Le quotidien Le Soleil de Québec et l’une de ses journalistes, et la crédibilité des organes d’information.

Le 11 mars 2017, Madame Mylène Moisan publie, dans l’édition Internet de son journal, Le Soleil, une chronique intitulée La « petite liqueur » qui dérange (cette chronique paraîtra le lendemain dans l’édition papier). Elle écrit qu’ « Au CHSLD [L’auteure parle du Centre du Christ-Roi, situé à Québec. CHSLD : Centre d’hébergement et de soins de longue durée], neuf résidents avaient l’habitude, au souper, de boire une «petite liqueur ». Elle mentionne que ces neuf personnes « ont fait ça toute leur vie », « toute leur vie », boire une « petite liqueur » au souper; elle ajoute qu’une directive de 2016 a pour conséquence de les priver de ce bénéfice. Madame Moisan dit aussi que le président du comité des usagers du CHLSD a fait des démarches auprès de la direction et que cette dernière « [s’était] engagée à réévaluer la décision », et que, après, un «  comité de consultation, un autre, [avait] été créé pour donner son avis, le gros bon sens ayant visiblement été perdu en chemin », commente Madame Moisan, qui a manifestement estimé posséder assez d’informations pour pouvoir conclure que la direction avait manqué de bon sens.

Madame Moisan contrevient à des dispositions majeures du Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Elle enfreint celle-ci : « Les journalistes basent leur travail sur des valeurs fondamentales telles que l’esprit critique qui leur impose de douter méthodiquement de tout, l’impartialité qui leur fait rechercher et exposer les divers aspects d’une situation »; elle enfreint cette autre : « Les journalistes ont l’obligation de s’assurer de la véracité des faits qu’ils rapportent au terme d’un rigoureux travail de collecte et de vérification des informations » (Note 1). Madame Moisan, dans son article, donne la version des faits que lui a livrée le président du comité des usagers; quels efforts a-t-elle déployés pour « s’assurer de la véracité des faits » ? Aucun, si l’on en juge par son article. Son devoir lui imposait pourtant d’interroger la direction du CHLSD et celle du CIUSSS, et de présenter à ses lectrices et lecteurs la version des faits de ces directions. (Le CHSLD du Christ-Roi relève du CIUSSS de la Capitale-Nationale.)

Le quotidien Le Soleil, avec son article La «petite liqueur» qui dérange, viole une autre disposition du Guide de déontologie de la FPJQ, celle qui stipule que « Les titres et présentations des articles et reportages ne doivent pas exagérer ni induire en erreur. » (Note 1)

La légende de la photo qui accompagne l’article La «petite liqueur» qui dérange dans Internet, et celle de l’édition papier du journal, contreviennent à la disposition susmentionnée.

Dans la Toile, la légende se lit ainsi : « Du jour au lendemain, au CHSLD du Christ-Roi, on a décidé d’abolir la « petite liqueur » que neuf résidents avaient l’habitude de recevoir au souper ». La lectrice et le lecteur comprennent qu’il est maintenant interdit au CLSC de boire de la boisson gazeuse au souper; or, ce n’est pas le cas : les résidents peuvent boire de la boisson gazeuse au CHSLD; ce qui a changé, c’est ceci : le CHSLD ne fournira plus de la boisson gazeuse aux résidents; ces derniers devront s’en procurer eux-mêmes (avec l’aide, au besoin, d’un parent, d’un ami, d’un autre résident, du Comité des usagers). La légende induit donc en erreur [mais l’article « a fait grand bruit dans les médias sociaux », écrit une compagne de travail de Madame Moisan dans Le Soleil, le 12 mars (note 2)], l’article a peut-être fait vendre davantage d’exemplaires du journal, au grand plaisir des annonceurs).

À la une de l’édition papier du journal publiée le 12 mars 2017, l’article La «petite liqueur» qui dérange est présenté ainsi : La « petite liqueur » qui dérange. Dans un souci d’uniformité, des résidents d’un CHSLD ont perdu l’un de leurs rares plaisirs : une liqueur au souper. Une chronique de Mylène Moisan. » La vérité est la suivante, je le répète : les résidents qui veulent boire de la boisson gazeuse au souper peuvent toujours le faire, mais ils doivent se procurer leur « petite liqueur » eux-mêmes ou avec l’aide de quelqu’un. La présentation induit donc en erreur (mais l’article a peut-être fait vendre davantage d’exemplaires du journal, au grand plaisir des annonceurs, et il « a fait grand bruit dans les médias sociaux »).

