Un « dialogue » désespérant entre musulmans et non-musulmans à Lévis

Le 18 mai 2017, à Lévis, des citoyennes et des citoyens ont participé à une activité baptisée « Vivre-ensemble : Soirée d’échange avec la communauté musulmane », organisée par Le Tremplin Centre pour personnes immigrantes et leurs familles. L’imam de la Mosquée locale, M. Karim Elabed, et la porte-parole de la communauté musulmane de Québec, Mme Marie-Josée Coulombe (qui a dit être une Québécoise de souche convertie à l’islam), ont été les principaux protagonistes de cette soirée. M. Elabed (qui a mentionné avoir fait des études théologiques, sans toutefois préciser leur durée) a présenté sous un très beau jour ce qu’il a appelé « la charia »; il a déclaré que « la charia » est la voie qu’il faut suivre, la  loi des musulmans. Mais qu’est-ce que la charia au juste?

La charia est la « Loi canonique islamique régissant la vie religieuse, politique, sociale et individuelle», écrit Larousse1. Un spécialiste du droit dans les sociétés arabes et islamiques et chercheur à l’Institut français du Proche-Orient, M. Baudouin Dupret, précise que l’ « on a du mal à savoir ce que le terme « charia » recouvre précisément […] « charia » en finit par connoter des tas de choses, faute d’en dénoter aucune ».2 Un professeur de philosophie marocain, membre sénior de l’Institut universitaire de France, M. Ali Benmakhlouf, abonde dans le même sens que M. Dupret : « Il faut reconnaître que le mot [charia] n’est pas suffisamment clair et qu’il ne renvoie pas à un ensemble de normes connues de tous, pour que l’on puisse dire avec sérieux que la charia est appliquée ici ou là.3

Comme il existe beaucoup de charias dans le monde, on ne peut prôner l’application de « la charia » sur un territoire sans préciser ce que cette charia contiendrait; le 18 mai 2017, l’imam Elabed n’a pas décrit le contenu de « la charia » qu’il présentait sous un très beau jour.

Les Canadiens qui vantent « la charia » veulent-ils que :

Les Canadiennes musulmanes soient considérées comme des personnes mineures et placées sous la responsabilité d’un tuteur masculin, comme en Algérie?4 La mort par lapidation soit le châtiment réservé aux musulmanes et musulmans homosexuels du Canada?5 Un tribunal islamique soit instauré au Canada et puisse, par exemple, condamner à la peine de mort les Canadiennes et les Canadiens musulmans qui renoncent à leur religion, ce qui se fait en Arabie saoudite, au Brunei, en Jordanie, au Koweit, au Soudan, en Somalie, au Yémen?6

Les partisans canadiens de « la charia » veulent-ils qu’il soit possible un jour, au Canada, de punir de lapidation la Canadienne musulmane adultère (cette peine est infligée en Iran),7 de condamner à la prison les Canadiennes et les Canadiens musulmans qui déclarent leur athéisme, comme en Indonésie, d’obliger les Canadiennes musulmanes à obtenir l’autorisation d’un tuteur masculin pour voyager, se marier, accéder à des études supérieures?

Les Canadiens adeptes de « la charia » veulent-ils que le Canada évolue comme l’a fait l’Indonésie, qui « n’est certes pas un État islamique », mais qui « ne peut toutefois pas plus prétendre être un État laïque. La place de la foi islamique s’est bâtie par étapes, sur une succession de compromis, avec sa part d’échecs et de réussites. Les gouvernements ont tenté de trouver un équilibre entre les aspirations des partisans de la charia et la pluralité structurelle d’un pays qui reste multiconfessionnelle, multiethnique et multilingue ».8

Les Canadiens qui présentent la charia sous un très beau jour sont-ils d’accord avec l’article 12 de la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme de 1981, qui se lit ainsi « Toute personne a le droit d’exprimer ses pensées et ses convictions dans la mesure où elle reste dans les limites prescrites par la Loi », c’est-à-dire la charia, comme le précise cette note d’explication de la Déclaration : « Le terme « Loi » signifie la shari’ah, c’est-à-dire la totalité des ordonnances tirées du Coran et de la Sunnah et toute autre Loi déduite de ces deux sources par des méthodes jugées valables en jurisprudence islamique. »9

