Un discours anticapitaliste venu du Sud – Le pape François contre le « fumier du diable ».

Source : Radio Vatican, Le vibrant plaidoyer du Pape François pour un changement de système mondial, http://fr.radiovaticana.va/news/2015/07/10/le_vibrant_plaidoyer_du_pape_françois_pour_un_changement_de_système_mondial/1157310

François a déploré cette « dictature subtile », qui « porte atteinte au projet de Jésus », où l’« on est en train de châtier la terre, les peuples et les personnes de façon presque sauvage. Et derrière tant de douleur, tant de mort et de destruction, se sent l’odeur de ce que Basile de Césarée* appelait “le fumier du diable” ; l’ambition sans retenue de l’argent qui commande. Le service du bien commun est relégué à l’arrière-plan ». Un système qui ruine la société, détruit l’homme et le rend esclave.

( Pape François, Bolivie, 9 juillet 2015 ) .

* BASILE DE CÉSARÉE saint (330-379) – Évêque de Césarée de Cappadoce, sa ville natale, saint Basile le Grand est considéré par les chrétiens d’Orient comme le premier des grands docteurs œcuméniques ; ceux d’Occident le rangent parmi les principaux docteurs de l’Église. Son influence a été considérable dans le développement de la théologie de la Trinité, dans l’organisation de la vie monastique, dans l’exposition de la morale et de la doctrine sociale chrétiennes ainsi que dans la formation de la liturgie. (http://www.universalis.fr/encyclopedie/basile-de-cesaree/)


pape Francois en Bolivie Juill 2015Le pape François en Bolivie, en juillet 2015

Un discours anticapitaliste venu du Sud

Le pape contre le « fumier du diable »

En septembre, le chef de l’Eglise catholique doit visiter Cuba, puis les Etats-Unis, après avoir œuvré au rapprochement de ces deux pays. Ces deux dernières années, François, premier pape non européen depuis treize siècles, a décentré le regard de l’Eglise sur le monde. Promoteur d’une écologie « intégrale » socialement responsable, ce pasteur jésuite argentin vient aussi chatouiller les consciences aux Nations unies.

par Jean-Michel Dumay, septembre 2015

Source : Le Monde diplomatique, http://www.monde-diplomatique.fr/2015/09/DUMAY/53677

APERÇU

Devant un auditoire dense réuni au parc des expositions de Santa Cruz, la capitale économique de la Bolivie, un homme en blanc fustige « l’économie qui tue », « le capital érigé en idole », « l’ambition sans retenue de l’argent qui commande ». Ce 9 juillet, le chef de l’Eglise catholique s’adresse non seulement aux représentants de mouvements populaires et à l’Amérique latine, qui l’a vu naître, mais au monde, qu’il veut mobiliser pour mettre fin à cette « dictature subtile » aux relents de « fumier du diable ».

« Nous avons besoin d’un changement »,

proclame le pape François, avant d’inciter les jeunes, trois jours plus tard au Paraguay, à « mettre le bazar ». Dès 2013, au Brésil, il leur avait demandé « d’être des révolutionnaires, d’aller à contre-courant ». Au fil de ses voyages, l’évêque de Rome diffuse un discours de plus en plus musclé sur l’état du monde, sur sa dégradation environnementale et sociale, avec des mots très forts contre le néolibéralisme, le technocentrisme, bref, contre un système aux effets délétères : uniformisation des cultures et « mondialisation de l’indifférence ».

En juin, dans la même veine, François adressait à la communauté internationale une « invitation urgente à un nouveau dialogue sur la façon dont nous construisons l’avenir de la planète ». Dans cette encyclique sur l’écologie, Laudato si’ Loué sois-tu »), il appelle chacun, croyant ou non, à une révolution des comportements et dénonce un « système de relations commerciales et de propriété structurellement pervers ». Un texte « à la fois caustique et tendre », qui « devrait ébranler tous les lecteurs non pauvres », estime la New York Review of Books. En France, 100 000 exemplaires de ce petit manuel se sont envolés en six semaines.

Voici donc un pontife qui assure qu’un autre monde est possible, non pas au jour du Jugement dernier, mais ici-bas et maintenant.


