conditions de rectitude de vie ou de santé de l’action, et jugement de nos actes conformément à cette vision. Le premier bien pour l’homme moral est de ne pas déchoir, d’agir conformément à sa dignité d’homme. Son être, c’est avant tout sa dignité d’homme. La vie perd son prix, s’il faut la payer du sacrifice de son être.

(Jacques Leclercq, Les Grandes lignes de la philosophie morale, édition nouvelle, revue et corrigée, Louvain, Éditions universitaires de Louvain, et Paris, Éditions Béatrice-Nauwalerts, troisième édition, 1964, p. 7-17)