Le monde regorge de beautés. Le bien de tous les jours, par exemple.

On a pu parler de la « banalité du mal ». Mais l’on pourrait aussi parler de la « banalité du bien », en se représentant les mille et une expressions de solidarité, de prévenance et d’engagement en faveur du bien d’autrui qui jalonnent nos vie quotidiennes et exercent une influence considérable sur la vie sociale. De plus, ceux qui accomplissent ces innombrables actes d’entraide et de sollicitude disent généralement qu’il est bien « normal » d’aider son prochain. Sil est justifié d’évoquer cette notion de banalité, c’est parce qu’elle est en quelque sorte silencieuse : le bien de tous les jours est anonyme; il ne fait pas la une des médias à la manière d’un attentat, d’un crime crapuleux, ou de la libido d’un homme politique. Et, enfin, s’il y a banalité c’est encore le signe que nous sommes tous potentiellement capables de faire du bien autour de nous. 

 

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour l’altruisme, La force de la bienveillance, Paris, NiL éditions, 2013, p.110-111

POUR ÉCHAPPER À LA CRISE DE NOTRE CIVILISATION : UNE CONVERSION DU COEUR MENANT À UNE ÉTHIQUE DE LA SOLIDARITÉ.

Gregory Baum commente le livre Au péril des idées ; les grandes questions de notre temps, « conversation intelligente et fascinante, dit Baum, entre deux personnages bien connus appartenant à des milieux intellectuels différents ». Ces personnages sont Edgar Morin et Tariq Ramadan.

Editeur : Presses Du Châtelet – Date de parution : 19/03/2014 – Ean : 9782845925519

22.5 x 14 cm, 288 pages  –  Presses Du Châtelet, 2014

« Morin et Ramadan sont des amis. Malgré leur différence en matière de croyance religieuse, ils partagent la conviction profonde que les êtres humains ont une vocation éthique, dont découle l’obligation de fonder des institutions qui servent le bien-être de tous. […]

« Tous les deux sont convaincus que pour échapper à la crise de notre civilisation, il faut plus que la reconstruction des institutions; une conversion du coeur menant à une éthique de la solidarité est aussi nécessaire. Il nous faut, dit Morin, une véritable métamorphose de la culture. […]

« Selon eux, on doit chercher à vivre autrement, tant sur le plan personnel que public. Appelés par l’éthique à la résistance, il faut nous efforcer d’humaniser la vie collective par des gestes de solidarité, et la vie personnelle, par l’amour du prochain. »

[ Gregory Baum (théologien né en 1923, a enseigné collège Saint Michael de l’Université de Toronto et à l’Université McGill de Montréal ), Entre vie et pensées, Montréal, revue Relations, numéro 779, août 2015, p .46 ]

Au péril des idées ; les grandes questions de notre temps

Edgar Morin, Tariq Ramadan

Editeur : Presses Du Châtelet – Date de parution : 19/03/2014 – Ean : 9782845925519

22.5 x 14 cm, 288 pages – 17,95 €

Presses Du Châtelet, 2014, 6,99 € Livre numérique


( source : http://tariqramadan.com/blog/2014/03/06/au-peril-des-idees-edgar-morin-et-tariq-ramadan/ )
Rencontre inattendue : le penseur de la complexité face au philosophe et théologien réformateur.
L’agnostique face au croyant. Le descendant de marranes* face au fils d’exilés égyptiens. Le «  fréquentable » Edgar Morin face à l’« infréquentable » Tariq Ramadan… Loin des clichés attachés à leurs noms, ce sont surtout deux intellectuels ancrés dans leur époque et dans leur culture, deux Européens déclarés qui cherchent ici une « Voie » commune, évoquent leurs années de formation et débattent, avec la complicité de Claude-Henry du Bord, sur l’éducation, les sciences, l’art, la laïcité, les droits des femmes et des minorités, le nouveau Moyen-Orient, le conflit israélo-palestinien, l’antisémitisme et l’islamophobie, la démocratie et le fondamentalisme, la mondialisation et le pardon… Deux conceptions du monde et de la foi, deux philosophies de vie qui ne demandent qu’à s’écouter.
Directeur émérite de recherches au CNRS, Edgar Morin est l’auteur de nombreux ouvrages de sociologie (La Rumeur d’Orléans, 1969), de philosophie (La Méthode, Seuil, 1981-2006), mais aussi de récits autobiographiques (Mon Paris, ma mémoire, Fayard, 2013). Tariq Ramadan est professeur d’études islamiques contemporaines à l’université d’Oxford et directeur du Centre de recherches sur la législation islamique et l’éthique. Il est l’auteur, de Islam, la réforme radicale, Mon intime conviction, L’Islam et le réveil arabe (Presses du Châtelet, 2008 à 2011).
* MARRANE « Juif d’Espagne ou du Portugal converti de force au christianisme et qui pratiquait en secret sa religion. (Persécutés du XIVe au XVIIIe s., les marranes furent nombreux à s’exiler.) (Source : http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/marrane/49600

