Un mot et une réalité qu’il faut absolument connaître aujourd’hui : ORTHOPRAXIE.

Dans le numéro du 20 septembre 2019 de la revue française Le Point, l’analyste politique Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages IFOP, livre les enseignements de l’enquête Ifop pour Le Point et la Fondation Jean-Jaurès sur les musulmans en France. Jérôme Fourquet est l’auteur de L’archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée * (Seuil, 2019).

Quels sont les principaux enseignements de votre grande enquête?

« Le premier enseignement réside dans la puissance de l’orthopraxie, qui se renforce au fil du temps, notamment auprès des jeunes générations. L’orthopraxie désigne la capacité d’une religion à fixer des règles comportementales concernant la vie quotidienne et le fait que le public de croyants se conforme aux injonctions de la religion à laquelle il est rattaché spirituellement et culturellement. L’islam en comporte un certain nombre et son empreinte sur la vie quotidienne a gagné du terrain. En 1989, beaucoup ont cru à une crise d’adolescence et qu’il suffisait d’être patient. S’opposant à l’exclusion des collégiennes voilées de Creil, SOS Racisme estimait que « le jean finira[it] par l’emporter sur le tchador ». Avec trente ans de recul, et alors que les jeunes qui avaient 15 ans à l’époque en ont aujourd’hui 45, on voit que l’empreinte de la religion sur cette population ne s’est pas effacée, bien au contraire. »

– – – – – –

* « Analyste politique, expert en géographie électorale, l’auteur souligne la fragmentation sociale actuelle de la France, montrant combien s’est affaibli le socle commun des références et des valeurs dans le pays. Entre sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, instauration d’une société multiculturelle, un bouleversement anthropologique est à l’oeuvre.

https://www.franceculture.fr/oeuvre/larchipel-francais-naissance-dune-nation-multiple-et-divisee

L’islam inquiète, il fait peur même.

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L’ISLAM INQUIÈTE,

IL FAIT PEUR MÊME.

Texte de Tariq Ramadan, professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford.

Pas un jour sans que l’on ne parle de l’islam, des musulmans, de la violence ou de l’extrémisme. Tout se passe comme si le monde, et non seulement l’Occident, avait un problème avec les musulmans et l’islam. Qu’il s’agisse des régimes politiques, des traits culturels ou des relations entre musulmans (sunnites, chiites et entre les courants de pensées), force est de constater des absences de liberté, un patriarcat prédominant, des divisions, des tensions, des guerres. Les sociétés majoritairement musulmanes sont en crise.

En Occident, le paysage n’est pas plus rose : la « question de l’islam » est partout. De la religion à la laïcité, de la citoyenneté à l’immigration, de l’intégration au multiculturalisme, de la marginalité à la violence, tout semble corroborer cette impression négative.

Tariq Ramadan, De l’islam et des musulmans. Réflexions sur l’homme, la réforme, la guerre et l’Occident, Paris, Éditions Archipoche, © 2016, p. 7. – © Presses du Châtelet, 2014)

[Présentation de Tariq Ramadan par son éditeur : « Tariq Ramadan est professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford et directeur du Centre de recherches sur la législation islamique et l’éthique. Parmi ses nombreux ouvrages : Islam, la réforme radicale, Mon intime conviction, L’Islam le réveil arabe, Introduction à l’éthique islamique, Le Génie de l’islam (Presses du Châtelet, 2008 à 2016)]


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42 % des Français voient l’islam comme une menace, et 68 % estiment que les musulmans ne sont pas bien intégrés dans la société.

(« Islam et intégration, le constat d’échec francoallemand », Le Monde, 4 janvier 2011, selon un sondage Ifop).

74 % pensent que l’islam « n’est pas compatible avec les valeurs de la société française »

(« France 2013, les nouvelles fractures », sondage Ipsos – Le Monde – Fondation Jean-Jaurès – Cevipof, janvier 2013).


Pourquoi avons-nous peur de l’islam ? Les chiffres sont éloquents :

pour près de la moitié d’entre nous,

l’islam apparaît comme une menace.

Pour la grande majorité,

il se révèle incompatible avec les valeurs de la société française.

Incompréhension, peurs, malentendus…

(Revue Psychologies, https://www.psychologies.com/Planete/Societe/L-actu-decryptee/Articles-et-dossiers/Pourquoi-avons-nous-peur-de-l-islam/7Et-le-salafisme)


ANKYLOSEMENT DE L’ISLAM. Texte de Djemila Benhabib.

En s’affranchissant de la tutelle de l’Église, l’Europe a vertigineusement progressé et on peut espérer que ce progrès sera irréversible.