À noter que c’est pendant la première partie de la « Soirée d’échange » que l’imam de Lévis a vanté « la charia ». Après la pause, il a cru bon de dire à l’assistance (lui avait-on conseillé de le faire?) qu’il n’était pas question d’imposer ladite charia aux Canadiennes et aux Canadiens. Rappelons qu’en 2005 l’Assemblée nationale du Québec a adopté à l’unanimité la motion suivante : « Que l’Assemblée nationale du Québec s’oppose à l’implantation des tribunaux dits islamiques au Québec et au Canada ».10

Le Canada et le Québec sont des sociétés laïques

Le 18 mai 2017, des personnes présentes à la « Soirée d’échange » ont rappelé à l’iman Elabed, après l’avoir entendu vanté « la charia », que le Canada et le Québec sont des sociétés laïques, c’est-à-dire des sociétés qui « visent à la neutralité réciproque des pouvoirs spirituels et religieux par rapport aux pouvoirs politiques, civils, administratifs ».11

Le Tremplin a choisi de ne pas parler de ces interventions dans les textes qu’il a publiés au sujet de la « Soirée d’échange » dans l’édition de juin 2017 de son journal; on peut trouver ça curieux. Le Tremplin n’a rien dit non plus de la déclaration de M. Elabed concernant sa grande admiration de « la charia »; on peut se demander pourquoi.

Le 18 mai 2017, Le Tremplin a choisi de ne donner la parole qu’à deux musulmans. Comme la Soirée d’échange devait servir à « démystifier la religion musulmane et la culture islamique », il aurait absolument fallu que des non-musulmans ayant des connaissances étendues sur l’islam participent eux aussi à la Soirée. Leur présence aurait probablement amené M. Elabed et Mme Coulombe à parler de sujets qui n’ont pas été abordés. Par exemple : adaptation de l’islam au temps présent; affirmation du Coran selon laquelle l’islam est la « Religion vraie » et qu’il faut « la faire valoir sur toute autre religion en dépit des polythéistes » (pour l’islam les chrétiens sont des polythéistes) (« l’islam ne se considère pas comme les autres religions et doit dominer », a dit en 2016 un docteur en théologie, François Jourdan12); séparation de la religion et de la politique dans l’islam; respect des droits des enfants, de la femme et de l’homme; interdiction faite aux chrétiens, dans plusieurs pays musulmans, de commémorer la naissance de Jésus; violence faite aux chrétiens au Moyen-Orient par les fondamentalistes islamistes : M. Jean Fahmy, qui écrit pour l’Association catholique d’aide aux chrétiens d’Orient, dans une revue publiée par l’archidiocèse de Québec, mentionne notamment que : « Des maisons et des commerces appartenant à des chrétiens sont […] détruits et les habitants de certains villages ou de certaines régions sont obligés de quitter leurs terres ancestrales par peur pour leur sécurité; Des jeunes filles sont régulièrement kidnappées, converties de force et mariées à de parfaits inconnus, notamment en Égypte; Les conversions au christianisme sont frappées d’interdit et peuvent mener à des peines sévères »13; tolérance à l’égard des adeptes des religions autres que la nôtre; compatibilité ou incompatibilité entre « la charia » et la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Le Tremplin ne doit pas faire comme s’il ne s’était rien passé d’inacceptable le 18 mai 2017

Considérant que l’activité « Vivre-ensemble : Soirée d’échange avec la communauté musulmane » devait servir à M. Karim Elabed et à Mme Marie-Josée Coulombe, selon Le Tremplin, à atteindre le but suivant : « démystifier la religion musulmane et la culture islamique, faisant le rapprochement entre les valeurs islamiques et les valeurs de la société québécoise »14;

considérant que Le Tremplin et son conseil d’administration ont commis une erreur en faisant appel à seulement deux musulmans pour accomplir une tâche complexe, et que l’auditoire ne pouvait pas savoir si ces personnes avaient la formation requise pour remplir leur mission convenablement et étaient capables de faire l’examen de leur religion et de leur valeurs, qu’ils vénèrent sans doute, sans les embellir; considérant que les protagonistes ont fait une présentation incomplète, inexacte, de ce qui a été appelé « la charia » et qu’ils ont moins visé à renseigner objectivement l’assistance qu’à influencer l’opinion;

il serait indiqué que Le Tremplin organise des activités consacrées aux points communs et aux divergences du christianisme et de l’islam ainsi qu’à des questions comme celles qui sont énumérées ci-dessus et qui ont été été ignorées le 18 mai 2017.

Le 18 mai 2017, les deux membres musulmans du conseil d’administration du Tremplin étaient au Patro de Lévis.