L’hôpital : un nouveau modèle québécois…

Un ancien hopital_Le Livre de la vie active, manuscrit 16e s- v2

Lévis (Québec), veille du premier avril 2015 – Le gouvernement du Québec, dirigé par le médecin Philippe Couillard, connu sous le même nom en Arabie saoudite où il s’est illustré dans le commerce des tulipes fouettées et des œillets tout aussi fouettés, planche sur un nouveau modèle d’hôpital. L’exquise esquisse au crayon noir reproduite ci-dessus porte la signature, qui en impose par sa taille, du médecin Gaétan Barrette, ministre de la Santé, ainsi que celle, qui contient une faute, du médecin Yves Bolduc, ancien ministre de l’Éducation pourtant. C’est Madame Lise Thériault, ministre de la Sécurité publique, qui a suggéré aux médecins du Parti au pouvoir pour le moment d’ouvrir les salles toutes communes du futur hôpital québécois au dévouement des seules personnes de sexe féminin (« le sexe qui sécurise », a dit la ministre) que l’on aurait pris soin, sans jeu de mots idiot, de couvrir généreusement d’un uniforme qui rappellerait aux citoyens assez âgés pour les avoir connues, et qui, pour ce qui est des hommes, n’ont pas oublié non plus les belles danseuses à gogo qui à la télé de Radio-Canada ou du Canal 10 embellissaient les chansons qu’interprétaient Donald Lautrec, Pierre Lalonde ou Joël Denis – un uniforme qui rappellerait, disions-nous, les religieuses catholiques qui agrémentaient le paysage québécois avant la création du ministère de l’Éducation en 1964. Madame Thériault n’aurait pu trouver quelque chose de plus excitant que sa suggestion pour faire venir l’eau à la bouche de Martin Coiteux, assoiffé président du Conseil du trésor du Québec : « Des femmes, rien que des femmes ! salivait-il, on les convaincrait de travailler pour moins cher que les hommes ! » Si vous avez comment améliorer le modèle d’hôpital du Parti Néolibéral du Québec, envoyez-lui un mot ou écrivez ce mot sur une plaque de carton et allez vous promener dans les rues.
Roger Martel (le Passeur de la Côte)

CITATIONS DE PIERRE BOURDIEU, sociologue français (1930-2002). « Auteur d’une des œuvres théoriques les plus importantes du XXe s., Pierre Bourdieu a contribué à renouveler entièrement la sociologie et l’ethnologie tant françaises que mondiales. Il fut aussi un intellectuel très engagé auprès des mouvements sociaux. »

(Encyclopédie Larousse, http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Pierre_Bourdieu/109786)

NÉOLIBÉRALISME

« Le néolibéralisme vise à détruire l’Etat social, la main gauche de l’Etat (dont il est facile de montrer qu’il est le garant des intérêts des dominés, démunis culturellement et économiquement, femmes, ethnies stigmatisées, etc.) Le cas le plus exemplaire est celui de la santé que la politique néo-libérale attaque par les deux bouts, en contribuant à l’accroissement du nombre des maladies (à travers la corrélation entre la misère, causes structurales – et la maladie : alcoolisme, drogue, délinquance, accident du travail, etc.) et en réduisant les ressources médicales, les moyens de soigner (c’est l’exemple de la Russie, où l’espérance de vie a baissé de 10 ans en 10 ans ! – de l’Angleterre). »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