Source : Radio Vatican, http://fr.radiovaticana.va/news/2015/07/10/le_vibrant_plaidoyer_du_pape_françois_pour_un_changement_de_système_mondial/1157310

S’interrogeant à voix haute, le Pape a demandé :

« reconnaissons-nous que les choses ne marchent pas bien dans un monde où il y a tant de paysans sans terre, tant de familles sans toit, tant de travailleurs sans droits, tant de personnes blessées dans leur dignité ? Reconnaissons-nous que les choses ne vont bien quand éclatent tant de guerres absurdes et que la violence fratricide s’empare même de nos quartiers ? Reconnaissons-nous que les choses ne vont pas bien quand le sol, l’eau, l’air et tous les êtres de la création sont sous une permanente menace ? ». La réponse de François ne s’est pas faite attendre : « disons-le sans peur : nous avons besoin d’un changement et nous le voulons. (…)

   On ne peut plus supporter ce système,

et la Terre non plus ne le supporte pas »


DES CENTAINES DE MILLIERS DE CANADIENS FRANÇAIS DEVINRENT DES ÉTRANGERS AUX ÉTATS-UNIS.

L’ÉTRANGER

DES CENTAINES DE MILLIERS DE CANADIENS FRANÇAIS DEVINRENT DES ÉTRANGERS AUX ÉTATS-UNIS.

Etranger_Quebecois travaillant à Lowell Hosiery Company v 1880

Une usine de Lowell, au Massachusetts (États-Unis). Des Canadiens français y travaillent.

Le XIXe siècle a connu de très grandes migrations.

« Les migrations massives, s’alimentant essentiellement en Europe, sont un trait saillant du XIXème siècle. Ces flux migratoires se dirigent vers les pays neufs, aujourd’hui les pays sous-développés, et les territoires coloniaux. Ce phénomène s’inscrit dans le jeu économique international où la fuite de la misère, la recherche de fortune et de terres “ vierges ” font de l’Europe occidentale une région exportatrice de main-d’œuvre.

« A partir du milieu du XIXème siècle, les mouvements trans-atlantiques entre l’Europe et les Amériques s’intensifient. La migration massive que nous abordons ici, concerne principalement la période 1860-1878, lorsque ces mouvements humains se maintiennent à un niveau élevé et que les migrations européennes vers l’Amérique du Sud deviennent importantes pour l’installation des agences Havas-Reuter » (Rhoda Desbordes, Migrations et réseaux d’information au XIXème siècle : Les agences Havas-Reuter en Amérique du Sud, 1874-1876, https://alhim.revues.org/412#tocto1n1).

En Amérique du Nord

« [J]usqu’au second quart du XXe siècle, la frontière entre l’Amérique du Nord britannique et les États-Unis d’Amérique n’a pas fait obstacle à la libre circulation des personnes à l’intérieur du continent nord-américain. Le développement de l’industrialisation s’étant effectué au sud du 45e parallèle, en Nouvelle-Angleterre, des centaines de milliers de travailleurs du monde atlantique devaient y converger, tantôt seuls, tantôt par grappes familiales, attirés par la prospérité des centres manufacturiers » (Yolande Lavoie, L’émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930, ouvrage reproduit au http://www.cslf.gouv.qc.ca/bibliotheque-virtuelle/publication-html/?tx_iggcpplus_pi4%5bfile%5d=publications/pubd101/d101ch1.html).

Les Canadiens français

« L’émigration des Canadiens français prend des proportions si considérables dans la seconde moitié du XIXe siècle que, durant plusieurs générations, elle polarise l’inquiétude des élites […] » (Jean Hamelin et Yves Roby, Histoire économique du Québec 1851-1896, Montréal, Fides, ©1971, p. 51).

« Dès 1850, environ 100 000 Canadiens français d’origine québécoise vivent aux États-Unis. […] En 1870, 510 000 Canadiens français vivent aux États-Unis, plus de 1 200 000 en 1900 » (Jean Hamelin et Yves Roby, Histoire économique du Québec 1851-1896, Montréal, Fides, ©1971, p. 67-68).

Etranger travailleur photo Gouv du Can

Cet homme est venu s’installer au Québec pour travailler.

Comme des centaines de milliers de Québécois sont allés gagner leur vie aux côtés des Américains aux dix-neuvième et vingtième siècles.