Malheureusement, on ne peut pas en dire autant pour le monde musulman. La civilisation arabo-musulmane, après avoir rayonné intellectuellement, de l’Inde à l’Espagne, par ses sciences et sa philosophie – en témoignent les nombreux savants de l’époque et leurs brillantes recherches dans des domaines aussi variés que les mathématiques, l’optique, la chimie, la médecine, l’astronomie et la philosophie -, vit un déclin profond depuis le XIIe siècle. Cet ankylosement, même s’il est attribuable à de nombreux facteurs, porte en lui la contradiction principale entre la foi et la raison. Abdelwahab Meddeb, écrivain et poète tunisien, considère que l’islam porte en lui les germes de sa maladie : « Aucune religion n’est dénuée d’intolérance. Si le fanatisme fut la maladie du catholicisme, si le nazisme fut la maladie de l’Allemagne, il est sûr que l’intégrisme est la maladie de l’Islam », affirme-t-il. Instrumentalisé dans un projet politique, l’islam est pris en otage par les tenants d’une orthodoxie réactionnaire ayant pour idéologue Ibn Taymiya, théologien du XIIIe siècle, et se manifeste avec une violence inouïe à l’égard de toute réforme le concernant.

(Djemila Benhabib *, Ma vie à contre-Coran, Une femme témoigne sur les islamistes, Montréal, VLB Éditeur, © 2009, p. 36-37)

* Djemila Benhabib détient une maîtrise ès arts en sciences politiques et droit international.


La cristallisation des peurs sur l’islam, pour justifiée qu’elle soit, notamment par les violences commises, ainsi que par une attitude jugée contraire au modus vivendi laïque (prosélytisme), est un fait. Elle traduit une inquiétude de part et d’autre, c’est-à-dire tant du côté des catholiques que du côté des « sans religion ». Nous savons bien comment elle s’exprime : « puisque les religions conduisent à se battre, chacun pour son dieu, l’entente ne peut pas venir de la religion. Il vaut mieux abandonner toute religion pour avoir les conditions d’une paix sociale »

(Surmonter la peur, Intervention du Père Nicolas Brémond d’Ars, SERIC 2017, Soirée du 14 novembre 2017, Salle des fêtes Paris 14ème , https://www.legaic.org/IMG/pdf/171114_Intervention_de_Bremond_d_Ars_soiree_14_nov.pdf)


Seulement 24% des Britanniques pensent que l’islam est compatible avec le mode de vie outre-Manche, révèle un sondage de l’institut d’études statistiques YouGov. 23% jugent que l’islam n’est pas une menace pour la civilisation occidentale. Une étude qui échauffe les esprits au Royaume-Uni où, selon une étude du Pew Research Center publiée le 27 janvier 2011, l’on compte près de 2 869 000 musulmans contre 4 704 000 en France. Selon un sondage réalisé en janvier 2013 par Ipsos pour Le Monde, le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean-Jaurès, 74% les Français jugent l’islam intolérant (34% pour le judaïsme, 28% pour le catholicisme). Plus de la moitié des Français pensent que les musulmans sont « en majorité » (10%) ou « en partie » (44%) « intégristes ». (NDF)

(Les Britanniques et les Français très méfiants et critiques envers l’islam, 28 janvier 2013, https://www.observatoiredeleurope.com/Les-Britanniques-et-les-Francais-tres-mefiants-et-critiques-envers-l-islam_a1887.html)


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Les croyances, mortelles ou non.

Lise Ravary, Turban: pourquoi ils ne l’enlèvent pas ? Journal de Montréal, 11 juin 2013, https://www.journaldemontreal.com/2013/06/11/turban-pourquoi-ils-ne-lenlevent-pas

EXTRAITS 

(Le texte de Lise Ravary a été publié le 11 juin 2013.)

C’était à prévoir, le Québec a été suspendu par l’Association canadienne du soccer pour ne pas avoir respecté sa consigne de permettre aux enfants sikhs de jouer au foot avec un bout de tissu sur la tête. []

Notre société, viscéralement anti-religion, peine à comprendre pourquoi ces enfants n’enlèvent pas leur ‘turban’ le temps d’une partie de ballon rond. Ou pourquoi les Juifs orthodoxes ne déplacent pas leurs autos pendant les fêtes et le sabbat. Ou ma préférée: pourquoi on laisse des parents ‘endoctriner’ leurs enfants []

On va quand même pas s’abaisser au niveau de pays comme l’Arabie saoudite qui interdisent toute manifestation de différence religieuse en public, non ?

