Port d’objets religieux visibles : Afficher pour vendre sa religion. L’habit fait le moine.

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/554561/afficher-c-est-vendre

Afficher, c’est vendre

Lucien Morin, Professeur émérite à l’Université Laval

17 mai 2019

Afficher pour vendre son produit. McDonald’s, son Big Mac. Subaru, sa voiture Crosstrek. Afficher pour vendre sa marque, son groupe. La pomme d’Apple, le crocodile de Lacoste. L’éléphant des républicains et l’âne des démocrates.

Afficher pour vendre ses valeurs. En plantant un drapeau du Canada dans le creux de son grand M, McDonald’s ne vend pas seulement des Big Mac, il vend aussi un choix politique et un pays. Acheter un Big Mac, c’est acheter le Canada. La Crosstrek est à l’avant-scène. Derrière, des forêts et des montagnes enneigées. « Notre terrain de jeu », dit l’affiche. Subaru affiche ses valeurs : une voiture est un jouet, son terrain de jeu, la planète vierge est à exploiter en char. Si le drapeau du Canada sur mon Big Mac m’apparaît indigeste, j’évite McDonald’s. Si j’ai une conscience écologique, je n’achète pas de Subaru.

Afficher, c’est parfois obliger à acheter. La Constitution du Canada de 1982 ne reconnaît pas l’existence de la nation québécoise. J’ai beau exister, être Québécois, de la nation québécoise, je ne peux pas ne pas respecter les lois du Canada, pour le moment. Mais si, pour les commanditaires canadiens des Jeux olympiques de Pyeongchang, les Canadian Tire, Ritz Crackers Canada, etc., « nous sommes tous de la nation canadienne », comme ils l’affichaient, le Québécois insulté que j’étais pouvait toujours se savoir obligé de respecter les lois du Canada sans pour autant se sentir obligé d’acheter ni les produits ni le Canada vendus par Canadian Tire et Ritz Crackers Canada.

Afficher pour vendre sa foi, sa religion. En ces matières de croyance religieuse, l’habit fait le moine. La musulmane avec son voile enseigne peut-être la chimie, elle vend aussi in vivo sa foi en la religion de l’islam. Le juif avec sa kippa, le curé avec son col romain font de même. Que la femme qui porte le voile soit croyante ou pas, enseignante ou pas, qu’elle le porte pour des raisons personnelles, peu importe, le voile est un signe religieux. Comme le col romain et la kippa. On peut vouloir y voir des symboles non religieux, ce sont des signes religieux. Et tout le monde n’est pas obligé d’acheter la religion « vendue » par les afficheurs de signes religieux. Si on veut une école laïque et un État laïque, on a le droit d’y interdire le port de signes religieux ostentatoires par les travailleurs de l’État et les pédagogues à l’école. Sans s’opposer à la religion.

Faire des choix

Certes, c’est difficile. Les passions, ses croyances… Mais dans une démocratie, c’est la responsabilité du législateur de faire des choix. C’est même encore plus difficile qu’on le croit. Dans son préambule, la Constitution du Canada affirme « la suprématie de Dieu ». Et toutes nos chartes des droits de la personne remontent aux lois d’Antigone, ces « lois non écrites et inébranlables qui viennent des dieux et nul ne sait le jour où elles ont paru ». Alors, la question se pose : au nom de quoi un État fondé sur « la suprématie de Dieu », et des chartes « qui viennent des dieux », peut-il interdire le port d’un signe religieux ? Mieux, au nom de quelle loi « non religieuse » le Canada qui affiche « la suprématie de Dieu » pourrait-il condamner une loi du Québec interdisant le port de signes religieux ?

Il n’y a pas de réponse « scientifique » à ces questions. Mais au nom de valeurs comme la dignité, la liberté et le respect mutuel, des personnes peuvent y apporter des réponses adéquates. D’ailleurs, « la science » invoquée par certains pour justifier leur position en ces matières non scientifiques ne découle-t-elle pas d’un choix de valeur plutôt que d’un théorème scientifique ?

Comme ils sont nombreux ceux qui oublient (ou feignent d’oublier) la liberté de conscience des enfants!

L’archevêque de Montréal, M. Christian Lépine, « voit dans l’interdiction du port des signes religieux une entrave à la liberté de conscience et de religion ». * M. Lépine devrait comprendre que les enseignants qui affichent leur appartenance religieuse (ils devraient plutôt pratiquer la neutralité religieuse) et qui mettent ainsi leur religion en valeur, ne font aucun cas de la liberté de conscience des jeunes (« les enfants sont libres de déterminer quels seront les principes qui guideront leur existence », dit l’ONG Humanium), ni des convictions de leurs parents.

*(https://www.ledevoir.com/politique/quebec/554503/projet-de-loi-21-l-archeveque-de-montreal-craint-pour-la-liberte-de-conscience).

Roger Martel, citoyen de Lévis

Il faut agir en faveur de la laïcité à l’école, au Québec.

 

https://www.ledevoir.com/opinion/idees/549944/monsieur-legault-agissez-en-faveur-de-la-laicite-a-l-ecole

Monsieur Legault, agissez en faveur de la laïcité à l’école

 

L’école accueille des enfants, par définition influençables,

et se doit de préserver les conditions d’acquisition des savoirs et de la culture universelle. 