LES MIGRANTS AU XXIe SIÈCLE

« Avec 214 millions de migrants internationaux et 740 millions de millions de migrants internes », la migration demeure un phénomène modeste puisqu’elle ne concerne que 3,1 % de la population mondiale. Mais ce nombre a triplé en quarante ans et les migrations qui n’impliquaient que quelques zones géographiques touchent désormais toute la planète avec des pays de départ, des pays d’accueil mais aussi des pays de transit, les frontières entre les trois catégories s’estompant peu à peu. » (http://europe-liberte-securite-justice.org/2010/12/19/les-migrations-la-question-du-xxieme-siecle-un-enjeu-mondial-une-nouvelle-forme-de-citoyennete-a-construire/

Des vertus pour bien vivre ensemble

« Les vertus sociales » par Alain Thomasset sj

Justice, solidarité, compassion, hospitalité, espérance

Alain Thomasset sj   Coll. Donner raison   Éditions Lessius

source : http://www.jesuites.com/2015/04/les-vertus-sociales-alain-thomasset-sj/

EXTRAITS

L’idée de ce livre est partie de mon intérêt pour la question des vertus qui est en plein renouvellement dans la théologie et l’éthique contemporaines. Après une éclipse notable où les vertus étaient considérées comme peu attrayantes, elles refont aujourd’hui un retour très remarqué, en particulier aux Etats-Unis, en Allemagne et plus récemment en France. André Comte-Sponville disait déjà en 1995 dans son livre Petit traité des grandes vertus : « Quel livre plus urgent, pour chacun, qu’un traité de morale ? Et quoi de plus digne d’intérêt, dans la morale, que les vertus ? » L’intérêt des vertus tient au fait de se préoccuper non pas d’abord ou seulement du mal à éviter mais du bien à réaliser. Les vertus sont en effet ce qui nous prédispose de manière stable à AGIR SELON LE BIEN, à orienter notre action de manière ajustée au bonheur recherché, en particulier vis-à-vis des autres. Elles nous obligent à nous poser la question du bonheur à rechercher ensemble. Par ailleurs les vertus mettent le doigt sur l’insuffisance des morales du devoir, sur l’incapacité des seules règles et des principes à fournir la motivation pour leur mise en œuvre ou pour résoudre les conflits de devoir. LA MORALE N’EST PAS FAITE QUE DE NORMES ET DE DEVOIRS. ELLE EXIGE D’ÉDUQUER LES SUJETS ET LES CITOYENS À UNE VIE DROITE ET BONNE ET DE DONNER UN HORIZON DE SENS ET DE MOTIVATION POUR LA VIE ENSEMBLE. Enfin l’éthique des vertus est une éthique de l’apprentissage, elle nous met dans une perspective de croissance humaine. A l’heure où la question éthique fondamentale devient celle de la formation des sujets libres et responsables, de leur accompagnement dans un chemin de progression, les vertus sont très précieuses. L’éducation aux vertus dépend de traditions particulières de la vie bonne. Le christianisme est l’une d’elles et il peut beaucoup apporter à ce qui façonne en profondeur les individus et la vie sociale elle-même.

Ce livre parle des vertus sociales, c’est-à-dire celles qui sont en jeu dans les relations avec autrui et plus spécialement dans le fonctionnement de la société dans son ensemble. Si toutes les vertus sont potentiellement susceptibles d’acquérir une dimension sociale (l’estime de soi, le courage ou l’humilité par exemple), certaines ont un objet plus directement lié à la vie en société. Les vertus sociales ici étudiées, à l’aide d’exemple concrets et de leur enracinement dans la Bible, manifestent des visages particuliers de la charité. Ce sont les vertus du Royaume à vivre dès aujourd’hui. D’abord, la vertu de justice, qui traditionnellement oriente toute la vie sociale ; la vertu de solidarité, qui reprend un concept important de nos sociétés laïques ; les vertus de compassion et d’hospitalité, très présentes dans la Bible, dès qu’il s’agit des pauvres ou des étrangers ; enfin, l’espérance, qui apparaît aujourd’hui comme l’une des attitudes les plus nécessaires dans une société en proie à la désillusion et menacée de désespoir.