« Contrairement à l’idée répandue que la politique de « mondialisation » tend à favoriser leur dépérissement, les Etats continuent en fait à jouer un rôle déterminant au service de la politique qui les affaiblit. Il est remarquable que les politiques visant à déposséder les Etats au profit des marchés financiers ont été édictés par des Etats, et, qui plus est, des Etats gouvernés par des socialistes. Ce qui signifie que les Etats, et tout spécialement ceux qui sont gouvernés par des sociaux-démocrates, contribuent au triomphe du néo-libéralisme, non seulement en travaillant à la destruction de l’Etat social (c’est-à-dire notamment des droits de travailleurs et des femmes, mais aussi en cachant les pouvoirs qu’ils relaient. »

Pierre Bourdieu – Contre-feux 2, 2001

(Source : http://www.toupie.org/Citations/Neoliberalisme.htm)

Rendez-vous Solidaire – Discussion avec Françoise David, à Québec le mercredi 11 février 2015

 

Les Rendez-vous solidaires sont de retour en 2015! Celui du mois de février met en vedette la députée solidaire Françoise David. Elle nous parlera de son expérience à l’Assemblée nationale depuis l’automne dernier et abordera les enjeux de l’actualité. Une rencontre inspirante pour les militantEs!

Chaque Rendez-vous se veut un espace d’échange et de prise de parole. C’est aussi l’occasion de faire la connaissance des membres de notre association locale, de réseauter et de se mobiliser.

Venez rencontrer votre co-porte-parole solidaire et discuter avec elle. Conviez vos amiEs !

*Et profitez-en pour casser la croûte. Le Babylone offre un menu succulent, créatif, dont plusieurs assiettes végétariennes.*

 

Évènement Facebook: http://www.facebook.com/events/319261768270687/

 

Café Babylone 181, rue St-Vallier Est, Québec, G1K 3P2

 

(Source : http://www.quebecsolidaire.net/taschereau/evenements/rendez-vous-solidaire-discussion-avec-francoise-david/)

JOURNÉE CONTRE LE TRAVAIL DES ENFANTS : L’ONU APPELLE À RENFORCER LA PROTECTION SOCIALE – 2014

 

Source : Centre d’actualités de l’ONU: http://www.un.org/french/newscentre/

New York, 12 juin 2014

 

À l’occasion de la Journée mondiale contre le travail des enfants, le Directeur général de l’Organisation internationale du travail (OIT), Guy Ryder, a souligné que les enfants avaient droit à la protection, et notamment à la protection sociale, grâce à laquelle les enfants ne sont pas obligés de travailler ou peuvent être libérés du travail.

 

« Les chiffres les plus récents de l’OIT, publiés en septembre 2013, révèlent qu’à l’échelle mondiale, le nombre d’enfants qui travaillent s’élève à 168 millions, soit un sur dix. Et parmi eux, 85 millions effectuent des travaux dangereux », a indiqué M. Ryder dans son message pour la journée.

 

« Cette situation n’est pas irrémédiable et, d’ailleurs, elle évolue dans la bonne direction puisque le travail des enfants a diminué de plus de 30% depuis l’année 2000, et surtout entre 2008 et 2012. Néanmoins, cette évolution est trop lente. Pour en accélérer le rythme, nous devons adopter une démarche globale, c’est-à-dire nous attaquer à la cause du problème tout en portant, sans attendre, assistance aux enfants qui en ont besoin. Et pour ce faire, la protection sociale et la promotion des principes et droits fondamentaux au travail sont essentiels », a-t-il ajouté.

 

Les facteurs déclencheurs du travail des enfants sont la pauvreté des familles, souvent associée à une perte soudaine de revenu. Il faut briser ce cercle en garantissant aux familles indigentes des ressources suffisantes, un revenu sûr et l’accès aux soins de santé. Ce sont là des mesures de protection sociale qui peuvent aider les familles à résister aux chocs sans avoir à retirer leurs enfants de l’école ni à les faire travailler.