[]

Le phénomène de la croyance n’est pas limité à des histoires d’amis imaginaires qui vivent dans le ciel. Malgré toutes les avancées scientifiques, nombre de Québécois ‘croient’ que les médecines douces peuvent guérir des cancer. []

Prenons l’homéopathie: il y a des parents qui vivent très bien avec leur bébé qui hurle de douleur à cause d’une infection aux oreilles, parce qu’ils lui ont donné des granules de sucre au lieu d’antibiotiques détestés. []

Les humains croient à toutes sortes de choses parce qu’ils espèrent en tirer un avantage: un mieux-être physique, mental, le paradis à la fin de leurs jours, le regard bienveillant d’un leader admiré, d’un être suprême, l’approbation du groupe d’appartenance, l’amour. Ce sont des carburants puissants qui défient la raison pure.

[]

Où tirer la ligne ? Quand la sécurité des personnes et de l’État sont menacés. Quand les lois de l’État et les droits humains (ce qui comprend l’égalité hommes-femmes et la liberté de conscience) sont bafoués. De manière démontrable. Dans le doute, je préfère protéger les libertés individuelles que de les limiter.

Un retour du religieux, vraiment? – Montée en visibilité de l’islam, et montée en puissance de l’islamisme.

Heinich Nathalie, Pour en finir avec “le religieux” : vers une analyse fonctionnelle des religiosités actuelles, dans revue ¿ Interrogations ?, N°25. Retour du religieux ?, décembre 2017 [en ligne], https://www.revue-interrogations.org/Pour-en-finir-avec-le-religieux (Consulté le 7 juillet 2019). ISSN 1778-3747

Nathalie Heinich est sociologue, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) (Paris). Outre de nombreux articles, elle a publié une trentaine d’ouvrages, traduits en quinze langues, portant sur le statut d’artis­te et d’auteur […]; les identités en crise (États de femme, L’Épreuve de la grandeur, Mères-filles, Les Ambivalences de l’émancipation féminine) ; l’histoire de la sociologie (La Sociologie de Norbert Elias, Ce que l’art fait à la sociologie, La Sociologie de l’art, Pourquoi Bourdieu, Le Bêtisier du sociologue, Dans la pensée de Norbert Elias, La Sociologie à l’épreuve de l’art) ; et les valeurs (La Fabrique du patrimoine, De la visibilité). Dernier ouvrage paru : Des valeurs. Une approche sociologique (2017). (https://www.revue-interrogations.org/_Heinich-Nathalie)

Introduction

Il serait tentant, à propos de ce « retour du religieux ? » proposé à la réflexion, de discuter de la pertinence du mot « retour » : dans quelle mesure est-il réel ou bien imaginaire ? Ne s’agit-il pas d’une simple montée en visibilité de ce qui n’avait jamais disparu sous l’effet du « désenchantement » (Weber, 1971 ; Gauchet, 1987), mais s’était simplement retiré de la sphère publique ? Ou bien, d’une sorte de retour du refoulé de ce que les élites intellectuelles et politiques ont longtemps préféré ignorer (Birnbaum, 2016) ? Ou bien encore, d’une sensibilité accrue aux manifestations religieuses en raison non de leur montée en légitimité mais, au contraire, de leur délégitimation, qui les rend plus visibles et pousse à les interpréter à tort comme l’effet d’une progression temporelle alors qu’il ne s’agit que d’une transformation axiologique, autrement dit d’un abaissement du seuil de tolérance (Heinich, 2007) ?

[…]

entre christianisme, judaïsme, islam, polythéisme, bouddhisme ou animisme, les différences sont telles que la mise en évidence de ce qui les rassemble peut s’avérer beaucoup plus complexe que ne le suggère la familiarité des termes « religion », « religieux ».

[…]

Dans le second cas – montée en visibilité de l’islam, et montée en puissance de l’islamisme –, nous assistons à une mobilisation d’au moins trois fonctions : la fonction politique, avec la prétention d’une religion à régir l’ensemble de la société ; la fonction communautaire, avec la réaffirmation – ou la revendication, selon – de l’appartenance de tous les musulmans à une même communauté religieuse, soudée autour d’un certain nombre de règles, et notamment de l’interdit de représentation du prophète ; et la fonction sacrificielle, qui pousse certains musulmans fanatisés à sacrifier leur vie dans des attentats terroristes. Nul doute que dans d’autres contextes, ce seraient d’autres fonctions qui pourraient prendre le pas dans l’exercice de la religion musulmane, comme le réclament d’ailleurs certains de ses membres : par exemple la fonction rituelle de la prière, la fonction éthique d’adhésion aux valeurs de tolérance, ou la fonction mystique que constitue l’épreuve individuelle de la relation avec une transcendance. Il faudrait bien sûr pouvoir expliquer l’activation de certaines de ces fonctions, plutôt que d’autres, par le contexte social, politique, économique, international – mais ce n’est pas le lieu ici.