[…]

La place de l’hospitalité dans l’éthique actuelle

Comment percevons-nous l’étranger et comment allons-nous réagir à sa présence? avec hostilité ou avec hospitalité ? Il est remarquable de constater que ces deux mots ont la même racine : hostis (en latin) et xenos (en grec) qui dit à la fois l’étranger et l’ennemi. Face à ce qui nous est étranger ces deux réactions sont possibles. Notre regard et notre imagination conditionnent en partie notre manière de réagir.

En général, l’hospitalité se définit comme une action ou d’une pratique qui consiste à accueillir chez soi des visiteurs ou des étrangers, avec générosité et bonne volonté. Mais le visiteur peut être un ami intime ou un parfait inconnu. Il n’est pas ici question de l’hospitalité entre amis, mais de l’accueil de ceux qui sont d’abord des inconnus.

Etranger 06-05-2015 Migrants syriens Photo ONU

Dans nos sociétés, l’hôte accueilli ou non prend la figure de l’étranger, du migrant ou du réfugié, mais aussi celle de l’étrangeté des opposants politiques, ou des croyants d’autres religions.

Lorsqu’on y songe, l’hospitalité est à la racine de notre comportement éthique et de notre relation aux autres : « être moral c’est être hospitalier envers l’étranger » (Ogletree). Levinas, Ricœur insistent sur l’importance de se laisser déplacer, surprendre par l’altérité, d’être remis en question dans notre auto-centrage, pour nous ouvrir à la relation. Habermas nous dit qu’il ne

peut y avoir de dialogue démocratique sans cette vertu d’hospitalité à l’opinion d’autrui.

Nous sommes marqués par la présence de l’étranger dès notre naissance, puis dans les surprises des rencontres. L’hospitalité est une dimension essentielle de notre vie.

Dans les civilisations antiques, l’hospitalité est une grande vertu, une convention sociale codifiée par des rites (accueil, repas, cadeau, échange des histoires, logement, rites religieux, soin des animaux, etc.). C’est toujours le cas dans les cultures arabo-musulmanes ou indoues, par exemple.

[…]

Comme toute vertu, la solidarité a besoin d’être éduquée. Il s’agit d’effectuer « le passage d’une attitude de défense et de peur, de désintérêt ou de marginalisation – qui, en fin de compte, correspond à la ‘culture du rejet’ – à une attitude qui ait comme base la ‘culture de la rencontre’, seule capable de construire un monde plus juste et fraternel, un monde meilleur » (Pape François, Message pour la journée mondiale du migrant et du réfugié, 2014)

Alain Thomasset, sj

Etranger Photo UNICEF 6S41


Page conçue par le Passeur de la Côte (Roger Martel), 14 septembre 2015

Metanoïa (conte)

Metanoïa

Conte

 

