Parution du numéro de mars-avril 2018 de la revue québécoise Relations. Décoder les temps présents.

http://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/tumultes-politiques-decoder-les-temps-presents/

 

Revue québécoise Relations, numéro 795, mars-avril 2018   (Relations est publiée par le Centre Justice et Foi)

 

Tumultes politiques : décoder les temps présents

EXTRAIT

Par : Jean-Claude Ravet

 

Depuis un certain temps, un phénomène se répète à l’échelle du globe : l’élection de gouvernements autoritaires et populistes défendant un nationalisme ethnoculturel intolérant à l’égard des femmes, des minorités et des migrants. Pensons aux gouvernements de Narendra Modi en Inde, de Rodrigo Duterte aux Philippines, de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, de Viktor Orbán en Hongrie, de Beata Szydło en Pologne, de Vladimir Poutine en Russie et de Donald Trump aux États-Unis, pour ne nommer que ceux-là. Sans parler de la montée, un peu partout, de mouvements et de partis d’extrême droite.

On ne peut dissocier cette reconfiguration politique des effets radicalement déstructurants entraînés par les politiques néolibérales menées depuis les années 1980 au sein des sociétés happées par la globalisation capitaliste. Imposées comme incontournables, mais soi-disant porteuses de promesses de richesse et de bien-être collectifs, ces politiques – axées sur la privatisation des services publics, le démantèlement de l’État social, la délocalisation des entreprises, la fiscalité au profit des riches, la financiarisation de l’économie – et l’atomisation concomitante du tissu social ont dans les faits creusé les inégalités et sapé la souveraineté économique et politique des États, les transformant en de véritables vassaux au service des organisations financières et des multinationales. Et quand un parti de gauche arrive au pouvoir, que fait-il sinon appliquer servilement la marche à suivre dictée par une élite financière toujours plus gourmande et prédatrice, indifférente au sort de la société, dont elle ne se sent aucunement redevable ? Cette élite financière et libérale a toutefois su habilement récupérer et désamorcer les revendications émancipatoires des mouvements sociaux en faveur des femmes et des minorités sexuelles pour les mettre au service de l’atomisation de la société et d’une conception capitaliste du progrès, déconnectée de toute considération collective et éthique. Comment s’étonner dans ces conditions que, dans bien des pays, une bonne partie de la population – désœuvrée, dépossédée et abandonnée par les pouvoirs politiques – en vienne à se tourner vers une droite autoritaire qui lui promet de la défendre contre l’oligarchie, et de redonner à la nation sa grandeur perdue ? Carburant naturellement au ressentiment, à la colère et au cynisme, cette droite, comme le fascisme des années 1930, est habile à canaliser ces passions tristes contre des boucs émissaires tout désignés, lui permettant de continuer à servir en sous-main l’élite financière qu’elle prend pourtant pour cible…

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SOMMAIRE DU NUMÉRO D’AVRIL 2018 :

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Oncle Bernard – L’anti-leçon d’économie. À Voir le dimanche 27 mars au Canal Savoir à 19 h 30.

Un documentaire de Richard Brouillette avec Bernard Maris, alias Oncle Bernard

Source : Oncle Bernard – Lanti-leçon déconomie – accueil

« Bernard Maris, alias Oncle Bernard, fut assassiné lors de l’attentat à Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015. Tournée en mars 2000, dans le contexte du film L’encerclement – La démocratie dans les rets du néolibéralisme, cette fascinante entrevue avec Oncle B., constitue une véritable «anti-leçon d’économie». Sans fard ni artifice, le réalisateur laisse toute la place à la parole riche, dissidente, acérée et mutine de Maris. En toute liberté, celui-ci assène à loisir des vérités percutantes qui renversent les dogmes sempiternellement ressassés par le chœur vibrant de la valetaille de la «science» économique. Formidable vulgarisateur dont la verve, l’éloquence, l’érudition et l’alacrité parviennent à rendre passionnants les sujets les plus arides, Oncle Bernard déploie au fil de cet entretien une pensée courageuse en son originalité, qui se révèle d’autant plus précieuse en ces temps de démission intellectuelle et d’austérité économique. »

L’austérité, oeuvre des « juntes civiles ».