Ce que je dirais à un immigrant. Par Boucar Diouf, Sénégalais devenu Québécois en 1991.

LA PRESSE, https://www.lapresse.ca/debats/nos-collaborateurs/boucar-diouf/201402/21/01-4741330-ce-que-je-dirais-a-un-immigrant.php

Publié le 22 février 2014 

Ce que je dirais à un immigrant        EXTRAITS

BOUCAR DIOUF      L’auteur est humoriste, conteur, biologiste et animateur. 

Avant de partir du Sénégal pour le Québec, en 1991, on m’avait parlé de choc culturel, de température, de liberté, d’ouverture, d’humour et de bien d’autres aspects de l’identité et de la culture des gens d’ici. Mais personne ne m’a informé de cette singulière relation que la majorité des Québécois entretiennent avec la religion. Pourtant, à mon avis, il est plus qu’important de mentionner aux gens qui veulent venir ici que s’expatrier au Québec n’est pas la même chose que de s’installer dans le reste du Canada. Le Québec a un rapport avec la religion, et l’égalité des sexes, que même l’Ouest du pays peine à comprendre. (…)

L’extrémisme religieux ne peut en aucun cas s’amalgamer avec la culture québécoise francophone. En fait, si je devais entretenir un candidat à l’immigration sur le sujet, je lui dirais ceci:

«Monsieur, avant de partir, vous devez savoir que depuis la désertion massive des églises, provoquée par la Révolution tranquille, les Québécois ont majoritairement un rapport particulier avec la religion. Le Québec afficherait peut-être même le plus haut taux de citoyens agnostiques en Amérique du Nord. Si bien qu’aujourd’hui, ce sont des missionnaires du Sud, principalement de l’Amérique latine et de l’Afrique, qui tentent timidement de rallumer la foi dans certaines contrées de la belle province.

«Autrefois très pieuse, cette nation est devenue le territoire des plus grands blasphémateurs de la galaxie. Ici, non content d’avoir transformé des églises en condos, on a aussi recyclé les accessoires liturgiques en autant de jurons et sacres qui rythment le langage populaire (…)

«Vous vous préparez à aller dans la nation la plus ouverte et pacifique de l’Amérique du Nord. Vous allez dans la nation où les femmes sont parmi les plus affirmées et égalitaristes du monde occidental; où la simple évocation de la droite religieuse provoque une crise générale d’urticaire; où le droit à l’avortement est un acquis non négociable; où les hommes ont droit à des congés de paternité; où le mariage n’est plus une institution sacrée et un couple sur deux divorce quand ça ne marche plus; où les adolescents, à la puberté, sont autorisés à s’embrasser et à se fréquenter; où gais et lesbiennes manifestent ostensiblement leur identité et ont le droit de se marier; où changer de sexe pour retrouver son homéostasie existentielle est aussi bien accepté.

«C’est toutes ces qualités qui font aussi du Québec, sans être parfait, une terre de liberté, d’ouverture et de tolérance, pour celui qui accepte de s’ouvrir. Si je vous raconte tout ça, c’est que certains de ces acquis sociaux très progressistes, qui cimentent fièrement notre identité collective, sont incompatibles avec une lecture rigoriste des dogmes religieux. Ce qui pourrait amener des extrémistes à nous regarder comme des représentants de Satan sur terre.

(…)

Oui, Fatima Houda-Pepin, vous avez raison de penser que les intégristes sont les véritables ennemis de la laïcité! Je rajouterai qu’ils sont aussi les ennemis de la grande majorité de croyants, à qui ils font beaucoup de tort par ricochet.

La religion dans l’espace public

 

Texte de Louise Mailloux, philosophe, essayiste québécoise

La religion dans l’espace public

Publié le 16 janvier 2010, https://louisemailloux.wordpress.com/2011/01/16/la-religion-dans-lespace-public/

Allocution présentée au Colloque sur la laïcité, Université du Québec à Montréal (UQAM), 22 janvier 2010

EXTRAITS

(…)

S’il est une question importante dans la préservation de nos institutions publiques et qui passionne les Québécois depuis quelques temps, c’est bien celle de la laïcité. Peut-être même plus que la langue et l’indépendance, celle-ci est devenue un sujet brûlant qui nous préoccupe au plus haut point. Nous avons cru à tort que la religion était derrière nous. Mais aujourd’hui, nous devons à nouveau la regarder en face.

