Pour une insurrection non-violente

SOURCE : Revue québécoise Relations, numéro 794 – janvier-février 2018

http://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/insurrection-non-violente/

Pour une insurrection non-violente

Par : Jean-Claude Ravet

 

Le 30 janvier 1948, deux semaines après avoir entrepris un jeûne illimité jusqu’à ce que cessent les violences communautaires entre musulmans et hindous déclenchées avec la partition de l’Inde et du Pakistan, Gandhi tombait sous les balles d’un fanatique hindou d’extrême droite, à l’âge de 78 ans.

 

Soixante-dix ans après sa mort, cette figure emblématique de la non-violence peut être une puissante source d’inspiration pour relever les défis de notre époque. Le 13 novembre dernier, en effet, plus de 15 000 scientifiques provenant de 184 pays publiaient un manifeste alarmant pour avertir que « l’humanité court à sa perte » si nous ne changeons pas radicalement notre mode de développement (Le Devoir, 14 novembre 2017). En clair, pendant que les gouvernements tergiversent sur les moyens à prendre, préférant servir les intérêts des multinationales avides de profits, nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis, en détruisant nos conditions d’existence et en nous dirigeant à toute vitesse vers de « grandes misères humaines ».

 

En ces temps critiques, la non-violence que Gandhi a su mettre en pratique en tant que mode de vie et d’action pourrait être d’un grand secours pour s’attaquer de toute urgence aux structures de pouvoir qui maintiennent en place le système actuel, d’une extrême violence, et rompre avec celui-ci. Notamment grâce aux deux piliers sur lesquels elle repose : la non-coopération et la désobéissance civile. Gandhi avait compris que le colonialisme britannique ne pouvait tenir en Inde si la population, composée de centaines de millions de personnes, refusait de s’y soumettre. En retirant sa coopération au système, celui-ci s’effondrerait de lui-même. La longue lutte de Gandhi pour l’indépendance a reposé en grande partie sur cette stratégie. Étienne de la Boétie en donnait déjà les fondements dans le Discours de la servitude volontaire, en 1549, écrivant à propos des tyrans : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même, fondre en bas et se rompre. »

 

Quant à la désobéissance civile, elle consiste pour Gandhi à affronter la répression en défiant ouvertement la loi et les institutions injustes, afin de révéler au grand jour l’injustice et signifier qu’elle n’est plus tenable. Martin Luther King, dont nous commémorerons le 50e anniversaire de l’assassinat en avril prochain, en a fait l’arme principale de sa lutte non-violente contre la ségrégation raciale aux États-Unis dans les années 1950-1960, notamment par des sit-in dans des lieux publics réservés aux Blancs. Aux leaders religieux qui lui reprochaient cette stratégie conflictuelle, il répond de la prison où il est incarcéré : « Je dois avouer que je ne crains pas le mot tension […], il est une sorte de tension constructive et non-violente, indispensable si l’on veut faire évoluer une situation. […] L’Histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints. […] Jésus Christ était un extrémiste de l’amour, de la vérité et du bien, et s’était ainsi élevé au-dessus de son entourage. Aussi, après tout, peut-être le Sud, notre pays et le monde ont-ils grandement besoin d’extrémistes créateurs » (Lettre de Birmingham, 1963).

 

Mais si la non-violence est inspirante pour notre temps, c’est qu’elle était, chez Gandhi, plus qu’un simple mode d’action, fût-il révolutionnaire : c’était aussi une manière de vivre (satyagraha) et de s’organiser en société de façon radicalement démocratique et décentralisée (swaraj), fondée sur l’égalité de tous, le partage, la dignité humaine. Pour Gandhi, l’agir humain au service de la vie repose sur ce principe : la fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence. Tout le contraire du principe qui prédomine depuis trop longtemps dans la société voulant que la fin justifie les moyens. Ainsi, la force, le pouvoir, les inégalités sociales et la violence ont servi à déposséder les populations, à piller les ressources, à saccager la nature, à réduire la vie et les êtres au rang de marchandises au profit d’une ploutocratie prédatrice toujours plus gourmande, et ce, presque toujours sous le couvert… du « progrès » ! « La Terre, disait Gandhi, compte suffisamment de ressources pour répondre aux besoins de tous, mais pas assez pour satisfaire la cupidité de chacun. »

 

Il est temps, comme le rappelle à sa manière le mouvement #MoiAussi, de tourner résolument le dos aux rapports de pouvoir et de violence, tant à l’égard des êtres humains et des animaux que de la nature. Cela nous a menés à l’impasse dans laquelle nous sommes. Il est temps d’opter enfin collectivement pour des relations de réciprocité et de solidarité, de « vivre simplement pour que simplement d’autres puissent vivre » (Gandhi).