L’austérité, oeuvre des « juntes civiles »

Par André Jacob

EXTRAIT

Dans le numéro du Monde diplomatique de décembre 2011, Serge Halimi intitulait son éditorial tout simplement ‘ »Juntes civiles » pour qualifier les gouvernements de la droite politique et économique qui ont dominé la scène européenne de la dernière décade avec leur stratégie politique appelée « lutte au déficit et austérité » notamment en Grèce, en Italie et en Espagne. Dans un article récent paru dans le Huffington Post Québec, le professeur Bernard Vachon qualifie le gouvernement Couillard de « dictature démocratique ».

Les mots ne sont p;as anodins. Une junte, au sens moderne du terme, réfère à un groupe de militaires ardents défenseurs du libéralisme économique qui prennent le pouvoir par un coup d’État. Par analogie, le gouvernement de Philippe Couillard a pris le pouvoir en ne présentant pas son vrai programme de restructuration (voire de destruction) de l’État, ce que Francine Pelletier du Devoir a qualifié de coup d’État. Pour arriver à ses fins, un « noyau dur » composé de banquiers, fidèles croyant aux dogmes du libéralisme économique (Leitão, Coiteux, D’Aoust), impose un nouveau modèle de société générateur d’inégalités sociales et économiques. Ces représentants d’une minorité de la classe dominante au plan économique mettent leur idéologie en pratique avec le soutien des « orienteurs professionnels de la droite » qui se drapent de l’orthodoxie néolibérale réunis sous diverses bannières comme l’Institut économique de Montréal, la Fédération des Chambres de commerce, le Conseil du patronat, quelques experts du monde économique (universitaires, pensons notamment aux individus derrière le rapport Godbout) et des amuseurs publics des stations de radio démagogiques et populistes.

L’austérité, oeuvre des « juntes civiles », revue À Bâbord, numéro 60 (été 2015), p. 36

NOTES du Passeur de la Côte
Serge Halimi « Membre de l’équipe de rédaction du Monde diplomatique depuis 1992, il occupe depuis mars 2008 le poste de directeur de ce mensuel. Fils de l’avocate Gisèle Halimi, Serge Halimi, docteur en sciences politiques de Berkeley, a été professeur associé à l’université Paris VIII de 1994 à 2000. » (http://fr.wikipedia.org/wiki/Serge_Halimi)
« Bernard Vachon a fait carrière comme professeur-chercheur au département de géographie de l’Université du Québec à Montréal (1969-2000). Il est […] détenteur d’un doctorat de la London School of Economics and Political Science en Angleterre ainsi que de l’Université de Liège en Belgique dans les domaines de l’aménagement et du développement territorial. » (http://quebec.huffingtonpost.ca/bernard-vachon/)
Francine Pelletier « Journaliste depuis plus de 30 ans, Francine Pelletier a travaillé tant en français qu’en anglais, à la presse électronique qu’à la presse écrite. Sa carrière l’a menée de la co-fondation et direction éditoriale d’un magazine féministe (La Vie en rose) à l’écriture d’une chronique hebdomadaire au quotidien La Presse. Elle a également collaboré au journal Le Devoir et The Gazette, aux magazines L’Actualité, Macleans et Châtelaine, ainsi qu’aux émissions Sunday Edition au réseau CTV, The Editors à PBS et Morningside à la radio de CBC. » (http://www.francinepelletierleblog.com)
Leitão, Carlos J., ministre des Finances, gouvernement du Québec
Coiteux, Martin, ministre responsable de l’Administration gouvernementale et de la Révision permanente des programmes
Président du Conseil du trésor, gouvernement du Québec
Daoust, Jacques, ministre de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations, gouvernement du Québec
L’article de Serge Halimi dont parle André Jacob commence ainsi :
« Maniant le chantage à la faillite et la peur du chaos, deux anciens banquiers, MM. Lucas Papadémos [économiste, premier ministre de la Grèce en 2011 et 2012] et Mario Monti [Italien, économiste, président du Conseil des ministres de 2011 à 2013] viennent de prendre le pouvoir à Athènes et à Rome. Ce ne sont pas des techniciens apolitiques, mais des hommes de droite, membres de la Commission trilatérale, connue pour avoir dénoncé l’excès de démocratie des sociétés occidentales. »
On peut lire la suite au http://www.monde-diplomatique.fr/2011/12/HALIMI/47028.