(…)

S’appuyant sur le principe de laïcité qui suppose la séparation de l’Église et de l’État, nos sociétés modernes ont pu contenir jusqu’ici les ambitions hégémoniques des religions en les cantonnant dans la sphère privée. Ce qui a permis aux femmes d’être autre chose que la reine du foyer. Les religions n’ont jamais digéré d’être confinées à l’espace privé pas plus qu’ils n’ont accepté l’émancipation des femmes. De sorte que la résurgence et la persistance du religieux dans nos sociétés doivent être comprises comme une tentative politique pour les religions de vouloir reconquérir l’espace public et contrer la révolution féministe.

Ne nous laissons pas distraire par l’argument d’un regain de ferveur spirituelle qui viendrait combler un vide moral et existentiel produit par nos sociétés modernes, pas plus que par celui d’un retour à la pudeur (toujours féminine, bien sûr) pour contrecarrer l’hypersexualisation des filles de même que par celui d’un besoin d’affirmation identitaire dont le religieux serait une composante incontournable.

Ce retour du religieux, qui vient cogner aux portes de nos institutions publiques ou privées, n’est pas propre au Québec, et il doit être envisagé dans un contexte international où les fondamentalismes religieux, particulièrement celui de l’islam radical, exercent des pressions et des menaces éhontées sur les institutions de l’ONU et y mènent une offensive soutenue et concerté. C’est dans cette perspective plus globale qu’il faut envisager la laïcité au Québec et pour bien en cerner les enjeux, il conviendrait de changer de langage et d’arrêter de parler «d’ouverture à l’autre» comme si nous étions dans le petit Prince de St-Exupéry.

L’islamisme politique n’est pas un club de boys scouts. C’est un mouvement intégriste politico-religieux qui s’attaque au fondement même de la démocratie en faisant la promotion d’une idéologie violente, sexiste, raciste et homophobe. Parmi «l’autre», il y a, au Québec, des femmes et des hommes qui sont des militants islamistes et qui défendent des valeurs rétrogrades contraires à celles que nous estimons. (…)

Au CCIEL (Collectif citoyen pour l’égalité et la laïcité), la laïcité que nous défendons est celle de la complète neutralité de l’État et de ses représentants. Cela signifie que tous les employés de l’État qui actuellement sont tenus à un strict devoir de réserve pour ce qui est de leurs opinions politiques doivent être tenus aux mêmes obligations pour ce qui est de leurs opinions religieuses. En conséquence, ils ne doivent pas arborer de signes religieux ostentatoires dans l’exercice de leurs fonctions. En clair, cela veut dire pas de voile, pas de croix, pas de kippa, pas de turban, ni de kirpan dans nos institutions et services publics québécois.

Vouloir vivre dans un Québec laïque, ce n’est pas simplement vouloir vivre dans un Québec d’où on aurait décroché le crucifix de l’Assemblée nationale et mis fin aux prières des assemblées municipales. Vouloir vivre dans un Québec laïque, c’est aussi avoir le courage de dire non à tous les signes religieux, y compris au hidjab et à l’intégrisme politico-religieux dont il est l’emblème.

La liberté de conscience qui est garantie par la laïcité est une liberté qui permet à tous de choisir ou non une option religieuse ou humaniste, d’en changer ou d’y renoncer. Cela n’autorise absolument pas les religions à envahir les institutions publiques.

Une laïcité ouverte aux religions dans nos institutions publiques, ce n’est pas de la laïcité. C’est un cheval de Troie qui nous ramène par la porte de derrière ce que nous avons sorti par la porte d’en avant.

Une laïcité ouverte, nous disent ses défenseurs, c’est une laïcité où l’État est neutre mais pas les individus, qui eux, évidemment, profitent de l’ouverture. Ce n’est pas pour rien que c’est le modèle préféré des intégristes.

Vous n’êtes pas sûr de bien comprendre? Alors entrez dans une école primaire, dans une salle de classe dont on a retiré le crucifix du mur avec une enseignante portant le hidjab et des élèves, des filles de dix ans portant le hidjab aux couleurs de l’uniforme de l’école et des garçons portant le turban et le kirpan. Ça c’est la laïcité ouverte telle que recommandée par le rapport Bouchard-Taylor.

Voilà pour l’ouverture. Grande comme des portes de grange. Bienvenue les religions, dégréiez-vous mais entrez-donc! On l’as-tu l’hospitalité depuis l’Expo ‘67! Une laïcité où les murs doivent être laïques mais pas les individus! Parce que l’État, ça va de soi, ce sont les murs, la brique, les statues et le chauffage qui doivent s’astreindre au devoir de réserve. De la brique, comme neutralité, c’est béton! Alors que les individus sont invités à l’affirmation multiconfessionnelle qui s’inscrit directement dans la logique du multiculturalisme canadien. On peut comprendre que les Québécois soient en colère, après tous les efforts qu’ils ont mis pour déconfessionnaliser leurs écoles.