Le journalisme est-il malade?

En 2005, dans l’avant-propos de son livre Il ne faut pas toujours croire les journalistes, l’expérimenté journaliste Mario Cardinal écrit : « Si ce livre a un fil conducteur, il faut le chercher dans la crainte qui m’anime que le journalisme perde sa crédibilité »; page 262, la dernière, il dit :

« L’exigence éthique voudrait que le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur trouve l’information dont il a besoin pour comprendre l’inhumanité des grands leaders politiques de ce monde et l’horreur qu’elle engendre.

« Pourtant, pas différente de celle qui se pratique dans la plupart des pays industrialisés, l’information canadienne et québécoise poursuit plutôt son petit bonhomme de chemin, avec très peu d’analyse, accrochée trop souvent à l’incendie du coin de la rue et à la hausse du prix de l’essence, péripatéticienne obligée entre l’amusement et le service à la clientèle. Dans ce dérapage voulu et contrôlé, où sont les journalistes? Que font-ils? Englués dans leur docilité, ont-ils encore le droit de rêver de crédibilité? » (Note 3)

En 2000, un autre journaliste, André Pratte, entré à La Presse en 1986, porte ce jugement sévère :

« Que faisons-nous [Pratte parle des médias, des journalistes] à part critiquer, dénoncer et accuser? Aidons-nous la population à comprendre la complexité des choses? Au contraire, nous renforçons ses préjugés. Aidons-nous ceux qui nous lisent et nous écoutent à dégager l’important de l’insignifiant? Rarement, puisque nous les inondons de tonnes de renseignements futiles, allant de sondages bidon aux élucubrations de nos vedettes en passant par les sports, auxquels nous accordons décidément une place démesurée. Contribuons-nous à aiguiser le sens critique du public? Non, car notre propre sens critique est détraqué, nous faisant passer sans crier gare de la dénonciation violente à l’admiration béate. » (Note 4)

L’an dernier, Josée Boileau, journaliste, trente ans de métier passés à La Presse, au Devoir (comme rédactrice en chef et directrice de l’information), a témoigné à son tour :

« Collectivement, les troupes [les journalistes] broient du noir, elles se préoccupent de ce qui attend la profession, inquiètes de la dégradation de l’information. J’ai beau avoir un tempérament qui me porte naturellement à l’enthousiasme, je ne peux pas faire abstraction de ce marasme.

« Je te l’ai dit [Josée Boileau s’adresse à une jeune journaliste], je ne veux pas te parler longuement de modèles d’affaires, car le contenu y compte pour trop peu : tu l’as compris, comme la chute des revenus publicitaires est la principale cause des problèmes des médias, bien des dirigeants d’entreprises de presse sont plus préoccupés de plaire aux annonceurs que de répondre aux besoins du public.

[…]

« Moi aussi, comme tant d’autres, je râle, et comme je suis accro à l’information, je râle beaucoup – tous les jours, ma foi! » (Note 5)

La maladie du journalisme est intolérable.

Ce n’est pas avec La «petite liqueur» que Le Soleil va remonter le moral des journalistes que Josée Boileau appelle « ces professionnels respectés qui quittent le métier par ras-le-bol, admis ou camouflé, de la pression et de la superficialité », ce n’est pas avec La «petite liqueur» que Le Soleil va requinquer les journalistes qui restent et qui « sont débordés, ne creusent plus ». (Note 5)

Dans toute société, la liberté d’expression et le droit des citoyennes et citoyens à l’information sont vitaux, la pratique du journalisme respectueuse de la liberté d’expression et du droit des citoyennes et citoyens à l’information est essentielle. Le signataire de ce texte en a la conviction; c’est pourquoi, aujourd’hui, il a fait grincer sa plume.