L’hôpital : un nouveau modèle québécois…

Un ancien hopital_Le Livre de la vie active, manuscrit 16e s- v2

Lévis (Québec), veille du premier avril 2015 – Le gouvernement du Québec, dirigé par le médecin Philippe Couillard, connu sous le même nom en Arabie saoudite où il s’est illustré dans le commerce des tulipes fouettées et des œillets tout aussi fouettés, planche sur un nouveau modèle d’hôpital. L’exquise esquisse au crayon noir reproduite ci-dessus porte la signature, qui en impose par sa taille, du médecin Gaétan Barrette, ministre de la Santé, ainsi que celle, qui contient une faute, du médecin Yves Bolduc, ancien ministre de l’Éducation pourtant. C’est Madame Lise Thériault, ministre de la Sécurité publique, qui a suggéré aux médecins du Parti au pouvoir pour le moment d’ouvrir les salles toutes communes du futur hôpital québécois au dévouement des seules personnes de sexe féminin (« le sexe qui sécurise », a dit la ministre) que l’on aurait pris soin, sans jeu de mots idiot, de couvrir généreusement d’un uniforme qui rappellerait aux citoyens assez âgés pour les avoir connues, et qui, pour ce qui est des hommes, n’ont pas oublié non plus les belles danseuses à gogo qui à la télé de Radio-Canada ou du Canal 10 embellissaient les chansons qu’interprétaient Donald Lautrec, Pierre Lalonde ou Joël Denis – un uniforme qui rappellerait, disions-nous, les religieuses catholiques qui agrémentaient le paysage québécois avant la création du ministère de l’Éducation en 1964. Madame Thériault n’aurait pu trouver quelque chose de plus excitant que sa suggestion pour faire venir l’eau à la bouche de Martin Coiteux, assoiffé président du Conseil du trésor du Québec : « Des femmes, rien que des femmes ! salivait-il, on les convaincrait de travailler pour moins cher que les hommes ! » Si vous avez comment améliorer le modèle d’hôpital du Parti Néolibéral du Québec, envoyez-lui un mot ou écrivez ce mot sur une plaque de carton et allez vous promener dans les rues.
Roger Martel (le Passeur de la Côte)

CITATIONS DE PIERRE BOURDIEU, sociologue français (1930-2002). « Auteur d’une des œuvres théoriques les plus importantes du XXe s., Pierre Bourdieu a contribué à renouveler entièrement la sociologie et l’ethnologie tant françaises que mondiales. Il fut aussi un intellectuel très engagé auprès des mouvements sociaux. »

(Encyclopédie Larousse, http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Pierre_Bourdieu/109786)

NÉOLIBÉRALISME

« Le néolibéralisme vise à détruire l’Etat social, la main gauche de l’Etat (dont il est facile de montrer qu’il est le garant des intérêts des dominés, démunis culturellement et économiquement, femmes, ethnies stigmatisées, etc.) Le cas le plus exemplaire est celui de la santé que la politique néo-libérale attaque par les deux bouts, en contribuant à l’accroissement du nombre des maladies (à travers la corrélation entre la misère, causes structurales – et la maladie : alcoolisme, drogue, délinquance, accident du travail, etc.) et en réduisant les ressources médicales, les moyens de soigner (c’est l’exemple de la Russie, où l’espérance de vie a baissé de 10 ans en 10 ans ! – de l’Angleterre). »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