La laïcité ouverte, c’est une arnaque pour semer la confusion et affaiblir la laïcité. C’est une position anti-laïque qui ne vise qu’à permettre aux religions de retrouver une légitimité dans nos institutions publiques.

(…)

les contribuables, les syndicats, le Conseil du Statut de la Femme et les partis d’opposition réclament une Charte de la laïcité, d’inspiration française, qui définirait clairement les droits et les devoirs de chacun dans les institutions publiques, une Charte dans laquelle le port de signes religieux serait interdit pour les agents de l’État et où aucun accommodement religieux ne remettrait en question le statut des femmes. La grande majorité des Québécois ne veulent pas d’une telle ouverture aux religions. (…)

Les accommodements religieux consentis jusqu’à maintenant ont provoqué avec raison la grogne des Québécois parce que bon nombre d’entre eux remettait en question le statut des femmes, heurtant ainsi de front l’une des valeurs les plus fondamentales de notre identité. (…)

S’il existe une universalité entre toutes les religions, c’est bien celle du mépris partagé à l’égard des femmes. Femmes au corps second, au corps raté, au corps impur, au corps sensuel et menaçant que l’on doit tenir à l’écart de la vie publique qui n’appartient qu’aux hommes, au point d’enfermer leurs femmes sous le voile lorsqu’elles vont au dépanneur ou à l’université.

Sur ce refus de la mixité et dans le but de protéger l’égalité des femmes et des hommes, la position de notre Collectif est que les usagers des services publics ne peuvent récuser un agent public ou d’autres usagers, ni exiger une adaptation du fonctionnement du service public ou d’un équipement public pour des motifs religieux.

Au Québec, les hommes et les femmes vivent et travaillent ensemble et sont considérés comme des partenaires égaux. Et nous sommes assez grands pour faire cela tous seuls, sans que le diable ou le bon dieu s’en mêlent.

Concernant les signes religieux, l’offensive vient surtout du voile. C’est la raison pour laquelle au printemps dernier des militantes de Présence musulmane ont décidé de rejoindre leurs sœurs de la Fédération des Femmes du Québec alors que celles-ci devaient prendre position sur cette question. Plus que la soutane et les cornettes que nos religieux ont abandonné depuis Vatican II, c’est le voile qui est au cœur de toutes les controverses. Et il en est ainsi dans le monde entier, y compris dans les pays musulmans. Parce qu’il est l’emblème politique le plus manifeste d’une idéologie sexiste et totalitaire qui veut imposer sa loi religieuse, la charia, qui consacre l’inégalité entre les hommes et les femmes de même qu’entre le musulman et le non-musulman.

Ce voile que l’on ne fait porter qu’aux femmes est tout, sauf neutre. Symbole sexiste par excellence, il viole la neutralité des institutions publiques. Et le fait que certaines femmes le portent de leur plein gré ne légitime pas pour autant l’État québécois à cautionner pareille aliénation.

Quel message, pensez-vous, qu’une enseignante voilée envoie à ses élèves, en particulier aux petites filles? «Maman, pourquoi les filles doivent cacher leurs cheveux et pas les garçons?» Ceci se passe aujourd’hui dans un Québec, qui il y a quarante ans, a travaillé très fort pour désexualiser les rôles sociaux et faire disparaître des manuels scolaires les stéréotypes sexuels. Va-t-on tourner le dos si facilement aux acquis du féminisme et renier les efforts de milliers de québécois et de québécoises?

Contrairement à ce que prétend Québec solidaire, un État laïque qui interdit le voile ne légifère pas sur le corps des femmes mais sur le port de signes religieux ostentatoires afin de préserver la neutralité de ses institutions.

Mais que dire, par exemple, des petites filles de 7 et 8 ans qui portent le voile? Que c’est leur choix d’être marquée ainsi à cause de leur sexe? Québec solidaire et la Fédération des Femmes du Québec sont contre l’obligation du port du voile mais rien que sur le terrain des idées. «Débrouillez-vous les filles, nous on est juste pour les idées!» La gauche parfaite, vertueuse, qui interdit d’interdire. J’aimerais bien qu’ils nous expliquent comment on peut être contre l’obligation si on est en même temps contre l’interdiction. Une chose et son contraire. Le ciel et l’enfer en même temps.