Pour terminer, je crois bon de dire que je ne manifeste pas d’hostilité à l’égard des étrangers et des adeptes de l’islam, et que des musulmanes et des musulmans le savent, comme Le Tremplin qui a appris à me connaître depuis mon entrée dans son groupe de bénévoles. Ce que sera demain? Je ne suis pas optimiste. Pour la raison suivante : sur la scène il y a deux acteurs dont le rôle est vraiment trop petit : la raison et la volonté de « satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique. » (Déclaration universelle des droits de l’homme, article 29)

Roger Martel, citoyen de Lévis

COMPLÉMENT

« Le Canada applique plus la charia que n’importe quel pays musulman. »

 

« Mahomet a instauré la laïcité. »

 

Ces phrases ont été prononcées par l’imam de Lévis, M. Karim Elabed, qui avait bien voulu être interrogé, à la radio, par M. Stéphane Gendron, ancien maire de Huntingdon, le 26 avril 2017. Écoutez-le :

https://soundcloud.com/commission-gendron/limam-karim-alkabed-charia-26-avril

(entendu le 29 juin 2018)

NOTES

1 https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/charia/14756 , consulté en 2018

2 La charia. Des sources à la pratique, un concept pluriel, Paris, La Découverte, coll. Cahiers libres, 2014, p. 27

3 Ce que la charia n’est pas, Courrier de l’UNESCO, https://fr.unesco.org/courier/ce-que-charia-n-est-pas, consulté le 25 juin 2018

4 https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/les-mondes-de-l-islam-410-les-applications-de-la-charia

5 France Culture, https://www.franceculture.fr/religion-et-spiritualite/les-mondes-de-l-islam-410-les-applications-de-la-charia

6 https://fr.wikipedia.org/wiki/Apostasie_dans_l%27islam (texte inspiré du livre Loi d’Allah, loi des hommes. Liberté, égalité et femmes en islam de Leïla Babès avec T. Oubrou, éditions Albin Michel, 2002)

7 Baudouin Dupret, Où et comment la charia est-elle appliquée dans le monde? Propos recueillis par Hélène Decommer, http://leplus.nouvelobs.com/contribution/326641-ou-et-comment-la-charia-est-elle-appliquee-dans-le-monde.html, publié le 24-02-2012

8 Ayang Utriza, La transformation du droit musulman en droit positif de l’État indonésien, in La charia aujourd’hui. Usages de la référence au droit islamique, ouvrage publié sous la direction de Baudoin Dupret, Paris, Éditions La Découverte, © 2012, p. 207

9 https://fr.wikisource.org/wiki/D(%C3%A9claration_islamique_universelle_des_droits_de_l%E2%80%99homme_de_1981

10 http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/assemblee-nationale/37-1/journal-debats/20050526/2773.html#_Toc104971753

11 http://www.toupie.org/Dictionnaire/Laicite.htm

12 Paul Sugy (journaliste), Père François Jourdan : « On ne peut pas faire comme si on ignorait ce qu’il y a dans le Coran ! », Le Figaro, 04/05/2018, http://www.lefigaro.fr/vox/religion/2018/05/04/31004-20180504ARTFIG00382-pere-francois-jourdan-on-ne-peut-pas-faire-comme-si-on-ignorait-ce-qu-il-y-a-dans-le-coran.php

13 Les chrétiens du Moyen-Orient: Présence millénaire, contribution essentielle, revue Pastorale-Québec publiée par l’Archidiocèse catholique de Québec, octobre 2017, https://www.ecdq.org/les-chretiens-du-moyen-orient-presence-millenaire-contribution-essentielle/

14 http://www.letremplinlevis.com/actualite-le-tremplin/communiques/soiree-d-echange-avec-la-communaute-musulmane-un-bilan-positif

 

 

 

Ils tuent au nom de leur religion.

« Toutes les religions sont susceptibles d’être violentes dans un contexte national, régional ou local particulier », explique le sociologue des religions Jean-Louis Schlegel. Aujourd’hui, les projecteurs sont braqués sur l’islam, en particulier sur les atrocités commises par des groupes terroristes comme Daech et Al-Qaïda. Pour autant, les autres religions ne sont pas en reste. En Israël, les juifs extrémistes qui colonisent les Territoires palestiniens pour reconstituer le « Grand Israël » biblique marquent clairement le conflit territorial israélo-palestinien du sceau religieux. Et même les traditions a priori les plus pacifistes peuvent faire preuve de violence, à l’instar de certains moines bouddhistes birmans qui s’attaquent à la minorité musulmane Rohingya. Depuis une trentaine d’années, l’Inde est également le théâtre de violents affrontements entre hindous et minorités religieuses. Chrétiens et musulmans y sont régulièrement la cible d’attaques, voire de lynchages. »

