Les pauvres et les exclus : des humiliés et des offensés

Source : Jean-Claude Guillebaud, journaliste, écrivain et essayiste, Humiliés et offensés, revue La Vie, 12/11/2018 ,http://www.lavie.fr/debats/bloc-notes/humilies-et-offenses-12-11-2018-94292_442.php

 

Il m’a semblé discerner assez nettement la contradiction entre, d’une part, cette uniformisation accélérée de la planète, sous l’empire du libre-échange, de la domination américaine hystérisée par Donald Trump, du cosmopolitisme marchand et, d’autre part, la quête identitaire des peuples, précipités dans une anxiété confuse, le recours à l’histoire nationale, à l’enracinement, à la spécificité culturelle comme autant de refuges.

Contradiction, en somme, entre ce grand tout universaliste et marchand de la mondialisation et le besoin qu’éprouvent les peuples de retrouver des repères, de se redéfinir, voire de se barricader. […] Aujourd’hui, la défense des plus démunis, la colère des pauvres et des exclus n’est plus prise en charge nulle part par des forces politiques capables de gouverner. On a l’impression que les affaires du monde sont maintenant prises en charge par une élite internationaliste, médiatique, vaguement arrogante, qui a fait de la « modernité » son credo et du commerce international son souci.

Les élites qui expriment cette nouvelle vulgate se trouvent en effet coupées du peuple, oublieuses des petits, des exclus, des retardataires. Elles s’impatientent des peurs de l’opinion qu’elles interprètent comme autant d’archaïsmes. Se lamenter de cette situation ne sert pas à grand-chose. Il faudrait s’interroger sur ce qui l’a rendue possible. On n’a jamais le droit de déraciner autoritairement les peuples, écrivait Simone Weil. Même pour leur bien.

[…]

De quoi se plaignent ces « pauvres » d’Occident, qui sont quatre fois plus riches que ne l’étaient leurs parents ? Tel fut l’éternel refrain pour combattre le « populisme ».

Un refrain idiot. Repensons au premier grand roman de Dostoïevski, Humiliés et offensés (1861). Il nous rappelle que la pire des souffrances humaines n’est pas toujours la pauvreté, mais trop souvent l’humiliation, l’offense, le mépris. Les technocrates de droite, de gauche ou du centre n’ont jamais compris cela.

Exclusion et solidarité

 

Extraits du livre La nouvelle ignorance et le problème de la culture de Thomas De Koninck (philosophe, professeur titulaire, Faculté de philosophie, Université Laval), Paris, Les Presses universitaires de France, 2000, 204 pages, collection Intervention philosophique

« Dans la révolte, l’homme se dépasse en autrui et, de ce point de vue, la solidarité humaine est métaphysique » (Albert Camus)1

(Pages 151-152) Dans Lettre à un otage, Antoine de Saint-Exupéry écrivait : « Du sourire des sauveteurs, si j’étais naufragé, du sourire des naufragés, si j’étais sauveteur, je me souviens aussi comme d’une patrie où je me sentais tellement heureux. Le plaisir véritable est plaisir de convive. Le sauvetage n’était que l’occasion de ce plaisir. L’eau n’a point le pouvoir d’enchanter, si elle n’est d’abord cadeau de la bonne volonté des hommes. Les soins accordés au malade, l’accueil offert au proscrit, le pardon même ne valent que grâce au sourire qui éclaire la fête. Nous nous rejoignons dans le sourire au-dessus des langages, des castes, des partis. »2

La qualité de la joie que décrit ainsi Saint-Exupéry vient de la reconnaissance d’une autre forme de beauté que la beauté artistique, et révèle une dimension profonde de notre être, qui ressortit à l’éthique. Par-delà les langages, les castes et les partis, par-delà toutes les différences, se découvre une solidarité humaine fondamentale. Qu’est-ce à dire ?

Dans les extraits de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, […] deux points sont particulièrement frappants :

a) On y reconnaît que ce qui fonde l’égalité des droits humains et leur caractère inaliénable (littéralement : qu’on ne peut arracher à personne), c’est la dignité de tous les membres de la famille humaine sans exception.

b) On y reconnaît que le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde, c’est la dignité humaine.

[…]

(Page 153) Le degré de civilisation d’un peuple, d’une société, se mesure à sa conception de l’hospitalité. Celle des grandes civilisations orientales est proverbiale. Mais il en allait de même plus près de nous, chez les anciens Grecs.

[…]

(Page 154) Mais d’où vient ce caractère sacré de l’étranger, cette place centrale assignée à l’hospitalité, dès l’aube de la civilisation ? Deux exemples s’offrent d’abord comme guides. Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse rentre chez lui après une longue absence sans être reconnu, comme un étranger, et est reçu comme un hôte. Au chant XIX, son épouse Pénélope déclare qu’il faut bien traiter le mendiant qu’il semble être. Au chant XXIII, elle le reconnaîtra et ce sera la liesse. Semblablement, dans le livre de la Genèse (18, 1-8), on voit Abraham, aux chênes de Mambré, déployer des prodiges d’hospitalité pour trois hôtes inconnus. Or il s’avérera qu’il aura ainsi, à son insu, accueilli des anges et Dieu même.

Ce qu’illustrent d’abord ces deux histoires emblématiques, c’est que l’étranger est tout autre chose que ce qu’il paraît.

