Parution du numéro de mars-avril 2018 de la revue québécoise Relations. Décoder les temps présents.

http://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/tumultes-politiques-decoder-les-temps-presents/

 

Revue québécoise Relations, numéro 795, mars-avril 2018   (Relations est publiée par le Centre Justice et Foi)

 

Tumultes politiques : décoder les temps présents

EXTRAIT

Par : Jean-Claude Ravet

 

Depuis un certain temps, un phénomène se répète à l’échelle du globe : l’élection de gouvernements autoritaires et populistes défendant un nationalisme ethnoculturel intolérant à l’égard des femmes, des minorités et des migrants. Pensons aux gouvernements de Narendra Modi en Inde, de Rodrigo Duterte aux Philippines, de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, de Viktor Orbán en Hongrie, de Beata Szydło en Pologne, de Vladimir Poutine en Russie et de Donald Trump aux États-Unis, pour ne nommer que ceux-là. Sans parler de la montée, un peu partout, de mouvements et de partis d’extrême droite.

On ne peut dissocier cette reconfiguration politique des effets radicalement déstructurants entraînés par les politiques néolibérales menées depuis les années 1980 au sein des sociétés happées par la globalisation capitaliste. Imposées comme incontournables, mais soi-disant porteuses de promesses de richesse et de bien-être collectifs, ces politiques – axées sur la privatisation des services publics, le démantèlement de l’État social, la délocalisation des entreprises, la fiscalité au profit des riches, la financiarisation de l’économie – et l’atomisation concomitante du tissu social ont dans les faits creusé les inégalités et sapé la souveraineté économique et politique des États, les transformant en de véritables vassaux au service des organisations financières et des multinationales. Et quand un parti de gauche arrive au pouvoir, que fait-il sinon appliquer servilement la marche à suivre dictée par une élite financière toujours plus gourmande et prédatrice, indifférente au sort de la société, dont elle ne se sent aucunement redevable ? Cette élite financière et libérale a toutefois su habilement récupérer et désamorcer les revendications émancipatoires des mouvements sociaux en faveur des femmes et des minorités sexuelles pour les mettre au service de l’atomisation de la société et d’une conception capitaliste du progrès, déconnectée de toute considération collective et éthique. Comment s’étonner dans ces conditions que, dans bien des pays, une bonne partie de la population – désœuvrée, dépossédée et abandonnée par les pouvoirs politiques – en vienne à se tourner vers une droite autoritaire qui lui promet de la défendre contre l’oligarchie, et de redonner à la nation sa grandeur perdue ? Carburant naturellement au ressentiment, à la colère et au cynisme, cette droite, comme le fascisme des années 1930, est habile à canaliser ces passions tristes contre des boucs émissaires tout désignés, lui permettant de continuer à servir en sous-main l’élite financière qu’elle prend pourtant pour cible…

ON TROUVE LE TEXTE EN ENTIER AU

HTTP://CJF.QC.CA/REVUE-RELATIONS/PUBLICATION/ARTICLE/TUMULTES-POLITIQUES-DECODER-LES-TEMPS-PRESENTS/.

SOMMAIRE DU NUMÉRO D’AVRIL 2018 :

http://cjf.qc.ca/revue-relations/publications/mars-avril-2018/

Lancement à Québec le mercredi 18 octobre 2017 – Anthologie de la revue Relations – Centre justice et foi

Date : 18 octobre 2017

Heure : 19h à 21h

Lieu : Chapelle des jésuites (20, rue Dauphine, Québec)

 

Source : Lancement à Québec – Anthologie de Relations – Centre justice et foi

Lancement à Québec – Anthologie de Relations

Relations. Plus de 75 ans d’analyse sociale et engagée.
Avec les interventions de Suzanne Clavette, Jacques Racine, Suzanne Loiselle et Jean-Claude Ravet ainsi qu’un échange « Que peuvent croyants et non-croyants trouver aujourd’hui dans l’héritage et le projet actuel de Relations pour nourrir leur engagement ? »

Cette anthologie de la revue Relations offre un panorama de plus de 75 ans d’engagement pour la justice sociale en même temps qu’un regard sur l’évolution de la société québécoise. Préfacée par le sociologue Jean-Philippe Warren, elle regroupe une quarantaine de textes publiés entre 1941 et 2016 témoignant de l’ancrage de Relations dans l’actualité de son époque, et ce, à quatre étapes distinctes de son histoire. Quatre de ses artisans ou collaborateurs présentent chacun une de ces grandes périodes, à savoir Suzanne Clavette (de 1941 à 1959), Albert Beaudry (de 1960 à 1979), Suzanne Loiselle (de 1980 à 1999) et Jean-Claude Ravet (de 2000 à 2016).