Une telle position est d’une incroyable incohérence car quels moyens concrets offrir à ces jeunes filles qui ne veulent pas porter le voile si on ne l’interdit nulle part? Puisque l’école tolère le voile, ces filles n’ont donc aucune raison de refuser de le porter et se retrouvent ainsi à la merci des pressions familiales et communautaires. Alors qu’il faudrait les appuyer et donner aussi des armes à tous les parents musulmans qui haïssent les intégristes. Abandonner les jeunes musulmanes à partir de l’âge de sept ans, est-ce ainsi que Québec solidaire et la Fédération des Femmes du Québec entendent se porter à la défense de toutes les femmes?

La position de notre Collectif est que l’État doit interdire aux élèves des écoles publiques primaires et secondaires tout port de signes religieux ostentatoires. Parce que l’école laïque doit être le lieu d’une mise à distance des ancrages familiaux, un espace neutre, un lieu de rassemblement où les jeunes font l’apprentissage de la citoyenneté et des valeurs communes qui définissent notre identité. Ceci ne peut se faire qu’en dépassant les particularismes religieux qui isolent et divisent.

Seule une telle position peut protéger les jeunes filles musulmanes de la stigmatisation de leur sexe et leur donner un appui concret parce que rien ne les prédestine à devoir vivre dès leur enfance en cachant leurs bras, leurs jambes et leurs cheveux.

Et pour dissiper tout malentendu sur les accusations de racisme et de xénophobie que nous avons très bien entendu, j’ajouterais ceci : le racisme véritable, c’est d’accepter pour l’autre ce que l’on refuserait pour soi-même. Si l’enjeu était plutôt de voiler des petites québécoises de souche, jamais notre ministre libéral de la condition féminine, Québec solidaire et la Fédération des Femmes du Québec ne défendraient la même position.

Quant aux accusations d’intégrisme laïque dont les défenseurs de la laïcité font régulièrement les frais de la part des partisans de la laïcité ouverte, je dirais qu’il n’y a pas d’intégriste dans notre Collectif citoyen. Ni dedans, ni autour. En revanche, il y a des femmes musulmanes qui sont féministes, laïques et progressistes, je pense notamment à ma collègue Djemila Benhabib et d’autres, qui ont goûté à la médecine des islamistes, et qui travaillent d’arrache-pied à nous mettre en garde contre ces fous d’Allah. Je me permets de citer Djemila : « La bataille contre le voile islamique n’est que le début d’une guerre ouverte contre les intégristes, dont l’issue dépendra de notre capacité à le disqualifier des institutions publiques, y compris l’école. » Ce sont ces femmes-là que nous devons écouter et qui méritent notre appui, ces femmes musulmanes qui partagent nos valeurs et qui ont choisi le Québec pour y vivre en femmes libres, ces femmes dont je salue aujourd’hui bien haut le courage et la détermination.

Au lieu d’accuser les militants laïques d’intégrisme, les défenseurs de la laïcité ouverte feraient mieux de regarder ceux et celles qui bourdonnent autour d’eux parce que ce n’est pas nous qu’il faut éradiquer mais plutôt les intégristes religieux.

(…)

Il y a quelques années, le Québec déconfessionnalisait ses écoles, amorçant ainsi un processus de laïcisation. Il est temps maintenant d’aller de l’avant dans la préservation de nos droits, notamment celui de l’égalité entre les femmes et les hommes, qui ne peut être garanti que par la laïcité. Le temps est maintenant venu de parachever notre cheminement collectif en nous dotant d’une Charte de la laïcité et de consolider comme nous l’avons déjà fait avec notre langue, les valeurs fondamentales auxquelles nous sommes profondément attachés comme peuple.

Et même si aujourd’hui l’intégrisme religieux cogne aux portes de nos institutions publiques, la religion aura dans notre société la place que nous voudrons bien lui donner. Parce que c’est à nous de décider collectivement du Québec dans lequel nous voulons vivre. Cet avenir-là nous appartient.

Montréal, 22 janvier 2010

Interdiction pour certains Québécois de porter des signes religieux au travail – Combien de ces personnes déménageraient pour pour aller vivre dans un pays qui rejette la Déclaration universelle des droits de l’homme?

