Le croyant, homme docile? La soumission chez les croyants.

Auteur : Jean Cardonnel, dominicain, théologien et professeur d’université, décédé en 2009, auteur de plusieurs livres

Si la foi consiste à se soumettre aux ordres d’une Autorité toute-puissante qui dirige le cours des événements, elle rend passif. Comment trouver principe d’acceptation intérieure plus fort d’un monde où les uns dominent et les autres exécutent?

Croire que rien n’a lieu sans le bon vouloir de l’Éternel, cautionne l’obéissance absolue. L’homme est alors fondamentalement sujet, créature. Sur cette dépendance vient se greffer une culpabilité. Horreurs diverses, catastrophes, cruautés dont regorge l’histoire seraient dues à la faute mystérieuse commise par le premier couple humain dans la nuit des temps [Adam et Ève]. Nous subirions les effets d’une révolte de nos ancêtres, coupables d’avoir bravé Dieu. Celui-ci, pour ne pas laisser l’audace impunie, offrirait son fils, préalablement fait homme, en sacrifice. Le dessein apparaît évident. Voici l’opération gouvernementale typique. Il s’agit d’opposer à notre pente native aux incartades du mauvais « sujet » le bon exemple de l’humanité résignée. Les religions monothéistes (Israël, islam, christianisme) groupent leurs croyants sous l’énergique commandement d’un seul maître divin qui peut justifier la tyrannie ou bien fournir le plus vigoureux des cris de guerre sainte contre elle. C’est au mon d’ « Allah règne » qu’a été balayé le chah d’Iran comme « Yaveh », expression originale de Dieu, invoqué par les déportés juifs et palestiniens, renversait l’armée du pharaon d’Égypte. Qu’un fanatisme ait succédé à l’arbitraire royal ne rend pas vain le mouvement de départ.

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Obligation de supporter l’épreuve, certitude d’appartenir à l’ensemble préféré du Christ, bonheur promis dans un autre monde, insistance sur l’effort pour chasser la tentation d’être violents, sont les thèmes habituels des discours d’hommes d’église aux masses pauvres. […]

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Existe–t-il un motif déterminant pour nous provoquer à chercher avec passion le retournement du monde tel qu’il est? Oui. L’impossibilité viscérale d’admettre que des énergies humaines soient dilapidées. Ressentir comme injure personnelle qu’une foule d’hommes [d’êtres humains] ne puissent créer, se lier, transmettre, exprime la certitude qu’il faut d’urgence une vie autre. Le réel foisonne d’aptitudes enfouies, étouffées. Ce flair d’innombrables génies arrachés aux tombeaux dans lesquels l’entreprise d’asservissement les condamne à pourrir, je le nomme foi. Non plus résignation devant le décret de la providence ou de l’histoire, mais force protestataire.

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Le texte de Jean Cardonnel a d’abord paru dans la revue Frères du monde le 01-01-1968; il a été reproduit dans le livre Philosopher. Les interprétations contemporaines publié sous la direction de Christian Delacampagne et Robert Maggiori, Paris, Fayard, ©1980.