IL SERA AUSSI POSSIBLE D’Y VOIR L’EXPOSITION « RELATIONS, UNE REVUE ENGAGÉE DANS SON ÉPOQUE » QUI RETRACE SA CONTRIBUTION CRITIQUE ET ÉCLAIRANTE AU FIL DES DÉCENNIES.

 

Le fantasme transhumaniste : amélioration ou aliénation? Soirée Relations à Québec (26-09-2017) et à Montréal (25-09-2017).

Revue québécoise Relations

Soirée Relations à Montréal – Le fantasme transhumaniste : amélioration ou aliénation?

Confiné, il y a peu, à des cercles d’initiés, le transhumanisme, qui prône notamment l’augmentation de nos capacités physiques et mentales et l’amélioration de l’espèce humaine par le biais des technosciences, voit son influence croître dans la société. De grandes multinationales, mais aussi des fonds publics, subventionnent grassement de nombreuses recherches qui s’y apparentent. Il est urgent de réfléchir sur ce mouvement et sur cette idéologie ainsi que sur ses conséquences pour la vie et la société. Dans cette perspective, nous vous proposons deux Soirées Relations, à Montréal et à Québec.

À QUÉBEC :

le mardi 26 septembre 2017 de 19 h à 21 h 30

Centre culture et environnement Frédéric Back

870, avenue de Salaberry

Salle 322-324

Téléphone : 418 524 2744

 

À MONTRÉAL

Date : Lundi 25 septembre

Heure : de 19h à 21h30

Lieu : Maison Bellarmin (25, rue Jarry Ouest, Montréal)

Avec

Céline Lafontaine, professeure titulaire de sociologie à l’Université de Montréal

Nicolas Le Dévédec, professeur adjoint au Département de management de HEC Montréal

Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations

Contribution suggérée : 5$

Pour plus de renseignements, communiquez avec Christiane Le Guen au 514-387-2541, poste 234 ou cleguen@cjf.qc.ca

Vient de paraître : numéro d’octobre 2014 de la revue québécoise Relations.

Relations, numéro 774, octobre 2014 :

http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/

 

Le dossier du mois s’intitule  Pour une éducation émancipatrice.

 

Extrait de l’article Pour une éducation émancipatrice d’Émiliano Arpin-Simonetti

 

« La marchandisation et la technocratisation gangrènent notre système d’éducation – et plusieurs sphères de notre société – depuis maintenant des décennies. Il y a une dizaine d’années, nous consacrions un dossier à ce « Malaise dans l’éducation » (no 687, septembre 2003), marqué entre autres par la constante inféodation de l’institution scolaire à la logique marchande et aux exigences des entreprises ainsi que par la cannibalisation du système public par les écoles privées. Mis en lumière par un grand nombre d’ouvrages, ce malaise progresse néanmoins, et avec lui la domestication des consciences, nous dépossédant chaque jour un peu plus de notre capacité d’envisager collectivement le monde en dehors des termes de l’utopie capitaliste, limitant notre autonomie à son égard, rapetissant notre humanité.

 

« Cette progression rencontre heureusement d’importantes résistances. Elles sont parfois quotidiennes et anonymes, comme celle des innombrables enseignants et professeurs qui, par leur intelligence et leur passion, éveillent curiosité et sens critique chez leurs élèves et étudiants, malgré un contexte général valorisant peu le métier d’enseigner. Elles sont parfois massives et frontales, comme le fut le printemps étudiant de 2012. Ce mouvement historique, qui n’a pas fini de nous livrer ses fruits, a ouvert une brèche dans laquelle nous souhaitons nous introduire avec ce dossier, dans l’espoir de l’élargir autant que possible. »

On peut lire la suite au http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3432&title=pour-une-education-emancipatrice.