 

Selon le Rapport mondial de l’OIT sur la protection sociale 2014-15, beaucoup d’enfants ne bénéficient ni des prestations et ni de l’appui dont eux-mêmes et leur famille ont besoin et qui changeraient radicalement leur vie, aujourd’hui et demain.

 

De plus, les instruments de protection sociale destinés aux adultes, comme les prestations de chômage, les prestations de maternité et l’accès aux soins de santé, rendent les familles moins vulnérables, et réduisent le risque d’obliger les enfants à travailler pour compenser la perte de revenu des adultes.

 

« Nous voulons des systèmes de sécurité sociale bien conçus, qui tiennent compte des besoins des plus jeunes et contribuent à la lutte contre le travail des enfants. Le fait de ne pas investir suffisamment pour eux porte atteinte aux droits des enfants, surtout à celui de ne pas devoir travailler, et compromet leurs propres perspectives d’avenir et celles de leur pays », a affirmé M. Ryder.

 

La bonne réponse au problème du travail des enfants consiste, selon l’OIT, à combiner la protection sociale, l’instruction universelle obligatoire, formelle et de qualité au moins jusqu’à l’âge minimum d’admission à l’emploi, le travail décent pour les adultes et les jeunes en âge de travailler, une législation efficace et un dialogue social fort.

 

« Aujourd’hui, nous appelons tous les acteurs du mouvement mondial contre le travail des enfants – les gouvernements, les organisations de travailleurs et d’employeurs, les organisations internationales, les entreprises, la société civile et les organisations de jeunes –; à réaffirmer leur volonté d’agir et à unir leurs efforts », a déclaré M. Ryder.

 

« Nous devons choisir les bonnes politiques et renforcer la solidarité. Rien ne doit nous freiner sur la voie de l’élimination du travail des enfants. Ensemble, passons à la vitesse supérieure et reléguons le travail des enfants au passé ».

 

 

Construisons notre monde avec des liens de solidarité

solidarite_la pierre s'assemble

La « pierre s’assemble et devient temple ». (Antoine de Saint-Exupéry)

Une définition de la solidarité: « Lien social reposant sur un sentiment d’appartenance à une même communauté et poussant chacun à se montrer coopératif et attentif aux difficultés d’autrui. (Texte tiré de L’Économie de A à Z, dict. en ligne d’Alternatives économiques, http://www.alternatives-economiques.fr/Dictionnaire_fr_52.html)

« Si l’on refuse ces deux logiques – la loi du plus fort et la victoire des meilleurs – il nous reste à rendre possible la troisième dynamique, celle de la solidarité et du dialogue. » (G. Aurenche, C. Deltombe, P.-Y. Madignier, P. Peugeot et F. Soulage, Nous pouvons (vraiment) vivre ensemble, Paris, Éditions de l’Atelier, 2012, p. 75)

Un Québec juste

« Nous faisons de la lutte aux inégalités sociales le cœur de notre action politique. Ces inégalités coûtent très cher à la société québécoise. Malgré cette réalité, Québec solidaire a été le seul parti à s’opposer aux lourdes coupures du gouvernement du Parti québécois dans nos services publics, qui vont amplifier les inégalités. Nous pouvons sortir de cette fatalité en redistribuant mieux la richesse. Cela passe par une révision de la fiscalité, où les grandes entreprises et les plus riches de notre société contribueront à leur juste part au financement des services publics. »

(Québec solidaire, http://www.quebecsolidaire.net/engagements-electoraux/ vu le 21 mars 2014)

Illustration : Miniature tirée de Les Grandes Chroniques de France. Le roi Dagobert 1er supervisant les travaux pour la construction de la cathédrale Saint-Denis, vers 1415. (Image tirée de Sagesse des artisans au jour le jour par François Icher, Éditions de La Martinière, 2006)

Et si tout le monde découvrait la solidarité, la charité…

Extrait du roman La consultation de Roger Martin du Gard

Midi et demi, rue de l’Université.

Antoine sauta de taxi et s’engouffra sous la voûte. « Lundi : mon jour de consultation », songea-t-il.

« Bonjour, M’sieur. »

Il se retourna : deux gamins semblaient s’être mis à l’abri du vent dans l’encoignure. Le plus grand avait retiré sa casquette, et dressait vers Antoine sa tête de moineau, ronde et mobile, son regard hardi. Antoine s’arrêta.

