Pourquoi cette entrevue incomplète de l’émission 24/60 sur le film « Hochelaga, terre des âmes »?

Le 22 janvier 2018, l’émission 24/60 du Réseau de l’information de la Société Radio-Canada a donné beaucoup de temps d’antenne au nouveau film du réalisateur québécois François Girard, Hochelaga, terre des âmes, ainsi qu’à deux personnes liées de très près à cet ouvrage : MM. Roger Frappier, producteur du film, et Samian, l’un des comédiens du film; la journaliste Anne-Marie Dussault menait l’entrevue, quelques jours après la sortie de la production en salles.

Comment comprendre que le 24/60 n’ait donné la parole qu’à MM. Frappier et Samian?  Le but principal de l’entrevue, le 24/60 le fait croire, était de répondre à cette question : « que nous révèle ce film sur notre histoire?); un professeur d’histoire du Canada de l’une des universités québécoises aurait pu mieux répondre à cette question que le producteur et le rappeur-comédien.

Comment comprendre que le 24/60 n’ait donné la parole qu’à MM. Frappier et Samian, qui sont manifestement en conflit d’intérêts? Mme Dussault s’attendait-elle à ce que M. Samian lui réponde par la négative quand elle lui a demandé : « Un beau film pour vous [Hochelaga, terre des âmes] »? M. Samian a répondu : « Oui, vraiment. »

Le 24/60 allait-il faire entendre à son auditoire certains des jugements défavorables que le film de M. Girard a inspirés à des journalistes et à des chroniqueurs? Des auditeurs ont pu le croire quand Mme Dussault a lancé ces mots : « La critique est partagée ». Mais l’ancienne présidente de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec a enchaîné ainsi : « Les gens se posent la question. Est-ce que c’est un documentaire, un film pédagogique, est-ce que c’est un gros budget [sic]? Vous avez reçu [Mme Dussault s’adresse à M. Frappier] ces messages-là, mais en même temps des gens disent c’est tellement… je pense à Odile Tremblay [critique de cinéma au journal Le Devoir] par exemple qui dit que c’est un grand film assumé ».

Pourquoi le 24/60 a-t-il ignoré les jugements sévères, pourtant assez nombreux?

Un ou deux journalistes ou recherchistes du 24/60 ne savaient-ils pas que Mme Odile Tremblay avait écrit que Hochelaga, terre des âmes « divise la critique »; que Mediafilm avait attribué au film de M. Girard la cote 5 (moyen, c’est-à-dire d’une qualité inférieure aux films ayant reçu la cote bon); que le site web Cinoche avait exprimé cette opinion: « le long métrage n’est parfois rien d’autre que des Minutes du patrimoine en format cinématographique »; que Cédric Bélanger, du Journal de Québec, avait écrit : « Lorsqu’il se frotte à des personnages historiques […] Girard s’égare. Malgré l’intérêt indéniable d’avoir mis en image l’arrivée du célèbre navigateur sur l’île, la rencontre entre Jacques Cartier […] et les Iroquoiens, en 1535, reste superficielle et anecdotique. Ce segment plus terne et le surréalisme insistant de certaines séquences constituent les principaux écueils de cette œuvre dotée d’un budget, faramineux pour un film québécois, de 15 millions de dollars » (accumulés en partie grâce aux moyens financiers publics); qu’une page web de Radio-Canada contenait cette affirmation : « Hochelaga, terre des âmes, un beau film qui laisse froid »; que le journaliste Marc Cassivi soutenait dans La Presse que : « cette fresque peine à s’élever au-dessus de l’objet cinématographique froid et distant, de la leçon d’histoire didactique livrée par bribes, en manque de liant »; que le site www.cineflic.com avait écrit catégoriquement : « les meilleures intentions ne font pas forcément les bons films. Hochelaga en est l’illustration parfaite. Son message est en effet si lourdement martelé d’un bout à l’autre du film qu’il en devient ridicule»; qu’une vedette de Radio-Canada, René Homier-Roy cité dans le site web de la société d’État, avait dit au sujet de Hochelaga, terre des âmes : « C’est un très, très, très bon film, auquel il manque ce qui, à mon avis, au cinéma, est l’essentiel : l’émotion » (déclaration qui rappelle celle-ci, peut-être trouvée dans  L’Éleveur de chez nous : « Mon taureau est un très, très, très bon reproducteur, tout ce qu’il lui manque, c’est de produire du sperme »).

Vaut-il la peine de demander à Radio-Canada d’inviter des professeurs d’histoire à discuter de Hochelaga, terre des âmes? Je pense que oui : il y a probablement des personnes qui n’ont pas encore entendu parler du film, et d’autres ont peut-être été mal informées.

Roger Martel, Lévis (Québec), 24 janvier 2018