 

 

SOMMAIRE DÉTAILLÉ

 

Pour une éducation émancipatrice , Emiliano Arpin-Simonetti
Un humanisme renouvelé en éducation , Anne-Marie Claret (publié aussi dans Le Devoir au http://www.ledevoir.com/societe/education/418536/des-idees-en-revues-pour-un-humanisme-renouvele-en-education)
Une école-millieu de vie , Jean Trudelle
Les murs des écoles québécoises sont-ils des frontières? , Linda Guerry et Adrien Jouan
Repenser la transmission de l’histoire nationale , Gilles Bibeau
Liberté et reconnaissance au coeur de l’enseignement , Maurice Tardif
Quelle place pour le numérique en classe? Entrevue avec Jacques Daignault , Emiliano Arpin-Simonetti
Survalorisons-nous l’université? , Nicolas Milot
Trop d’école tue l’école , Yves-Marie Abraham
Artiste invité
Pierre Pratt
Éditorial
Palestine: qui ne pleure pas ne voit pas , Catherine Caron
Actualités
Double occupation et surpopulation carcérale , Jean-Claude Bernheim
Un tribunal contre les minières , Bernard Hudon
Agir contre les paradis fiscaux , Ianik Marcil
Une solidarité internationale vivante , Mouloud Idir
Horizons
La lutte contre le projet Conga au Pérou , Emmanuelle Piccoli
Le Carnet
On s’en fout , Marie-Andrée Lamontagne
Plain-chant – Chronique littéraire
Qui ça, nous? , Texte: Paul Chamberland, illustration: Christine Palmieri
Ailleurs
Transition dictatoriale en Égypte , Vincent Romani
Regard
La première année du pape François , Gregory Baum
Débat – Quel statut juridique accorder aux animaux?
Nous devons donner le statut juridique de personne aux animaux , Valéry Giroux
On peut changer le statut juridique des animaux sans en faire des personnes , Gabriel Blouin-Genest
Multimédias
Le semeur – Réalisation: Julie Perron , François Gagnon
Livres
Mémoire du feu – Eduardo Galeano , Jean-Claude Ravet
Le déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes , Christine Cadrin-Pelletier
L’affaire Snowden. Comment les États-Unis espionnent le monde – Antoine Lefébure , Dominique Boisvert
Critique de la raison nègre – Achille Mbembe , Mouloud Idir

 

 

RELATIONS, POUR QUI VEUT UNE SOCIÉTÉ JUSTE

La retraite : une responsabilité collective. C’est le dossier du numéro d’avril 2014 de la revue Relations.

Revue québécoise Relations

Le numéro 771, avril 2014, est dans les kiosques. Son grand dossier s’intitule La retraite : une responsabilité collective.

La retraite : une responsabilité collective , Catherine Caron
Le système de retraite au Québec – Quelques repères ,
La privatisation du contrat social , Ianik Marcil
Le modèle néerlandais , Eve-Lyne Couturier
L’industrie financière au cœur des retraites
Entrevue avec Maxime Lefrançois , Emiliano Arpin-Simonetti
Le rapport D’Amours : de mauvaises solutions , Gilles L. Bourque et Frédéric Hanin
Les femmes et la retraite , Ruth Rose
Revenir à la solidarité intergénérationnelle , Ruth Rose
Un exemple de régime novateur , Michel Lizée

Autres sujets traités dans le numéro d’avril 2014 :

Pour une fiscalité plus juste , Élisabeth Gibeau
Main basse sur l’agriculture , Dominique Bernier
Honduras : l’oligarchie consolide son pouvoir , Raul Burbano
Les zapatistes 20 ans plus tard , Claude Morin

L’Indonésie à l’épreuve de l’islam politique , Rodolphe De Koninck

L’humanitaire d’urgence et l’imaginaire néolibéral , Philippe Blackburn

Le français est ma langue , Naïm Kattan

SITE WEB DE RELATIONS : http://www.cjf.qc.ca/fr/relations/index.php

SITE WEB DU CENTRE JUSTICE ET FOI : http://www.cjf.qc.ca/fr/index.php

Le numéro de février 2014 de la revue québécoise RELATIONS est en kiosque.

DOSSIER : Un monde qui vacille

 

Dans le contexte de l’émergence de nouveaux pôles d’influence dans le monde, du côté de la Chine notamment, assiste-t-on au déclin de l’Occident et de l’hégémonie américaine? Comment lire la reconfiguration des forces qui s’opère actuellement, en particulier les grandes luttes pour le contrôle des ressources? Comment évolue le rôle des États-Unis, une puissance militaire inégalée, appuyée par une OTAN en expansion? Leur contrôle de la mondialisation capitaliste reste puissant, mais partout des résistances s’expriment. Regards croisés sur certaines des grandes transformations et lignes de tension qui font vaciller l’ordre géopolitique mondial actuel. > Lire l’article au http://cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=3310&title=un-monde-qui-vacille

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Autonomie du politique

Par Jean-Claude Ravet

Revue québécoise Relations, numéro 770, février 2014

http://cjf.qc.ca/fr/relations/article.php?ida=504

Le débat sur la place de la religion dans l’espace public, qui a cours dans un contexte de dépolitisation de la société, appelle à reposer la question de l’autonomie du politique par rapport aux religions. Cette autonomie ne signifie en rien incompatibilité avec celles-ci – même si cela n’écarte pas une « conversion » de leur part.