(Louise Gamichon, Ils tuent au nom de leur foi (dossier Le mal au nom de Dieu), Le Monde des religions, numéro 75, janvier-février 2016, p. 36, http://www.lemondedesreligions.fr/papier/2015/75/ils-tuent-au-nom-de-leur-foi-23-12-2015-5172_220.php)

Massacre de Haarlem (Pays-Bas), 1572 / Les troupes espagnoles catholiques massacrent des protestants.

Les musulmans et la condamnation de l’utilisation de l’islam pour justifier des actes de violence.

(Les textes suivants vous aideront peut-être à vous forger une opinion, si ce n’est pas déjà fait.)

1 Déclaration du premier ministre du Québec, Philippe Couillard, le 22 juin 2017

« M. Couillard a appelé les leaders des communautés musulmanes à désavouer sans équivoque toute instrumentalisation de l’islam à des fins violentes. La lutte contre le terrorisme constitue une « responsabilité partagée de la société », a-t-il insisté en marge d’une allocution au Domaine Cataraqui en vue de la fête nationale.

« Il y a une responsabilité, bien sûr, d’inclusion pour la société, de sécurité et de prévention, mais il y a également une responsabilité pour la communauté musulmane — partout, pas seulement chez nous, mais ailleurs également — de dénoncer la perversion de la religion que certains utilisent pour commettre des actes inexcusables, impardonnables, soi-disant au nom d’une religion qu’ils ont déformée d’une façon perverse », a-t-il affirmé à la presse. »

(journaliste Marco Bélair-Cirino. Couillard appelle la communauté musulmane à l’action, Le Devoir, 23 juin 2017, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/501881/lutte-au-terrorisme-les-musulmans-ont-leur-part-de-responsabilite-dit-couillard)

2 Réaction d’un imam à la déclaration de Philippe Couillard, le 22 juin 2017

« M. Guillet [imam Hassan Guillet] est tombé des nues en lisant les comptes rendus de la mêlée de presse de M. Couillard.

« Ce que ces gens [les terroristes] font ne correspond pas aux enseignements de notre prophète. Ni au texte du Coran ni à l’esprit du Coran. Ils font plus de tort à l’islam que n’importe qui à travers l’Histoire. Je ne sais pas comment on peut être plus clair que ça », martèle-t-il à l’autre bout du fil. « Quand on s’adresse aux fidèles dans les mosquées, on le dit. Quand on est en famille, on le dit. […] Est-ce que tout le monde nous écoute ? Ça, c’est une autre chose. »

(journaliste Marco Bélair-Cirino. Couillard appelle la communauté musulmane à l’action, Le Devoir, 23 juin 2017, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/501881/lutte-au-terrorisme-les-musulmans-ont-leur-part-de-responsabilite-dit-couillard)

3 Réaction d’un citoyen de Québec à la déclaration de Philippe Couillard, le 26 juin 2017

« L’approche essentialiste du premier ministre fait des musulmans des terroristes en puissance et en devenir. Il y a de quoi se sentir dépouillé d’une bonne partie de ce qui reste de citoyenneté, déjà fortement érodée par l’ostracisme et le rejet qui accompagnent régulièrement les poussées de fièvre identitaire savamment entretenue par la classe politique soutenue par des médias : ADQ [Action démocratique du Québec, ancien parti politique disparu en 2012] pour l’accommodement raisonnable de nature religieuse; PQ [Parti québécois] avec sa Charte des valeurs québécoises; PLQ [Parti libéral du Québec] et la déclaration de son chef à la veille des célébrations de la Saint-Jean, fête nationale d’où les Québécois musulmans se sentent ainsi exclus.

« Rien de mieux pour pousser ces derniers vers le ghetto… »

[] Les pouvoirs publics ont contribué par leur silence à la banalisation d’une islamophobie rampante qui a fini par se manifester au grand jour, dans le sang et dans les larmes le 29 janvier dernier. »

(Touhami Rachid Raffa, citoyen de Québec, Sommes-nous coupables d’être musulmans? Le Soleil, 26 juin 2017, http://www.lapresse.ca/le-soleil/opinions/points-de-vue/201706/26/01-5110974-sommes-nous-coupables-detre-musulmans.php)

4 Réaction d’un islamologue musulman à la déclaration de Philippe Couillard, le 28 juin 2017

« … les propos du premier ministre n’ont rien de faux. Il a dit tout simplement tout haut ce qu’une majorité de musulmans pensent tout bas. Il a dit ce que disent la plupart des intellectuels réformistes musulmans depuis des décennies, c’est-à-dire depuis que l’islamisme s’est imposé comme acteur sociopolitique dans toutes les vies politiques des pays musulmans, mais aussi en Occident.