Ce dix-neuf décembre, M. Charles-Edmond de Linquerre prit lui-même le volant de sa luxueuse voiture pour se rendre à l’école de son jeune garçon, Pierre-Paul. C’était la première fois qu’il y allait, sa vie d’entrepreneur, trépidante, l’ayant toujours empêché de s’occuper de la vie scolaire de sa progéniture. Il pensait trouver l’établissement en deux temps, trois mouvements; mais son parcours s’avéra labyrinthique. Son déplacement le fatiguait pour une seconde raison : dans toutes les rues qu’il découvrait les décorations de Noël lui paraissaient extrêmement banales, parfois d’un ridicule grotesque. Par contre, immobilisé par un camion pendant plusieurs secondes, il put observer un couple en train de construire une patinoire dans leur petite cour, probablement une surprise pour leur postérité, et il trouva très vaillants cette femme et cet homme. Gagné par l’impatience, l’entrepreneur regrettait d’avoir accepté de donner congé à son chauffeur. Il demeurait toutefois conscient qu’il devait conduire prudemment : les rues étaient enneigées, plusieurs étaient dépourvues de trottoir, les gens marchaient donc dans l’une ou l’autre des voies, parmi eux des enfants, bien sûr. M. de Linquerre eut cette réflexion : « On dit aux enfants de ne pas marcher dans la rue et on fait des rues sans trottoir… ». Voyant une fillette, il s’arrêta pour lui demander le chemin de l’école. L’accoutrement de l’enfant le fit grimacer. Mais son visage épanoui et joyeux l’éblouit, ce qui le surprit. L’écolière répondit à la demande de M. Linquerre, puis ajouta : « C’est vous qu’on voit souvent à la télévision, je vous reconnais. Mes parents ne vous aiment pas. » D’abord interloqué, l’entrepreneur finit par rire, ravi, vraiment ravi, par la franchise, par le comportement sincère de l’enfant.
La petite école, enfin. En la voyant, M. de Linquerre oublia son manque de patience de tantôt. Une quarantaine d’enfants, des grands et des petits, les premiers aidant les autres, étaient fort occupés à ériger des constructions de neige. Il y en avait déjà, très colorées, notamment des bonhommes, cela va de soi, une carriole tirée par un animal très difficile à reconnaître, un cerf dont les bois menaçaient de tomber, et un poteau dressé à la verticale sur lequel était écrit le mot poteau. M. de Linquerre salua la logique des enfants: il n’aurait pas compris qu’ils baptisent cure-dents un objet qui ne pouvait être qu’un poteau.
La porte de l’école était verrouillée. M. de Linquerre sonna; un employé vint ouvrir. On vérifia l’identité du visiteur, dont la venue avait été annoncée par Mme de Linquerre, puis on l’invita à prendre un siège : les élèves allaient être libérés dans un quart d’heure, lui dit-on. M. de Linquerre était à peine assis que des enfants surgirent d’un corridor, enjoués, volubiles, quelques-uns sautillaient même, jusqu’à l’enseignante qui faisait des petits bonds désopilants et qui riait de bon coeur. M. de Linquerre se figea, complètement séduit par la beauté du tableau qui se créait devant lui, comme foudroyé par les jeunes visages. « Ces enfants, ces enfants ! mais qu’ils sont beaux », se dit-il intérieurement. « Comment croire qu’ils puissent penser à mal ! »
L’enseignante entra dans un bureau; les écolières et les écoliers attendaient debout, M. de Linquerre en face d’eux. Le papa, le regard toujours attiré par les jeunes, s’étonnait et se réjouissait de les voir se parler avec plaisir, avec liberté, avec sincérité, était-il convaincu. On aurait dit que M. de Linquerre n’avait jamais rien vu d’aussi émerveillant. Soudain, dans un coin, une petite bande d’écolières et d’écoliers entonna Bonhomme hiver; M. de Linquerre tourna la tête vers eux. Quand il aperçut son fils, qui le regardait, il pleura. Il lui sembla n’avoir jamais été aussi heureux.
La veille du jour ouvrable suivant, M. de Linquerre réunit ses administrateurs, ses fiscalistes et ses conseillers financiers. Il leur livra un message clair, invraisemblable pour la plupart, que tous comprirent séance tenante : « Pour les Entreprises de Linquerre, je désire entendre sonner le glas de l’optimisation fiscale et de l’évitement fiscal ! De Linquerre doit payer des impôts là où la loi et la morale l’exigent ! Pourquoi ? Parce que nous le devons à nos enfants ! Nos enfants sont beaux, ils sont très beaux ! C’est nous qui les avons créés, vous vous en souvenez ? Nous avons des responsabilités très importantes envers eux. Nous devons nous préoccuper de leur bien-être moral et matériel. Il est de notre devoir de les aider à s’épanouir, regardez plus loin que le bout de votre nez et vous comprendrez que c’est dans l’intérêt de tous de les aider à grandir (j’exclue ici les égoïstes indécrottables…). Nous devons payer les impôts dont notre État a besoin pour donner à la société ce qui est souhaitable pour elle. Jour après jour, il ne faut rien négliger pour que le monde soit vivable pour les jeunes, il faut les instruire, pour qu’un monde vivable soit toujours possible, nous devons leur inculquer les valeurs requises pour qu’un monde vivable soit toujours possible. » Il ajouta : « Vous devez vous dire que je suis tombé sur la tête… Ce n’est pas la cas : le dix-neuf décembre, je suis allé à l’école… »
Le 25 décembre, Mme de Linquerre donna à M. de Linquerre un vieux livre estropié intitulé Metanoïa.