L’invention du politique a été de l’ordre d’un séisme historique. Sa magnitude a été telle qu’on en ressent toujours l’ébranlement. L’imaginaire qui l’a fait naître nous habite encore. Il est au fondement des luttes sociales d’émancipation et de la représentation humaniste d’un monde dans lequel les hommes et les femmes, en instituant des espaces d’épiphanie de la liberté, s’affranchissent du diktat du destin.

Le monde « naturel » s’ébrèche, ainsi que le sol jusque-là inébranlable d’un ordre indéfectible et harmonieux où chacun avait sa place et sa fonction prédéfinies. Le politique introduit dans le monde le germe d’une insubordination radicale dans l’ordre social. Il fait apparaître ceux qui en étaient exclus et, avec eux, les conflits sociaux sur lesquels l’ordre était fondé tout en les masquant. Le demos, le peuple, « la part des sans part » comme l’appelle Jacques Rancière, fait, en effet, son apparition publique. Le domaine des affaires humaines n’apparaît plus comme le lieu de l’acceptation d’une fatalité, mais plutôt comme celui du combat de la liberté contre l’injustice. Le sens n’est plus donné et reçu comme allant de soi, mais devient problématique. La parole humaine se libère du carcan du mythe qui légitime le statu quo et la fragilité de cette parole partagée, inquiète, se mue en pouvoir, fondatrice de monde, dans les espaces de délibération, délimités par les lois humaines et protégés ainsi du domaine des dieux. L’apparition du politique en Grèce est contemporaine, à cet égard, de la naissance de la philosophie.

La polis grecque – celle de citoyens libres et égaux – a ainsi surgi contre le pouvoir despotique de groupes aristocratiques (gênos et oikoi), fondés sur la lignée familiale et dirigés à la manière d’un chef de famille. Sans en faire un modèle – car elle excluait la participation des femmes –, elle instituait dans la cité un lieu préservé du diktat du passé et de la vérité divine immuable. Toute vérité contraignante, dans l’espace politique où les dieux n’ont pas accès, aurait sonné le glas de la liberté. Pour y pénétrer, elle doit devenir aussitôt point de vue sur le monde, et y être débattue et argumentée en tant que tel.

Une irruption dans l’histoire, telle est l’invention du politique. Elle est l’œuvre, et continue de l’être, d’une lutte pour la liberté – toujours à reprendre, car la liberté n’est pas le butin mais s’acquiert dans la lutte elle-même (Patocka) – contre des forces dominantes antipolitiques qui cherchent à mettre un terme à l’égalité politique et aux débats démocratiques, leur préférant le savoir expert d’une élite. Le politique n’est jamais acquis. La fragilité humaine qu’il met en scène, à travers la parole partagée et l’action collective et concertée, comme condition d’humanisation du monde, est toujours menacée d’être supplantée par une puissance tutélaire à qui reviendrait de droit l’administration d’un « ordre naturel d’hommes disposés en troupeaux », comme aimait à le concevoir Platon. Cette longue tradition des tyrans bienveillants, en effet, ne cesse de réapparaître pour « remédier » à la responsabilité citoyenne qui assume la contingence conflictuelle de la vie sociale. L’identification problématique – et étriquée – du politique avec l’État participe de la déresponsabilisation de masse au profit d’une élite technocratique au pouvoir.

C’est sous cet horizon où le ciel et la terre, et leurs rapports, sont ébranlés – ce qui ne veut dire niés – qu’il faut penser l’articulation du politique avec la religion qui n’en sort pas indemne.