Réaction à la chronique  du 4 avril 2019 de Madame Émilie Nicolas (journal Le Devoir de Montréal) 

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/551388/ce-qui-se-passe-au-quebec-comme-ailleurs-est-grave

Lévis, le 4 avril 2019

Bravo, Madame Émilie Nicolas, vous avez effectué de nombreux bons tirs dans votre chronique du 4 avril 2019. Intitulée Ce qui se passe au Québec comme ailleurs est grave, elle vous a été inspirée par le projet de loi sur la laïcité du gouvernement du Québec. Vous y parlez des Ouïghours « [ relégués] aux travaux forcés », des Rohingyas du Myanmar qui « ont aussi fait l’objet d’un génocide », de « l’indésirabilité mondiale des Juifs comme condition nécessaire de l’Holocauste », du « génocide envers les peuples autochtones » rendu possible au Canada par la Loi sur les Indiens, de la Loi [canadienne] sur les mesures de guerre qui « a permis l’internement systématique des Canadiens d’origines japonaise, allemande et italienne durant la Deuxième Guerre mondiale ». Et votre texte se termine merveilleusement bien : « L’engrenage dans lequel on met le doigt s’inscrit […] dans une dynamique internationale qui mine la démocratie, déshumanise, prend des populations en souricière et exacerbe la violence et les préjugés ». Il faudrait vite demander au premier ministre du Canada d’envoyer l’armée au Québec pour protéger les victimes du gouvernement provincial.

Dans votre texte, vous parlez des musulmanes, ciblées selon vous par le projet du gouvernement. Voici comment aider davantage ces femmes, Madame : écrivez des chroniques pour essayer de les libérer d’interdits honteux de l’islam; écrivez-en pour parler de l’imam de ma région qui est marié à une chrétienne et qui a refusé, comme le veut sa religion, que les enfants qu’elle lui a « donnés » soient chrétiens, qui impose à sa femme de ne pas transmettre à ses enfants sa foi à elle; écrivez pour parler du droit de l’homme musulman d’épouser une chrétienne, de l’interdiction pour la femme musulmane d’épouser un non-musulman; pour poser la question : « Est-ce que c’est bon pour la santé des enfants des musulmans (et des femmes non-musulmanes mariées à un musulman) d’être obligés de réciter et de mémoriser tout le Coran? ». Dans une chronique, dites, Madame Nicolas, si vous conseilleriez à quelqu’un d’aller dans un pays musulman promouvoir la vente d’un livre intitulé « Combattez tous les musulmans! »? Au Canada, personne n’a peur d’exhiber un Coran qui commande aux lecteurs : « Combattez : ceux qui ne croient pas en Dieu et au Jour dernier; ceux qui ne déclarent pas illicite ce que Dieu et son Prophète ont déclaré illicite; ceux qui, parmi les gens du Livre, ne pratiquent pas la vraie religion. » (Traduction de l’islamologue Denise Masson) Elles ne seront pas nombreuses les personnes touchées par le projet de loi, musulmanes ou autres, qui préféreront aller se réfugier dans un pays qui n’adhère pas à la Déclaration universelle des droits de l’homme (le Canada est l’un des pays à l’origine de cette Déclaration) plutôt que de ne pas accepter de porter des signes religieux au travail.

Roger Martel, citoyen de Lévis

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EXTRAIT d’un texte de Robert Dutrisac, éditorialiste au Devoir 

LA LAÏCITÉ DE L’ÉTAT: UN PROJET DE LOI LÉGITIME

Robert Dutrisac, La laïcité de l’État: un projet de loi légitime (éditorial), Le Devoir, 29 mars 2019, https://www.ledevoir.com/opinion/editoriaux/550984/la-laicite-de-l-etat-un-projet-de-loi-legitime

le projet de loi est une avancée majeure : il propose une véritable définition de la laïcité québécoise qui dépasse la seule neutralité religieuse de l’État à laquelle s’était limité le gouvernement libéral avec l’adoption du projet de loi 62. D’abord, le projet de loi 21 édicte que l’État du Québec est laïque, un mot qui ne figure dans aucun de nos textes de loi. Outre la neutralité religieuse, il affirme trois autres principes de cette laïcité qui fait un tout, soit la séparation de l’État et des religions, l’égalité de tous les citoyens et citoyennes et, enfin, la liberté de conscience et la liberté de religion. Surtout, il inscrit cette laïcité de l’État à l’article 9.1 de la Charte des droits et libertés de la personne. Les libertés et droits fondamentaux s’exerceront non seulement dans le respect des valeurs démocratiques, de l’ordre public et du bien-être général des citoyens, mais aussi dans celui de la laïcité de l’État.

[…]

Ce projet de loi est aussi affaire de liberté politique. Il affirme que la nation québécoise a « des valeurs sociales distinctes » — ce sont les mots de la Cour suprême dans le jugement Nadon — « et un parcours historique spécifique l’ayant amené à développer un attachement particulier à la laïcité de l’État ». Bref, qu’en cette matière, cette nation peut aspirer à un modèle différent de celui du reste du Canada.