« Ces intellectuels sont des musulmans eux-mêmes. Serait-il logique de les accuser de faire la promotion de leur propre stigmatisation ou de leur propre haine ? Monsieur Couillard n’a pas attaqué l’islam, ni en tant que dogme, ni en tant qu’expérience spirituelle, ni en tant que pratique individuelle. Il a tout simplement fait ce que nous faisions depuis des années. Il a appelé les musulmans d’ici et d’ailleurs à assumer leurs responsabilités pour lutter contre le détournement de leur dogme et de leur spiritualité pour justifier des actes de violence contre des innocents. En tant que musulman et en tant qu’islamologue, je souscris parfaitement et sans réserve à cet appel. Suis-je donc islamophobe ? Est-ce que je me déteste moi-même ?

« Dans une intervention très nuancée, Philippe Couillard a fait clairement la différence entre islam et dérives islamistes. Il a toujours mis en garde contre le danger de stigmatisation de l’ensemble des musulmans. Que peut-on reprocher à notre premier ministre quand il appelle les musulmans à prendre leurs responsabilités dans la critique de l’idéologie islamiste ?

« Or, monsieur Couillard a raison. Les actes de violence qu’il dénonçait sont effectivement faits au nom de l’islam. Il y a toute une industrie qui produit l’idéologie islamiste et qui s’exprime dans les mosquées et les autres institutions de transmission de la culture islamique dont les salafistes djihadistes ont pris le contrôle partout dans le monde. Il revient à nous, les musulmans, de contester et de combattre cette idéologie qui se propage dans nos pays d’origine et dans nos diasporas en situation d’immigration, plutôt que de rester dans le déni et de jouer la carte de la victimisation. Il faut se sortir la tête du sable et affronter la réalité de notre monde moderne. 

[] « L’islam a aujourd’hui besoin d’être réformé. »

(Noomane Raboudi, islamologue et politologue, Université d’Ottawa, Couillard dit tout haut ce qu’une majorité de musulmans pensent tout bas, Le Devoir, 28 juin 2017, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/502204/philippe-couillard-a-dit-tout-haut-ce-qu-une-majorite-de-musulmans-pensent-tout-bas)

5 Réaction d’un éditorialiste à la déclaration de Philippe Couillard, le 29 juin 2017

« Mais, à l’instar de bien des Québécois de confession musulmane, l’universitaire s’insurge contre ce concept de communauté musulmane. Les immigrants musulmans viennent du Maghreb, de l’Iran, de l’Indonésie ; ils peuvent être d’obédience chiite ou sunnite ou encore sans obédience du tout, trop heureux de pouvoir vivre leur foi, ou encore leur non-croyance, en toute liberté dans un État démocratique. D’aucuns parmi eux sont outrés de découvrir dans la société d’accueil une « “communauté musulmane” aux relents islamistes, aussi glauques et étouffants que celle qu’ils avaient fuie », comme le soulignait dans Le Devoir Mahmoud Mezhoud.

« De fait, en s’adressant à cette prétendue communauté musulmane, Philippe Couillard fait le jeu des islamistes qui tentent justement de constituer au Québec une communauté qui pourrait soumettre à sa férule les musulmans. []

« Philippe Couillard est imprégné d’une vision communautariste de la société. []

« Or, nombre de musulmans de toutes origines établis au Québec veulent avant tout être considérés, au même titre que tous les Québécois, comme des citoyens à part entière représentés par leurs élus politiques. Non pas par des imams ou encore des porte-parole autoproclamés aux penchants islamistes. Mais c’est peut-être une vision un peu trop laïque au goût de Philippe Couillard.

(éditorialiste Robert Dutrisac, Couillard et la «communauté» musulmane, Le Devoir, 29 juin 2017, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/502315/la-communaute-musulmane)


De belles épervières à Lévis.