Roger Martel, citoyen de Lévis

 

Supplément

Le 14 mars 2017, Le Soleil revient sur le sujet de la «petite liqueur» qui dérange. Pourtant, Le Soleil n’est pas un journal qui parle beaucoup des adultes et des enfants qui, sur le territoire qu’il couvre, sont parfois ou souvent privés de « petite liqueur », mais aussi, surtout, de pain, de viande. Parlant de Lévis, j’aimerais demander quand Le Soleil, pour respecter le droit du public à l’information, fera connaître à ses lectrices et lecteurs certains mensonges publics que le maire et tout, oui, tout le conseil municipal de Lévis infligent aux Lévisiennes et aux Lévisiens, quand Le Soleil, pour respecter le droit du public à l’information, interrogera le maire de Lévis, M. Gilles Lehouillier, au sujet de ces affirmations troublantes du vérificateur général de sa ville, M. Yves Denis : a) « la ville [de Lévis] ne possède pas une connaissance suffisante de l’état actuel du marché afin de s’assurer qu’elle paie un juste prix »; b) Le degré de fiabilité des estimations des projets n’est pas défini et aucune ressource n’est dédiée pour documenter d’éventuels stratagèmes de collusion ou encore pour connaître l’évolution des prix sur le territoire de la Ville de Lévis »; c) « la ville se prive […] de possibilités d’obtenir de meilleurs prix » [Rapport annuel 2015, chapitre 3 (note 6)]. Le rapport du vérificateur a été rendu public le 13 juin 2016. Quels médias se sont attardés pour la peine sur le fait que le vérificateur avait écrit, dans ce rapport, que Lévis était incapable de « s’assurer qu’elle paie un juste prix », que Lévis était mal outillée pour détecter les stratagèmes de collusion?

Notes

1 https://www.fpjq.org/deontologie/guide-de-deontologie/#pt4

2 http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201703/12/01-5078132-petite-liqueur-refusee-dans-un-chsld-une-decision-locale-juge-barrette.php

3 Mario Cardinal, Il ne faut pas toujours croire les journalistes, Bayard Canada Livres, © 2005, pages 8 et 262

4 André Pratte, Les Oiseaux de malheur. Essai sur les médias d’aujourd’hui, Montréal, VLB Éditeur, © 2000, pages 13-14

5 Josée Boileau, Lettre à une jeune journaliste, Montréal, VLB Éditeur, © 2016, p. 93

6 Rapport annuel du vérificateur général au conseil municipal 2015, https://www.ville.levis.qc.ca/fileadmin/documents/pdf/verificateur/2015/Rapport_annuel_2015_du_verificateur_general.pdf

 

Propos de François-Marc Bernier, professeur de journalisme et ancien journaliste, rapportés le 3 mars 2017 par un journaliste du quotidien Le Soleil, Jean-François Cliche :

« …. si les médias traditionnels avaient su garder leur crédibilité,

les Breitbart* et cie n’auraient jamais connu de succès.

Et pour cette perte de crédibilité,

les journalistes ne peuvent pas blâmer grand-monde

hormis eux-mêmes. »

(http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/societe/201703/03/01-5075435-les-fake-news-ou-le-permis-de-mentir.php)

*Breitbart est le « média conservateur que dirigeait Stephen Bannon, le nouveau conseiller stratégique de Donald Trump »; ce média « est accusé d’être raciste, antisémite, suprémaciste ».

(En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/elections-americaines/article/2016/11/16/qu-est-ce-que-breitbart-news-le-site-antisemite-que-dirigeait-le-nouveau-conseiller-de-trump_5032379_829254.html#zpLezCeiZqvfKRmK.99)

Au Québec, on ne tue pas les journalistes, mais ils ne sont pas toujours libres de dire la vérité. – L’ONU appelle à garantir le droit des journalistes à dire la vérité.

A l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a appelé lundi à briser le cycle de l’impunité et garantir le droit des journalistes à dire la vérité, sans avoir à craindre ceux qui occupent des positions de pouvoir.

Source : Centre dactualités de lONU – LONU appelle à garantir le droit des journalistes à dire la vérité

LE SOLEIL, journal de Québec, est-il écrit par le maire de Québec ?

Le quotidien Le Soleil, un journal de classe mondiale selon Le Soleil, est publié dans la « Capitale nationale » du Québec.

Le 16 juillet 2015, Le Soleil n’a trouvé rien d’autre à mettre dans sa première page que Mike Jagger et une assiette de langoustines.

 

Une du Soleil Jagger le 16-0-2015

SONDAGE

Première question – Selon vous, votre journal préféré traite-t-il suffisamment et honnêtement des événements qui surviennent dans les domaines de la vie politique, sociale et économique.

Deuxième question – Selon vous, votre journal préféré fait-il suffisamment d’efforts pour éclairer le jugement de ses lecteurs ?