Texte collectif*

15 mars 2019

Monsieur le Premier Ministre,

Vous vous apprêtez à présenter devant l’Assemblée nationale un projet de loi portant sur la laïcité de l’État. Nous vous soutenons dans cette initiative. D’emblée, nous pouvons vous dire que nos attentes sont élevées pour le milieu de l’éducation. S’agissant de l’école, le débat est trop souvent partiel. En effet, il tourne presque toujours autour de la question de l’interdiction de l’affichage des symboles religieux des enseignants. Cette façon de procéder nous semble réductrice, car elle omet l’essentiel : le rôle de l’école et le respect de la liberté de conscience des enfants. L’école accueille des enfants, par définition influençables, et se doit de préserver les conditions d’acquisition des savoirs et de la culture universelle.

Les Québécois ont eu à se pencher sur cette question à quelques moments phares de leur vie collective. Le rapport Parent est en ce sens un document fondateur. Inculquer une culture humaniste du monde et construire l’autonomie de jugement préparent les élèves à assumer le rôle qui deviendra, plus tard, le leur : habiter, construire, réenchanter le monde. Libérer l’école de l’emprise du clergé a constitué le point de départ d’une grande ambition.

Monsieur le Premier Ministre, vous êtes aujourd’hui confronté aux mêmes défis. En effet, comment accepter que des enseignants puissent exhiber des symboles religieux ostentatoires alors que leur fonction les oblige à se conformer à une certaine idée de la citoyenneté intimement liée à l’égalité entre les femmes et les hommes par exemple ?

L’enseignement ne consiste pas seulement à transmettre des savoirs et des savoir-faire, il véhicule, d’abord, une conception du monde, nécessairement inspirée par un choix de valeurs. Les deux impératifs doivent aller de pair. Il faut que les élèves apprennent à distinguer ce qui relève de la croyance et ce qui est de l’ordre de la connaissance. Ce qui peut avoir valeur d’universel et ce qui peut être lié à la particularité d’un individu. L’enseignant qui place ses croyances individuelles au-dessus de sa mission éducative se met dans une situation insurmontable. Évoquer cette exigence revient à considérer la liberté de conscience des élèves. Il est donc nécessaire d’interdire l’affichage des symboles religieux à l’école publique et d’imposer un seul et même régime à l’ensemble du corps enseignant. Ce n’est pas tout. Dans un souci de cohérence, cette exigence doit être étendue aux éducatrices en service de garde et à l’ensemble du personnel de l’école.

Quelques mots sur le voile puisqu’il fait l’objet, lui aussi, d’un débat intense. Le voile n’est pas une obligation religieuse. Par ailleurs, certains musulmans qui ont une lecture littéraliste des textes religieux en font une obligation. Il faut reconnaître que les musulmans sont divisés sur cette question. Ce qui est important à nos yeux, c’est d’évoluer avec son temps.

Avant de conclure, nous aimerions rappeler un simple fait, une évidence même, l’islam n’est pas une « race ». Mettre sur le même registre islam et « race » comme le font certains est dangereux. Surtout lorsque cette confusion est instrumentalisée de façon à jeter l’opprobre sur des personnes qui militent contre une approche fondamentaliste de l’islam en les traitant d’islamophobes, voire de racistes. L’islam est une religion pratiquée par des millions de personnes. Il y a des musulmans arabes, iraniens, chinois, russes, ouzbeks, maliens, soudanais, bosniaques, etc., et chacun pratique un islam en fonction de sa compréhension, de ses traditions, de sa culture et de son environnement institutionnel. Il existe plusieurs islams.

Au Québec, il s’agit de voir ce qui est compatible avec notre démocratie. Pour nous, il y a deux indicateurs pour mesurer ce degré de compatibilité : le respect des lois de notre pays d’adoption et la reconnaissance de leur primauté sur n’importe quelle autre considération.

 

*Ont signé ce texte :

Mohand Abdelli, ingénieur retraité ; Rachida Ait Tahar, enseignante ; Karim Akouche, poète, romancier et dramaturge ; Nadia Alexan, professeure retraitée ; Fatiha Attou, enseignante ; Amani Ben Ammar, comptable agréée ; Radhia Ben Amor, militante associative ; Djemila Benhabib, politologue et écrivaine ; Leila Bensalem, enseignante ; Djafer Bouchilawen, ingénierie Télécoms ; Ferid Chikhi, conseiller en emploi ; Kamal Codsi, entrepreneur ; Nadia El-Mabrouk, professeure à l’Université de Montréal ; Zabi Enayat-Zada, fiscaliste, auteur et conférencier ; Aziz Fares, auteur et journaliste ; Said Guerfi, professeur au collège ; Ensaf Haidar, présidente de la Fondation Raif Badawi ; Hassiba Idir, gestionnaire ; Nacere Irid, ingénieur ; Ali Kaidi, militant pour la laïcité, membre fondateur de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL) ; Ferroudja Kaidi, enseignante ; Ammar Lakehal, maître de taekwondo ; Leila Lesbet, technicienne en éducation spécialisée, militante féministe ; Belkacem Nasri, militant associatif ; Farid Salem, Solidarité Québec Algérie ; Nacéra Si Serir, enseignante ; Nacera Zergane, conseillère en sécurité financière ; Nabila Ben Youssef, comédienne et humoriste.