[…]

(Pages 159-161) Toutes les exclusions, toutes les manières d’éliminer pratiquement autrui participent de l’injustice. Il en est de subtiles, tels la calomnie, la médisance, le « meurtre civil » (détruire sa réputation). Plus manifestes encore sont cependant les multiples formes d’intolérance et de discrimination : racisme, sexisme, fanatisme prétendument religieux – voire une idéologie de la santé ou une autre, dont le paradigme au XXe siècle aura été, à nouveau, fourni par le nazisme, où le modèle humain devenait l’être considéré comme « performant » selon une optique réductrice définie d’avance, à base de ressentiment. Le modèle d’humanité invoqué par la discrimination des forts et de ceux qui se croient « sains » à l’encontre des personnes porteuses des handicaps les plus divers ou atteintes d’affections créatrices de lourds handicaps, doit être mis en question comme radicalement indigne, inhumain. Les prétextes économiques le sont tout autant et, s’ils sont utilisés pour justifier l’exclusion, ici comme ailleurs, relèvent de la même barbarie, puisqu’ils réduisent alors des personnes au statut de moyens et s’avèrent incapables de reconnaître ce qui les dépasse infiniment. Cette discrimination n’est pas moins condamnable que la discrimination raciale. La personne handicapée est un individu au sens fort d’indivisible que nous venons d’évoquer, elle est l’un d’entre nous, participe à notre humanité même, elle est en réalité nous-mêmes, au moins virtuellement. La qualité de la civilisation à venir se mesurera au respect qu’elle manifestera aux plus faibles des siens, en qui chacun de ses membres doit pouvoir du reste se reconnaître sous peine de la pire des cécités, celle qu’engendre la haine de soi.

Ne voit-on pas encore là avec quelle netteté est ainsi mise en évidence la dignité humaine, comme la seule réalité qui puisse continuer de faire d’autrui, quel qu’il soit, un autre soi ? Tel est du reste le sens de la Règle universelle, dite d’or : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » (Entretiens de Confucius, XV, 23) ; « Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent » (Matthieu 7, 12). Il y a là une expression de la solidarité humaine la plus fondamentale. 5

NOTES 1. Albert Camus, L’Homme révolté, Gallimard, 1951, cité par T. De Koninck, La nouvelle ignorance et le problème de la culture, Paris, Les Presses universitaires de France, 2000, p. 151 / 2. Antoine de Saint-Exupéry, « Lettre à un otage », Garnier-Flammarion, 1996, p. 248, cité par T. De Koninck, La nouvelle ignorance, p. 151

Journée des droits de l’homme (10 décembre 2012) : l’ONU met l’accent sur l’inclusion et le droit de participer à la vie publique.

source : Centre de nouvelles ONU, http://www.un.org/french/newscentre/

New York, 7 décembre 2012

À l’occasion de la journée des droits de l’homme observée le 10 décembre, le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-moon a rappelé vendredi que tout le monde a le droit de se faire entendre et d’influencer les décisions qui ont un impact sur la société à laquelle il appartient.

« Ce droit est consacré par la Déclaration universelle des droits de l’homme et intégré dans le droit international, dont en particulier l’article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques », a rappelé M. Ban.

« Ces 100 dernières années, nous avons indiscutablement avancé dans la lutte contre l’exclusion », a-t-il ajouté.

Et pourtant, beaucoup trop de groupes et trop de personnes se heurtent à des obstacles beaucoup trop nombreux. Les femmes ont le droit de vote presque partout, mais elles demeurent extrêmement sous-représentées dans les parlements et les processus de paix, dans les hautes sphères du pouvoir et les conseils d’administration, comme en général dans tout organe doté d’un pouvoir de décision.

Les peuples autochtones font, selon M. Ban, souvent l’objet d’une discrimination qui les empêche de jouir pleinement des droits qui leur sont garantis, ou qui ne tient aucun compte des particularités de leur situation. Les minorités religieuses et ethniques, de même que les personnes handicapées et celles qui se distinguent par leurs moeurs sexuelles ou leurs opinions politiques, ont souvent du mal à participer à la vie des grandes institutions et aux processus d’importance déterminante. Les institutions doivent représenter la société dans toute sa diversité, et la vie publique doit elle aussi refléter cette diversité.

Dans une perspective plus générale, nous assistons dans plusieurs régions de la terre à une mise en cause alarmante des progrès accomplis quant au caractère démocratique de la gouvernance. Dans certains pays, les associations de la société civile sont soumises à des pressions et à des restrictions de plus en plus lourdes. Des lois ont été passées, qui ont explicitement pour cible les organisations de la société civile et visent à les paralyser quasiment complètement. Les défenseurs de la démocratie se heurtent à de nouvelles formes de lutte. Une telle régression a de quoi nous inquiéter tous.

« Même les sociétés qui sont incontestablement sur la bonne voie ont encore du chemin à parcourir. Aucun pays n’a encore réussi à faire en sorte que tous ses habitants puissent avoir véritablement leur mot à dire dans la conduite des affaires publiques, avoir le droit de se faire élire à des fonctions publiques et bénéficier de l’égalité d’accès aux services publics », a affirmé M. Ban.

« Trop souvent, la discrimination persiste dans la pratique et il peut être difficile de surmonter les obstacles qu’elle crée les mentalités qu’elle perpétue », a précisé le Secrétaire général.

La vitalité des groupes de la société civile est essentielle au bien-être et au bon fonctionnement d’un pays, quel qu’il soit, et l’ONU déplore toute mesure tendant à les réprimer.

« C’est pourquoi, en cette Journée des droits de l’homme, elle donne un coup de phare sur le droit de participer et sur les droits connexes sans lesquels celui ci ne peut exister : liberté d’expression et d’opinion, liberté de réunion et d’association pacifique », a souligné M. Ban.

« Le droit international ne laisse aucun doute : qui que vous soyez et où que vous viviez, ce que vous avez à dire a de l’importance. En cette journée, unissons-nous pour défendre votre droit de le faire entendre », a-t-il appelé.