Vers la transcendance de l’existence

Pour le philosophe tchèque Jan Patocka, le politique c’est l’existence dans la « problématicité » de la vie, indissociable de l’expérience de l’ébranlement du sens donné, crise de la certitude, libération à l’égard d’un rapport « naturel » au monde. Dans l’espace politique, la parole de Dieu est refluée à l’extérieur, n’y demeurent que les paroles humaines et celles qui se couvraient d’une aura divine se dépouillent de leur caractère contraignant, sacré, éternel, pour devenir, au même titre que les autres, opinions, visions partiales et rivales sur le monde, mises à contribution dans l’édification d’un monde commun. Des religions ne peuvent qu’en sortir ébranlées dans leur prétention à fonder l’existence collective sur des vérités éternelles.

D’autres, en revanche, peuvent participer de cet ébranlement. Dans le judaïsme, par exemple, est née l’idée de l’autolimitation de Dieu dans la création, au nom de son amour pour l’humanité, pour la liberté. L’autonomie humaine correspond en tout point au projet divin. La liberté humaine est possible au prix de l’impuissance de Dieu (voir Hans Jonas, Le concept de Dieu après Auschwitz). La théologie de la kénose, dans le christianisme, participe aussi de cette conception du monde et de Dieu. Dieu s’est dépouillé de sa condition divine, il a troqué l’éternité pour la contingence, la toute puissance comme créateur pour l’impuissance dans l’incarnation. Dieu s’est enfoui dans la fragilité de la condition humaine. La transcendance ne surplombe plus le monde, dans l’au-delà, mais se loge dans le tréfonds de l’existence. Dans ce type d’expérience religieuse, l’autonomie et la liberté, pleinement humaines, n’entrent pas en contradiction avec l’expérience de Dieu, parce que celle-ci y prend sa source.

Mais dans tous les cas, l’ébranlement politique du sens et du sol ferme et irrévocable du donné, loin de contester ou de nier la religion, est une chance, une « grâce » pour elle. Il en dévoile son opacité, son incertitude, son humanité, sous le couvert d’une transparence divine. Si elle peut être une fuite du monde, la religion peut être aussi partie prenante de l’aventure humaine qui défie l’évidence et témoigne d’une expérience sensible du monde. En elle, le monde est posé comme énigme qui engage aux questionnements, à la disponibilité inquiète et courageuse à l’égard du sens et de ses possibilités. Elle peut révéler, à sa manière – comme l’art, la philosophie, le politique –, la part symbolique fondamentale de l’existence que constitue la demeure du langage, et dont la mémoire et le récit sont des expressions essentielles.

Il est vrai que la mentalité technicienne dominante nous convainc du contraire, comme si la réalité allait de soi et ne nécessitait pas la médiation de la parole pour y avoir accès, pour la comprendre et y habiter. Prenant appui sur l’ébranlement du sens, elle a fini par évacuer le sens, elle a reconstitué une nouvelle certitude aveuglante, en dissociant radicalement la réalité du sensé, le réel du symbolique. Si cette rupture a permis des avancées techniques extraordinaires, nous assurant la possibilité de manipuler à notre guise le monde, comme s’il était une « chose », un matériau disponible, un entrepôt de forces et d’énergies, il n’est pas sûr qu’elle permette encore longtemps d’habiter ce monde humainement. Hannah Arendt s’est penchée sur la signification de cette aliénation du monde qui caractérise la condition humaine contemporaine. L’homme agit dans le monde en oubliant son appartenance irréductible à la Terre, comme s’il était un habitant d’une autre planète. Ce faisant, il en vient de plus en plus à menacer ses conditions d’existence. « Il a trouvé le point d’Archimède, mais l’a utilisé contre lui-même », disait Kafka. Cette aliénation du monde est telle que nous en venons à percevoir notre existence pleine de vie alors qu’elle se mutile.

La liberté humaine, à cette enseigne, se heurte aux limites humaines – « le monde qui vit en nous » –, comme à une infamie, alors qu’elles sont les conditions mêmes de son exercice, sans lesquelles la liberté devient une autre forme de nécessité, de destin : la « tyrannie des possibilités ». Les Grecs avaient déjà baptisé cette tentation du nom de hubris, démesure. Comme si la liberté nous exonérait de n’être les obligés de rien et de personne.

Pourtant, la vie pour et en vue de la liberté à laquelle convie le politique est, dans sa visée, indissociable d’une solidarité humaine, « solidarité des ébranlés », dira Patocka, dépassement d’une existence centrée sur soi, ouverture au souci de l’autre et du monde à qui notre existence est redevable et par l’entremise desquels nous devenons ce que nous sommes. La religion peut être une compagne précieuse, source d’inspiration, dans cette conscience et ce désir d’être solidaires, de rompre la chaîne des injustices et d’habiter humainement – poétiquement – le monde.