Troisième et dernière question – Selon vous, le journal Le Soleil (quotidien de Québec, « Capitale nationale » du Québec), est-il écrit par Régis Labeaume, maire de Québec ?

 

 

Devoir 18-07-2015_Labeaume maire cigale_Qc - 2 - Version 2

 

« Celui qu’on désignait dès 2008 comme un « super-maire » a trébuché cet hiver sur un dossier à la fois élémentaire et fondamental dans toute gouverne municipale : la cueillette des ordures. La Ville a adopté et appliqué un nouveau plan de cueillette devant faire réaliser des économies. Celui-ci a soulevé un tollé dans plusieurs quartiers. M. Labeaume a d’abord, comme souvent, accusé les fonctionnaires d’avoir mal fait leur travail ; puis a rétropédalé pour finalement rétablir les méthodes antérieures. L’affaire a fait grand bruit, a enragé des citoyens. Mais elle a rapidement cédé la place, dans le débat public, à des dossiers qui semblent toujours prioritaires à Québec : les Nordiques reviendront-ils ? Qui chantera à l’ouverture du Centre Vidéotron ? Quel « gros nom » chantera sur les Plaines cet été ? etc.

« Le maire favorise souvent — de manière intentionnelle ou non — cette diversion par le divertissement, par le festif. Il est devenu à plusieurs égards un maire « cigale ». Depuis sa deuxième élection, il a tout misé sur le retour du hockey professionnel à Québec et la construction d’un amphithéâtre. Celui-ci, en l’absence d’une équipe professionnelle de hockey, risque d’être extrêmement coûteux pour la Ville. »

Antoine Robitaille, Le maire cigale, Le Devoir, 18 juillet 2015, http://www.ledevoir.com/politique/quebec/445418/l-eau-a-quebec-le-maire-cigale

Roger Martel (le Passeur de la Côte)

 

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« Autrefois on ne parlait pas de « populisme », même si le mot existait, mais de démagogie. L’excellent Alain Rey donne cette définition du démagogue : « Celui qui conduit le peuple en le flattant ». La phrase suivante dans son Dictionnaire culturel est celle-ci : « La démagogie est le pire ennemi de la démocratie ». (Serge July, Dictionnaire amoureux du journalisme, Paris, Plon, 2015, p. 665)

Québec-Presse. Un journal libre et engagé (1969-1974)

Vient de paraître  Avril 2015

Québec-Presse Un journal libre et engagé (1969-1974)

JACQUES KEABLE | Éditions Écosociété | 208 pages

Québec-Presse 18-01-1970 vol 2 no 3 Une

Source : Éditions Écosociété, http://ecosociete.org/livres/quebec-presse

Faire cause commune avec les classes populaires et les syndicats, combattre le capitalisme, lutter pour l’indépendance du Québec… Le journal Québec-Presse, qui parut de 1969 à 1974, n’a jamais prétendu être « neutre » et « objectif ». Bien au contraire! Revendiquant et assumant une totale indépendance journalistique, y compris à l’égard des syndicats qui le finançaient, cet hebdomadaire progressiste voulait faire contrepoids aux médias de masse et bloquer la route aux fossoyeurs des acquis de la Révolution tranquille.

Artisan de la première heure de Québec-Presse, Jacques Keable retrace ici l’histoire de cette aventure journalistique aussi exceptionnelle qu’inspirante. Truffé d’anecdotes parfois rocambolesques, son « récit de l’intérieur » nous fait revivre tout un pan de l’histoire du Québec, de la crise d’Octobre 1970 au Front commun intersyndical de 1972, en passant par les luttes féministes, la défense de la langue française, la pollution de l’environnement ou la corruption dans le monde municipal. Il nous fait aussi partager la vie de cette salle de rédaction qui fonctionnait en autogestion et où se croisaient Gérald Godin, Jacques Parizeau, Micheline Lachance et même – secret bien gardé révélé par l’auteur – Réjean Ducharme, très discret correcteur de ce journal empêcheur de tourner en rond.

Mais la liberté a un prix. Après cinq ans de travail journalistique qui agaça profondément bien des personnalités publiques, à commencer par René Lévesque, l’hebdomadaire du dimanche croula sous les problèmes d’argent.

À la lumière de cette expérience, Jacques Keable nous met en garde contre les dangers de l’hyper-concentration actuelle des médias et nous rappelle la nécessité vitale, pour une société démocratique, de conserver une information diversifiée au service du bien commun.

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