« Contrairement à l’idée répandue que la politique de « mondialisation » tend à favoriser leur dépérissement, les Etats continuent en fait à jouer un rôle déterminant au service de la politique qui les affaiblit. Il est remarquable que les politiques visant à déposséder les Etats au profit des marchés financiers ont été édictés par des Etats, et, qui plus est, des Etats gouvernés par des socialistes. Ce qui signifie que les Etats, et tout spécialement ceux qui sont gouvernés par des sociaux-démocrates, contribuent au triomphe du néo-libéralisme, non seulement en travaillant à la destruction de l’Etat social (c’est-à-dire notamment des droits de travailleurs et des femmes, mais aussi en cachant les pouvoirs qu’ils relaient. »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

(Source : http://www.toupie.org/Citations/Neoliberalisme.htm)

La chosification et la mutilation de la vie humaine.

Source : Relations, http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3471 vu le 19-11-2014 Relations no 775,  novembre-décembre 2014

 

 

Des chemins d’humanité

Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de la revue québécoise Relations

 

« Qui nous enseigne par la mort

le sens dévorant de la vie?

Une vie est plus qu’une raison

le sang est plus qu’un théorème

que vaut-elle la vérité

la plus pure, la plus troublante

auprès d’une goutte de sang? »

Benjamin Fondane, Job

 