(Photo prise par Roger Martel le 26 juin 2017)

Tahar Gaïd parle de l’islam, dont il est un spécialiste reconnu – Juin 2017

Source : article de Boualem Bouahmed, Tahar Gaïd. Islamologue « Ceux qui créent de nouveaux péchés se substituent au Créateur », El Watan (jounal algérien), 21.06.17, http://www.elwatan.com//actualite/ceux-qui-creent-de-nouveaux-peches-se-substituent-au-createur-21-06-2017-347655_109.php

EXTRAITS

NOTE Tahar Gaïd, né en Algérie en 1929, a écrit plusieurs ouvrages consacrés à l’islam. Il a participé à la lutte pour la libération nationale (l’Algérie française l’a gardé en prison pendant six ans). Diplomate, il a été ambassadeur dans plusieurs pays. On lui doit L’Encyclopédie thématique de l’Islam (Éditions Iqra).

1

[Tahar Gaïd dit :] Avec un milliard cinq cent millions de fidèles, soit 20% de la population mondiale, l’islam est la seconde religion de la planète. Au cours des prochaines décennies, sa croissance se poursuivra, ne serait-ce que sous l’effet mécanique de la démographie. Souhaitons la fin du radicalisme de l’islam qui devient une grande menace pour l’avenir de l’islam et des musulmans. Souhaitons aussi pour tous les pays musulmans l’instauration des Etats de droit, fondés sur les principes démocratiques et de la liberté d’expression.

2

[Question du journaliste] Dans vos livres qui, faut-il le rappeler, sont à forte tendance didactique, vous soulignez que les droits de l’homme, la fraternité, l’égalité, la justice, le respect de la femme, sont prônés et exigés par l’islam. Comment expliquez-vous alors qu’on ne trouve pas leur traduction sur le terrain dans les pays dits musulmans ?

[Réponse de Tahar Gaïd] Les valeurs de l’islam ont été ensevelies dans les méandres de l’histoire. Si le Prophète, que le salut de Dieu soit sur lui, devait revenir en ce monde, il ne reconnaîtrait plus la religion dont il avait eu la charge de communiquer à l’humanité. Nous observons de nombreuses déviations, particulièrement dans le domaine du statut de la femme. Nous allons donner quelques exemples.

La polygamie a été généralisée alors que le Coran la limite aux mariages des orphelines. Après la bataille d’Uhud, les musulmans ont perdu quelque soixante-dix hommes, laissant des veuves et des orphelines. Pour éviter à ces dernières un sombre avenir, le Coran règle le problème en recourant au mariage. De nos jours, ce n’est pas la religion qui est pratiquée mais une inclination à la jouissance charnelle pour certains. De toute façon, bien observé, le Coran recommande la monogamie tant il est difficile voire même impossible d’appliquer l’égalité sentimentale et même l’égalité sociale.

Le Coran prévoit le témoignage de deux femmes et un homme pour régulariser la question des dettes au cours des transactions commerciales. Les hommes ont, à tort, généralisé ce verset à toutes les questions et à tous les témoignages. Quoi qu’il en soit, comment peut-on aujourd’hui mettre en parallèle deux femmes économistes avec, par exemple, deux ouvriers ou même deux fonctionnaires étrangers aux systèmes financiers.

Comment a-t-on décidé arbitrairement de cloîtrer ainsi la femme musulmane, après le décès de son mari, pendant plus de quatre mois, sachant qu’Asma, la sœur d’Aïcha, est sortie de chez elle pour accomplir une omra après la mort de son mari Talha lors de la bataille dite du chameaux.

Sur un autre plan, rappelons que par le passé, la place de la femme dans la société n’était pas celle que nous lui connaissons aujourd’hui. Citons un exemple pour illustrer mon propos : lors de la mort d’Ibnu Hambal, un des fondateurs de l’une des quatre écoles juridiques, 600 000 personnes (chiffre énorme pour l’époque) ont assisté à son enterrement, dont 200 000 femmes. Celles-ci ont accompagné les hommes à l’intérieur même du cimetière. Mieux encore, l’oraison funèbre fut prononcée par une femme.

Quant à l’absence, entre autres, d’égalité et de justice sociale, il convient de signaler que nous avons combattu le colonialisme. Libérés des contraintes coloniales, au lieu d’appliquer les nobles enseignements de l’islam, nous avons repris à notre compte les mauvaises leçons de l’autorité coloniale. C’est ainsi que nous avons légalisé l’accumulation des richesses, légitimé la fraude et la corruption, instauré l’inégalité sociale, toléré l’atteinte à la dignité humaine.