La dépolitisation de la société

Il faut le redire avec insistance, le politique n’a pas toujours été. Il a été un temps où il n’existait pas. Et il pourrait tout autant disparaître sous la vague antipolitique capitaliste déferlante sur le monde qui le vide progressivement de sa signification et le couvre de mépris.

L’invention du politique nous a fait entrer d’une manière inédite dans l’histoire. La dépolitisation radicale de la société risque de nous en faire sortir pareillement. Comme si nous entrions à reculons dans la préhistoire; comme si, de nouveau, l’existence humaine était prise dans les mailles de la fatalité et du destin. Non pas comme avant l’avènement du politique, sous le signe d’un passé indépassable, déterminant les comportements, contraignant à reproduire ce qui avait été une fois pour toute édicté pour la suite du monde, quand la contingence de l’histoire était exorcisée et ramenée à la sécurité du bercail des lois cosmiques ou divines.

Non, la « préhistoire » qui nous guette, au détour de la dépolitisation de la société, serait plutôt sous la férule d’un présent éternel – l’immédiateté du présent – de la production déchaînée, sans fin, des marchandises. Les sujets assujettis à sa logique autorégulatrice et à sa cadence effrénée, contraints de ne plus penser mais de calculer, se soumettraient, en fonctionnaires besogneux, à son injonction : « ce qui est possible doit être fait ».

La dépolitisation accélérée de l’économie est l’aspect le plus sensible de cette dépolitisation de la société, dans la mesure où les mécanismes de marché libérés des régulations politiques en viennent à saper les bases même de la société, sa reproduction matérielle : en enrichissant à outrance des actionnaires des entreprises, sans appartenance, toujours plus voraces au détriment de la population locale. Mais cette dépolitisation ne s’arrête pas là; elle s’attaque à l’espace politique lui-même, qui devient un vaste appareil d’experts gérant des demandes particulières et allouant à chacune sa place dans un ordre fonctionnel. Elle transforme, par là même, la lutte politique pour instituer un monde commun en combat pour la reconnaissance d’identités indifférentes l’une à l’autre, dans une société qui tend à se représenter comme la simple somme des individus ou des communautés qui la composent.

Que cette déferlante antipolitique s’accompagne d’un retour du fondamentalisme religieux, rien n’est moins étrange. Ce dernier a été qualifié de « revanche des dieux ». C’est l’autre face d’une même médaille. Avant d’être des rivaux, ils sont des alliés dans la sortie du politique. L’un et l’autre partagent le même mépris pour la liberté et l’espace public, conflictuel, inefficace, inutile : lieu de la contingence, de l’éphémère, de l’incertitude, expression de la précarité de la condition humaine à laquelle il faut, selon eux, trouver un remède.

Pour eux, ce projet historique et démocratique d’émancipation et d’autonomie politique n’est qu’un leurre. La vraie liberté résiderait dans la soumission volontaire à la nécessité – divine ou technocratique.

Dans ce contexte, poser l’autonomie et la liberté au sein de l’espace politique, comme fondements démocratiques, se présente comme un acte de résistance à ces assauts antipolitiques. Cela pose une limite aux vérités religieuses, les obligeant, si elles veulent se faire entendre dans l’espace politique, aux dépouillements de leur caractère contraignant et de leur « origine » divine. Cela n’exclut pas, cependant, la perméabilité des convictions et des expériences humaines et religieuses qui imprègnent les paroles partagées, soutiennent l’agir collectif et rassemblent des hommes et des femmes de tout horizon disposés à être solidaires dans la lutte contre le destin et la construction d’un monde commun.

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« [] depuis 2011, avec les soulèvements du « printemps arabe » en faveur d’avancées démocratiques et populaires, un nouvel horizon se donne à voir. C’est tout le champ du politique qui s’ouvre graduellement, se libère et s’autonomise dans des sociétés où l’on a tendance à penser que c’est de la seule domination religieuse dont l faut s’affranchir. S’il faut une autonomie du politique par rapport au religieux, il le faut aussi par rapport au militaire, au policier, à l’injuste de l’arbitraire. » (Mouloud Idir, politologue et responsable du secteur Vivre ensemble du Centre Justice et Foi, à Montréal, Le fondamentalisme au service de l’ordre néolibéral, dans Relations, numéro 770, février 2014, p. 20)