En 1946, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, Camus s’envolait aux États-Unis pour donner une conférence qu’il intitula La crise de l’Homme. Son constat était implacable : « la bête était morte » mais « le venin n’a pas disparu », il continue à pervertir la société. Il poursuit : « tous vivent avec l’angoisse plus ou moins précise d’être broyés d’une façon ou l’autre par l’Histoire ». Ses paroles sont encore actuelles, mais il conviendrait sans doute de remplacer Histoire par Progrès. De fait, la dignité humaine n’a pas beaucoup de poids devant les impératifs techniques et financiers du progrès, devenu un bulldozer aux dimensions du monde qui écrase sur son passage autant de vies, de cultures et de sociétés que nécessite l’avancée de la globalisation. Les États en sont des pilotes bien dociles. Au service de qui? de quoi? Certainement pas des communautés humaines. Un monde inquiétant qui se fonde sur la loi des plus riches et des plus puissants techniquement. En plus de dévaster la Terre par leur avidité et leur démesure, un petit nombre d’ « adorateurs » modernes du dieu Mammon – pour qui tout se vend et s’achète –, enseigne que les nouveaux noms de la liberté, de la culture et de la paix sont la servitude, l’insignifiance et la guerre.
Ainsi d’une tendance que l’on observe de plus en plus dans le milieu universitaire : la fabrique de techniciens sans âme qui modèlent la réalité à l’idéologie néolibérale et aux inventions technologiques, sans tenir compte des conséquences sur la vie et, encore moins, sur la condition humaine. Nous n’aurions pas d’autres choix que de nous adapter… Ce « réalisme d’adaptation », Bernanos le qualifiait déjà de « bonne conscience des salauds », car dans cette perspective, « soyez réalistes » ne signifie pas autre chose que « soyez lâches ». On nous invite désormais à vivre en baissant la tête. Qui résiste ou questionne est d’emblée un réac impénitent. La douleur humaine, l’humiliation, la perte de sens, la médiocrité, le dégoût, ne sont que des inconvénients, certes ennuyeux, mais le prix à payer pour être de son temps. Toutes les valeurs sont d’ailleurs passées à la moulinette du « progrès » et jugées à l’aune de leur « utilité » dans le bon fonctionnement d’un système qui ne se gêne pas pour écraser l’humain ou ravager la Terre. Même la torture et la terreur se couvrent d’un vernis de normalité.
Si beaucoup sont tétanisés devant le déploiement sans précédent de la puissance technique et financière, il reste que « nous sommes nombreux à n’être pas nombreux » (Béla Tarr), à penser encore que ce qui peut nous «sauver de ce monde désespérant est la dure fraternité des hommes en lutte contre leur destin », selon les mots de Camus. En effet, depuis des siècles, cette solidarité autour de valeurs cardinales telles que la dignité inaliénable de l’être humain, la liberté, l’égalité, les droits humains – qu’évoque particulièrement l’humanisme – caractérise quantité de luttes contre les tentatives de chosification et de mutilation de la vie humaine. Une parole de l’Évangile exprime bien l’esprit subversif qui anime encore aujourd’hui les artisans – croyants et non croyants – d’une société véritablement humaine : « La Loi (le shabbat) a été faite pour l’être humain et non l’être humain pour la Loi » (Marc 2, 27). Encore ici, nous pouvons remplacer Loi, sans trahir sa signification radicalement subversive, par Nation, Histoire, Progrès, Capitalisme, etc., au nom desquels on a cherché et cherche encore aujourd’hui à réduire les humains à l’état de moyens ou de marchandises.
Aujourd’hui, les chemins d’humanité qui s’ouvrent à nous devraient cependant pouvoir se dégager de certains aspects de l’humanisme des Lumières qui ont permis à de nouveaux maîtres de se revendiquer les héritiers de l’humanisme, mais qui ont engendré en réalité des formes nouvelles de servitude. Pensons, notamment, à la primauté donnée à la raison abstraite, instrumentale, calculatrice, comme l’expression par excellence de l’humain, marginalisant des dimensions essentielles que sont l’expérience sensible, l’imagination et les émotions, jugées secondaires, voire « parts animales » de l’humain à mettre en cage. Cette primauté a contaminé jusqu’aux idées mêmes de liberté et d’autonomie, les mettant au service de l’atomisation de la société en agrégat d’individus autosuffisants et de la réduction du monde à un pur réservoir de ressources exploitables à souhait jusqu’à la dévastation.
Le déploiement d’une telle rationalisation n’est pas étranger à ce que Hannah Arendt appelle, dans Condition de l’homme moderne, « l’aliénation du monde ». Cette notion cherche à rendre compte du fait que, de plus en plus incités à nous arracher, au nom de la raison, à ce qui nous relie intimement et symboliquement au monde – la culture, le langage, la mémoire, les récits –, nous avons fini par nous considérer comme lui étant étrangers. Les limites de la condition humaine, inhérentes au fait d’être des « habitants de la Terre », en viennent à être perçues comme des contraintes méprisables qu’il faut transgresser par tous les moyens techniques à notre disposition.
Chercher des chemins d’humanité conduit dès lors à remettre en cause cette coupure, toujours prévalente à notre époque, entre l’être humain et son monde, entre la raison et l’émotion, entre l’esprit et le corps. C’est établir un nouveau rapport au monde qui n’est plus caractérisé par une volonté de mainmise absolue sur l’environnement et par une obsession de contrôle, mais par une relation de respect et d’attachement à l’égard de la vie et de la Terre. Enfin, c’est ramener l’abstraction dans l’orbite de l’existence concrète et la fragilité au cœur de la compréhension de la condition humaine. Une place centrale est ainsi laissée au dialogue, au partage, à la sollicitude dans les rapports humains et, particulièrement, à l’attention aux voix de la souffrance qui nous appellent à répondre de la vie : « Je suis le gardien de ma sœur, de mon frère ». La liberté murit en responsabilité.
Emprunter les chemins d’humanité, c’est par ailleurs réenchanter un monde aplati, obsédé par l’inessentiel, en y réintroduisant la quête et la profondeur du sens. La transcendance peut exprimer l’« ouverture à l’abyssalité de l’humanité » (Karel Kosik), « l’insaisissable dans l’immanence » (Merleau-Ponty), qui conduit à habiter aussi le mystère, l’obscurité intérieure. Elle est Présence d’un manque – Dieu pour certains – qui met l’existence en mouvement, en devenir. Soif de justice avivée. Personne ou Rien, la transcendance évoque le tragique de la vie et sa beauté, faisant barrage à l’insignifiance et au trop-plein de vide qui ont pris possession du monde. Elle n’est pas synonyme d’oppression ni d’aliénation. Portée par l’humain, elle est fragile, comme la beauté et la bonté qui dépouillent et émerveillent.
Ces chemins d’humanité, à travers lesquels nous habitons poétiquement le monde, nous ramènent au cœur de l’existence comprise comme résistance et chant.