3

[Question du journaliste] Dès l’âge inaugural de l’islam, plusieurs courants de pensée sont apparus. Aux sunnisme, chî’isme, kharédjisme, mu’tazilisme et soufisme des premiers temps de l’islam sont venus se greffer d’autres mouvements tardifs à l’image du bahaïsme et de l’ahmadisme. Qu’est-ce qui peut expliquer tout ce foisonnement de courants qui se réclament d’un seul Livre ?

[Extrait de la réponse de Tahar Gaïd] […] C’est la preuve que la liberté d’expression existait aux premiers temps de l’islam, bien qu’obtenue au prix de sacrifices sanglants. C’est un acquis précieux que nous cherchons aujourd’hui à obtenir. Il est à préciser que ces courants de pensée se sont manifestés différemment et à des dates historiques différentes, non sans quelques affrontements sanglants.

[…] Nous sommes aujourd’hui témoins de l’existence de certaines branches sectaires qui se réclament de l’islam.

[…] Aucune ne fait école. Au contraire, elles sont diverses et contradictoires. Il ne faut donc pas s’étonner que le salafisme, sous ses deux dernières formes, perdurera aussi longtemps qu’une école ou plusieurs écoles ne s’imposeront pas […].

4

[Tahar Gaïd dit :] Le Coran n’a pas tort de déclarer que Dieu ne change pas l’état d’un peuple si celui-ci ne change pas son comportement intérieur.

Avoir une religion rend-il meilleur? Pour Platon, la vraie piété passe par une critique des croyances religieuses.

Source : Le Devoir, 17 juin 2017, http://www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo/501501/avoir-une-religion-rend-il-meilleur

– François Doyon – L’auteur est professeur de philosophie au cégep de Saint-Jérôme et il a publié «Les philosophes québécois et leur défense des religions» aux Éditions Connaissances et Savoirs (2017). –

EXTRAITS

Dans un Québec où l’on associe encore l’éthique à la culture religieuse, il est pertinent de se rappeler que, pour le philosophe grec Platon, la religion est capable d’inspirer le meilleur comme le pire. Le plus célèbre élève de Socrate écrit que la croyance dans les dieux peut et doit servir à nous rendre meilleurs, mais elle doit auparavant être expurgée de tous ses éléments qui pourraient inciter à commettre l’injustice.

[…]

Pour Platon, la vraie piété passe par une critique des croyances religieuses traditionnelles.

[…]

Le Coran contient un certain nombre de passages susceptibles de justifier théologiquement le djihadisme. Plusieurs passages de l’Ancien Testament sont aussi très violents, de même que certaines déclarations du Jésus des Évangiles, qui dit ne pas être venu apporter la paix, mais le glaive (Matthieu 10, 34). Platon nous dirait qu’il faut améliorer les religions du Livre. Platon voulait purifier la tradition religieuse de son temps. Dans une cité juste, on ne laisse pas « les enfants écouter les premières fables venues, forgées par les premiers venus, et recevoir dans leurs âmes des opinions le plus souvent contraires à celles qu’ils doivent avoir, à notre avis, quand ils seront grands » (La République, 377 b). Il faut au contraire « veiller sur les faiseurs de fables, choisir leurs bonnes compositions et rejeter les mauvaises »(La République, 377b-c). Les jeunes, insiste Platon, doivent être exposés à des modèles de vertu et non pas de débauche ; les premiers modèles qui leur sont donnés laissent des traces permanentes sur leur caractère moral. « Mais qu’on raconte l’histoire d’Héra enchaînée par son fils, d’Héphaïstos précipité du ciel par son père, pour avoir défendu sa mère que celui-ci frappait, et les combats des dieux qu’Homère imagina, voilà ce que nous n’admettons pas dans la cité, que ces fictions soient allégoriques ou non » (La République, 378d). Platon reconnaît que les fables religieuses, y compris celles qu’il faut comprendre au sens figuré, peuvent inspirer des crimes.

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Si le christianisme et l’islam étaient des religions respectant l’exigence de moralité de Platon, leurs adeptes les plus radicaux ne trouveraient pas dans la religion des justifications à leurs crimes. Or nous savons que les extrémistes chrétiens et musulmans peuvent aisément puiser dans la Bible ou le Coran des passages pour justifier des actes abominables. Que les passages soient mal compris par les auteurs de crimes n’est pas une excuse. Un texte sacré ne peut pas se permettre d’être équivoque en ce qui concerne la morale. Refuser d’admettre que les religions inspirent des comportements parfois inacceptables, c’est sombrer dans un angélisme naïf. Il reste plus sage de postuler que certaines religions peuvent inspirer le bien comme le mal. La foi est certes incapable de déplacer des montagnes, mais elle peut aussi lancer des pierres sur une femme sans défense ou jeter un homosexuel du haut d’un édifice.