« C’est pour voir si vous ne voudriez pas donner un remède à… à lui, qui est malade. »

Antoine s’approcha de « lui », resté à l’écart.

« Qu’est-ce que tu as, petit ? »

Le courant d’air, soulevant la pèlerine, découvrit un bras en écharpe.

« C’est rien », reprit l’aîné avec assurance. « Pas même un accident du travail. Pourtant, c’est à son imprimerie qu’il a attrapé ce sale bouton-là. Ça le tire jusque dans l’épaule. »

Antoine était pressé.

« De la température ? »

« Plaît-il ? »

« A-t-il de la fièvre ? »

« Oui, ça doit être ça », fit l’aîné, balançant la tête, et scrutant d’un œil soucieux le visage d’Antoine.

« Il faut dire à tes parents de le conduire, pour la consultation de deux heures, à la Charité ; le grand hôpital, à gauche, tu sais ? »

Une contraction, vite réprimée, du petit visage trahit la déception de l’enfant. Il eut un demi-sourire engageant :

« Je pensais que vous auriez bien voulu… »

Mais il se reprit aussitôt, et, sur le ton de quelqu’un qui sait depuis longtemps prendre son parti devant l’inévitable :

« Ça ne fait rien, on s’arrangera. Merci, M’sieur. Viens Loulou. »

Il sourit sans arrière-pensée, agita gentiment sa casquette, et fit un pas vers la rue. Antoine, intrigué, hésita une seconde :

« Vous m’attendiez ? »

« Oui, M’sieur. »

« Qui vous a… ? » Il ouvrit la porte qui menait à l’escalier. « Entrez là, ne restez pas dans le courant d’air. Qui vous a envoyés ici ? »

« Personne. » La frimousse de l’enfant s’éclaira. « Je vous connais bien, allez ! C’est moi, le petit clerc de l’étude… L’étude, au fond de la cour ! »

Antoine se trouvait à côté du malade et lui avait machinalement pris la main. Le contact d’une paume moite, d’un poignet brûlant, suscitait toujours en lui un émoi involontaire.

« Où habitent tes parents, petit ? »

Le cadet tourna vers l’aîné son regard las :

« Robert ! »

Robert intervint :

« On n’en a pas, M’sieur. » Puis, après une courte pause : « On loge rue de Verneuil. »

« Ni père ni mère ? » –«Non.» – « Des grands-parents, alors ? » – « Non, M’sieur. »

La figure du gamin était sérieuse ; le regard franc ; aucun désir d’apitoyer ni même d’intriguer ; aucune nuance de mélancolie non plus. C’était l’étonnement d’Antoine qui pouvait sembler puéril.

« Quel âge as-tu ? » – « Quinze ans. » – « Et lui ? » – « Treize ans et demi. » « Le diable les emporte ! » se dit Antoine. « Une heure moins le quart, déjà ! Téléphoner à Philip. Déjeuner. Monter là-haut. Et retourner au faubourg Saint-Honoré avant ma consultation… C’est bien le jour !… »

« Allons », fit-il brusquement, « viens me montrer ça. » Et, pour ne pas avoir à répondre au regard radieux, nullement surpris d’ailleurs, de Robert, il passa devant, tira sa clef, ouvrit la porte de son rez-de-chaussée, et poussa les deux gamins à travers l’antichambre jusqu’à son cabinet.

Léon parut sur le seuil de la cuisine.

« Attendez pour servir, Léon… Et toi, vite, enlève tout ça. Ton frère va t’aider. Doucement… Bon, approche. »

Un bras malingre sous des linges à peu près propres. Au-dessus du poignet, un phlegmon superficiel, bien circonscrit, semble déjà collecté. Antoine, qui ne songe plus à l’heure, pose l’index sur l’abcès ; puis, avec deux doigts de l’autre main, il fait mollement pression sur un autre point de la tumeur. Bon : il a nettement senti sous son index le déplacement du liquide.

« Et là, ça te fait mal ? » Il palpe l’avant-bras gonflé, puis le bras jusqu’aux ganglions enflammés de l’aisselle.