 

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Au Québec, cessons vite de gérer le capitalisme avec le Parti libéral ou le Parti québécois! Il est temps de choisir la voie de la gauche!

Article – REVUE RELATIONS

Relations numéro 771, avril 2014 (http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3342&title=la-voie-de-la-gauche)

La voie de la gauche

Par Jean-Claude Ravet (rédacteur en chef de Relations)

Il est consternant de voir que les partis qui briguent actuellement le pouvoir au Québec et qui ont des chances d’être élus n’aspirent qu’à gérer le capitalisme, sans remettre en question le productivisme et le consumérisme, dans l’espoir de briller dans le concert des nations. Ils se refusent à prendre les mesures nécessaires pour éviter la catastrophe annoncée de l’« agonie planétaire » (Edgar Morin), dont le réchauffement climatique n’est qu’une des multiples déclinaisons. Nous savons depuis longtemps que le Parti libéral chante à l’unisson avec le monde des affaires et n’a d’autre prétention que d’être le gestionnaire du statu quo. D’aucuns attendaient plus du Parti québécois, qui a longtemps maintenu vivante la fibre de la solidarité sociale, même si avec le temps elle s’est fragilisée. Prônant la souveraineté, il a longtemps eu la profondeur de vue que nécessite un tel projet et a su faire écho aux préoccupations écologiques et sociales d’une grande partie de la population durant le printemps érable. Mais après avoir joué d’une manière populiste la carte identitaire à des fins électoralistes, quitte à s’aliéner des alliés potentiels de la cause souverainiste au sein des communautés culturelles, voilà qu’il verse maintenant dans l’apologie de l’exploitation du pétrole de schiste, faisant miroiter des promesses de prospérité.
 
Toujours cette vieille manière de faire de la politique à courte vue, le nez collé sur le pouvoir et le profit : la gouvernance sans vision, la servilité bon enfant aux règles du jeu édictées par les lobbies et les puissances financières. Les riches finissent toujours par en sortir gagnants, inébranlablement confiants dans leurs moyens de se tirer d’affaire quoi qu’il arrive, quitte à sacrifier la nature ou des populations superflues pour leur jouissance paisible des choses – le monde, après eux, dût-il en périr.

Le temps presse pourtant de saisir l’enjeu de notre époque : la Terre, notre unique demeure, nous sommes en mesure de la détruire. Il nous faut en prendre soin. Dans le péril qu’elle fait planer sur le monde, la globalisation capitaliste a eu la conséquence « heureuse » de nous faire prendre conscience de notre responsabilité à son égard. Une politique nationale ne peut faire fi du souci écologique pour notre habitation commune, la Terre. Nous ne pouvons plus faire comme si nous étions déliés du reste du monde. Nul n’est une île, cela est vrai pour les individus autant que pour les États. Et toute affirmation nationale se doit d’être en même temps chemin d’évitement de l’autodestruction planétaire.

Pour sortir du cul-de-sac, il nous faudrait avoir le courage de prendre la voie de la gauche. Pas l’ancienne, productiviste, autoritaire et bureaucratique, ni la « nouvelle » gauche de façade qui promet la solidarité mais qui, une fois au pouvoir, met la table aux politiques néolibérales d’austérité qui ne servent qu’aux riches, comme on le voit en France. Mais celle de la résistance. Celle qui a pour volonté ferme de tirer le frein d’urgence du train du soi-disant progrès, qui roule à toute vitesse sur les rails de la démesure financière et technique et laisse derrière lui misère et désolation. Celle qui a pour visée le mieux-vivre, le partage et la préservation des conditions dignes de vie. Celle pour qui la terre est commune et non enjeu d’appropriation et d’expropriation, et pour qui l’économie est au service de la société et non l’inverse. Celle qui sait puiser à une longue tradition d’entraide et de solidarité avec les laissés-pour-compte, de lutte contre l’injustice, de participation démocratique et de défense du bien commun, et qui puise ainsi, même sans le savoir, à l’esprit de l’Évangile.