L’islamisme radical et nos pudeurs de gazelle.

Christian Rioux, Nos «pudeurs de gazelles», Le Devoir, 26 mai 2017, p. 3, http://www.ledevoir.com/international/actualites-internationales/499657/nos-pudeurs-de-gazelles

[Après l’attentat de Manchester commis le 22 mai 2017]

EXTRAITS

Vingt-quatre heures avant le drame, Donald Trump prononçait un discours sur l’islam devant les représentants d’une cinquantaine de pays musulmans. À Riyad, ce président capable de toutes les excentricités et de toutes les vulgarités n’a pas eu deux mots pour mettre l’Arabie saoudite devant ses responsabilités. Elle qui propage à coups de milliards un islam barbare et rétrograde qui sert de terreau au terrorisme. L’angélisme d’Obama céderait-il la place au silence de Trump ?

Ailleurs domine ce que Jean-Luc Mélenchon appellerait des « pudeurs de gazelles ». Le leader de l’extrême gauche française désignait ainsi cette attitude qui consiste à refuser de nommer ce que tout le monde voit et qui nous saute aux yeux. Devant l’horreur de Manchester, on regarde ailleurs en se réfugiant derrière la sempiternelle « lutte contre LE terrorisme ». Comme si LE terrorisme était une bête inodore, incolore et sans saveur. Comme s’il ne s’agissait pas de combattre le terrorisme islamique. Un terrorisme qui ne pourrait pas se perpétuer s’il ne reposait pas sur une idéologie totalitaire et barbare ouvertement prêchée depuis des décennies un peu partout dans le monde.

Car pour que ce terrorisme puisse agir aussi impunément, il ne suffit pas de recruter quelques têtes brûlées. Il faut d’abord une idéologie, celle de l’islamisme radical formulée depuis des décennies et largement diffusée par une armée de disciples. Il faut ensuite un terreau de fidèles capable de produire sans cesse de nouveaux combattants, de les soutenir ou simplement de les tolérer. La lutte contre Daesh ne saurait donc s’exonérer du combat contre cette idéologie et ce terreau. Sans eux, pas de terrorisme.

On a évidemment raison de ne pas assimiler aux islamistes ces millions de musulmans qui pratiquent leur religion pacifiquement (ou qui ne la pratiquent pas). Mais la peur de l’« amalgame » ne peut justifier le silence ni le refus de questionner l’islam. Comment combattre en effet un ennemi qu’on ne nomme pas ?

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S’il fallait tirer une leçon de ce dernier attentat, c’est qu’il montre bien que le terrorisme islamique n’est en aucun cas le résultat de la misère des banlieues, de l’islamophobie, et encore moins de la laïcité, comme tant de bonnes âmes font mine de le croire. Au contraire, malgré de rares excès, nos sociétés ne peuvent que se féliciter d’avoir su résister à toute forme de vengeance et de persécution à l’égard des musulmans. Cette fois, la terreur frappe d’ailleurs dans un pays qui pratique depuis toujours le communautarisme et où l’on tolère même l’existence de tribunaux islamiques, comme ceux que l’on voulait créer en Ontario. Preuve que les barbares ne font pas ces distinctions.

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Photo de Shirley Baker Hulme (1932-2014), 1965

Manchester Art Gallery

Friday 19 May 2017 – Monday 28 August 2017

Source : http://manchesterartgallery.org/exhibitions-and-events/exhibition/shirley-baker/

« Baker’s photography documented the poverty and resilience of communities under siege while conveying her compassionate affection, empathy and indignation for the plight of her subjects. Pioneering British photographer Shirley Baker (1932-2014) is thought to be the only woman practicing street photography in Britain during the post-war era. Baker’s humanist documentary work received little attention throughout her sixty-five years career. This exhibition includes previously unseen colour photographs by Baker alongside black and white images and ephemera such as magazine spreads, contact sheets and various sketches. It specifically focuses on her depictions of the urban clearance programmes of inner city Manchester and Salford. This intense period of study, spanning from 1961 – 1981, documents what Baker saw as the needless destruction of working class communities. »

Pour en savoir plus sur Shirley Baker Hulme (et voir un certain nombre de ses photos) :

http://www.bbc.com/news/in-pictures-29410300