« Pas très… », murmure le petit, qui s’est raidi et ne quitte pas son aîné des yeux.

« Si », fait Antoine, d’un ton bourru. « Mais je vois que tu es un bonhomme courageux. » Il plante son regard dans le regard troublé de l’enfant : l’étincelle d’un contact : une confiance qui semble hésiter, puis jaillir vers lui. Alors seulement il sourit. L’enfant aussitôt baisse la tête ; Antoine lui caresse la joue et doucement relève le menton, qui résiste un peu.

« Écoute. Nous allons faire une légère incision là- dedans, et, dans une demi-heure, ça ira beaucoup mieux… Tu veux bien ?… Suis-moi par ici. »

Le petit, subjugué, fait bravement quelques pas ; mais, dès qu’Antoine ne le regarde plus, son courage vacille : il tourne vers son frère un visage qui appelle au secours :

« Robert… Viens aussi, toi ! »

La pièce voisine – carreaux de faïence, linoléum, autoclave, table émaillée sous un réflecteur – servait au besoin pour de petites opérations. Léon l’avait baptisée « le laboratoire » ; c’était une salle de bains désaffectée. L’ancien appartement qu’Antoine occupait avec son frère dans la maison paternelle était devenu vraiment insuffisant, même après qu’Antoine y fut resté seul. La chance lui avait permis de louer, depuis peu, un logement de quatre pièces, également au rez-de-chaussée, mais dans la maison contiguë. Il y avait transféré son cabinet de travail, sa chambre, et il y avait fait installer ce « laboratoire ». Son ancien cabinet était devenu le salon d’attente des clients. Une baie, percée dans le mur mitoyen entre les deux antichambres, avait réuni ces appartements en un seul.

Quelques minutes plus tard, le phlegmon était franchement incisé.

« Encore un peu de courage… Là… Encore… Ça y est ! » fit Antoine, reculant d’un pas. Mais le petit, devenu blanc, défaillait à demi dans les bras raidis de son frère.

« Allô, Léon ! » cria gaiement Antoine. « Un peu de cognac pour ces gaillards-là ! » Il trempa deux morceaux de sucre dans un doigt d’eau-de-vie. « Croque-moi ça. Et toi aussi. » Il se pencha vers l’opéré : « Ça n’est pas trop fort ? »

« C’est bon », murmura l’enfant qui parvint à sourire.

« Donne ton bras. N’aie pas peur, je t’ai dit que c’était fini. Lavage et compresses, ça ne fait pas mal. »

Sonnerie du téléphone. La voix de Léon dans l’antichambre : « Non, Madame, le docteur est occupé… Pas cet après-midi, c’est le jour de consultation du docteur… Oh, guère avant le dîner… Bien, Madame, à votre service. »

« Une mèche, à tout hasard », marmonna Antoine, penché sur l’abcès. « Bon. Et la bande un peu serrée, il faut ça… Maintenant, toi, le grand, écoute : tu vas ramener ton frère à la maison, et tu vas dire qu’on le couche, pour qu’il ne remue pas son bras. Avec qui habitez-vous ?… Il y a bien quelqu’un qui s’occupe du petit ? »

«Mais moi.»

Le regard était droit, flambant de crânerie, dans un visage plein de dignité. Il n’y avait pas de quoi sourire. Antoine jeta un coup d’œil vers la pendule et refoula encore une fois sa curiosité. « Quel numéro, rue de Verneuil ? » –«Au37bis.» – « Robert quoi ? » – « Robert Bonnard. »

Antoine nota l’adresse, puis leva les yeux. Les deux enfants étaient debout, fixant sur lui de limpides regards. Nul indice de gratitude, mais une expression d’abandon, de sécurité totale.

« Allez, mes petits, sauvez-vous, je suis pressé… Je passerai rue de Verneuil, entre six et huit, pour changer la mèche. Compris ? »

« Oui, M’sieur », dit l’aîné, qui paraissait trouver la chose toute naturelle. « Au dernier étage, la porte 3, juste en face l’escalier. »

TRANSCRIPTION PAR www.bouquineux.com/…/Martin_du_Gard-Les_Thibault_-_Tome_IV_-