Récemment, le sociologue de droite, Mathieu Bock-Côté, dans une émission de Radio-Canada, taxait cette gauche d’utopiste, l’accusant de ne pas vouloir vivre « dans le monde réel ». Il est plus que temps de prendre conscience que ceux qui vivent dans l’illusion, ce sont ces « réalistes » qui soutiennent une manière de vivre qui dilapide les ressources, détruit les écosystèmes, creuse le fossé entre une infime minorité de riches et une multitude de pauvres. Ce « réalisme » des serviles, comme des maîtres, n’est plus tenable. Il s’appuie sur le fantasme de la domination et du profit sans limite d’une élite. Une autre voie est possible et urgente pour sortir l’humanité de l’impasse où cela nous a menés. À nous de l’investir.


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Pour sortir (enfin !) de la crise du néolibéralisme, il faut réhabiliter l’État social.

Le texte suivant est tiré de L’Âge de faire, http://www.lagedefaire-lejournal.fr/vive-la-depense-publique/

Vive la dépense publique !

Par Christophe Ramaux – Université de Paris, auteur de L’Etat social pour sortir du chaos néolibéral (Mille et une nuit), membre des Economistes atterrés

La crise qui n’en finit pas est clairement celle du néolibéralisme. Finance libéralisée, libre-échange, austérité salariale et endettement privé des ménages : ce régime a explosé en 2007. Les néolibéraux sont pourtant à l’offensive. Ils prennent prétexte des conséquences de leur modèle – la hausse des dettes publiques et les différentiels de compétitivité (fruit de la concurrence sociale et fiscale mortifère entre pays de l’Union européenne elle-même) – pour aller plus loin dans l’application de leur politique.

La dépense publique est désignée comme une galeuse. Ce n’est pas nouveau : c’est sous un angle accusateur qu’elle est traditionnellement désignée et même nommée (« charges sociales », « prélèvements obligatoires »). L’idée communément répandue est la suivante : le public supposé improductif serait financé par un prélèvement sur le privé, ce qui étranglerait celui-ci, alors même qu’il créerait, seul, la richesse.

La dépense publique joue pourtant un rôle irremplaçable en termes de bien être social (population mieux formée, soignée, etc.), mais aussi, ce qui est moins connu, en termes de production et de revenu des ménages.

En France, elle s’élève à 1119 milliards d’euros (en 2011), soit 56 % du PIB. Mais cela ne signifie pas que « plus de la moitié de la richesse va aux fonctionnaires ».

Rien ne se perd

La moitié (576 milliards) est constituée de prestations sociales en espèces (retraites, allocations chômage et familiales, etc.) et en nature (remboursement des médicaments, des consultations, etc.) qui sont directement versées aux ménages. Et cela soutient leur dépense auprès du privé.

L’autre moitié sert principalement à payer les services publics non marchands. Tous les fonctionnaires contribuent au PIB au même titre que les travailleurs du privé. Mais leur production n’est pas vendue : elle est délivrée gratuitement (éducation, hôpital…). Or il faut bien la payer. L’impôt stricto sensu sert justement à cela, tout comme le prix sert à payer la production privée.

Au total, 42 % du revenu des ménages est constitué de prestations sociales ou de consommation de services publics individualisables (éducation, hôpital, etc.). En comptant les services publics non individualisables (police, justice, infrastructures…), on arrive à 46 %. Rien ne se perd.

Aux Etats-Unis, les prélèvements obligatoires sont plus faibles. Mais les prélèvements destinés au privé (fonds de pension, assurances privées…) sont plus élevés. Est-ce plus juste et plus efficace ? Clairement non : ce pays dépense bien plus pour la santé (18 % du PIB) que la France (13 %), pour des performances médicales moindres.

Pour sortir (enfin !) de la crise du néolibéralisme, il faut réhabiliter l’Etat social.