 

Roger Martel, Lévis (Québec), 19-23 décembre 2014

 

 

Supplément

« Mencius dit : Tout homme a un coeur qui réagit à l’intolérable. […] Supposez que des gens voient soudain un enfant sur le point de tomber dans un puits, ils auront tous une réaction d’effroi et d’empathie qui ne sera motivée ni par le désir d’être en bons termes avec les parents, ni par le souci d’une bonne réputation auprès des voisins et amis, ni par l’aversion pour les hurlements de l’enfant.
« Il apparaît ainsi que, sans un coeur qui compatit à autrui, on n’est pas humain; sans un coeur qui éprouve la honte, on n’est pas humain; sans un coeur empreint de modestie et de déférence, on n’est pas humain; sans un coeur qui distingue le vrai du faux, on n’est pas humain. Un coeur qui compatit est le germe du sens de l’humain; un coeur qui éprouve de la honte est le germe du sens du juste; un coeur empreint de modestie et de déférence est le germe du sens rituel; un coeur qui distingue le vrai du faux est le germe du discernement. L’homme possède en lui ces quatre germes, de la même façon qu’il possède quatre membres. Posséder ces quatre germes et se dire incapable [de les développer] , c’est se faire tort à soi-même; en dire son prince incapable, c’est faire tort à son prince.
« Quiconque, possédant en lui les quatre germes, saura les développer a maximum, sera comme le feu qui prend ou la source qui jaillit. Fût-il seulement capable de les développer qu’il pourrait se voir confier le monde; en fût-il incapable qu’il ne saurait même pas servir son père et sa mère. »

 

Livre de Mencius, II, A, 6, traduction Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Paris, Éditions du Seuil, 1997, p. 161-162; cité par Christine Barbier-Kontler dans Le Livre des sagesses. L’aventure spirituelle de l’humanité (ouvrage publié sous la direction de Frédéric Lenoir et Ysé Tardan-Masquelier) , Paris, Bayard, 2002, p. 1527-1528)

Mencius ou

« Mengzi (mot chinois signifiant maître Meng)

Nom du philosophe confucéen connu sous la forme latinisée Mencius (vers 371-289 avant J.-C.).

Ses enseignements, qui se trouvent dans un texte portant le même nom, révèlent une conception très optimiste de la nature humaine. Pour lui, les hommes ont de nombreuses qualités morales à leur naissance, bonté et équité en particulier, que l’éducation développe ou inhibe ».

(Encyclopédie Larousse,http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Mengzi/132732)

Parution du webmagazine québécois VIVRE ENSEMBLE du printemps 2014

 

On trouve le numéro du printemps 2014 de Vivre ensemble au http://cjf.qc.ca/userfiles/file/VE/PRINTEMPS-2014/VE_Vol21-No73.pdf. Il est gratuit.

 

SOMMAIRE

L’hospitalité est-elle subversive pour repenser l’enjeu migratoire? ANDRÉ JACOB

L’hospitalité dans la Première lettre de Pierre : centre de la vie communautaire MARTIN BELLEROSE

Un engagement envers les personnes réfugiées honoré JANET DENCH

L’engagement jésuite auprès des personnes réfugiées :

entretien avec Mario Brisson MOULOUD IDIR

La nécessité de mondialiser l’hospitalité : une relecture du

roman Continents à la dérive de Russel Banks WOOLDY EDSON LOUIDOR

Recension de livre : L’hospitalité divine : l’autre dans le dialogue des théologies chrétienne et musulmane GREGORY BAUM

Recension de livre : Le Québec expliqué aux immigrants GREGORY BAUM

 

EXTRAIT 1 : La mondialisation et ses exigences

Fondamentalement, avec le renforcement de la mondialisation, notre ère vit la prédiction fondamentale de Karl Marx, à savoir le capitalisme tendant vers une concentration monopolistique fondée sur la libre circulation des capitaux, des biens produits, mais aussi (et j’ose dire surtout) des ressources en main-d’œuvre. On trouve là les trois piliers de la concentration monopolistique et du développement de type capitaliste au sein duquel une minorité contrôle le système financier, social, politique et culturel.

 

Les entreprises de tous les domaines souhaitent sans doute en secret, comme à l’époque de la colonisation, pouvoir contrôler «leur» main-d’œuvre étrangère de la première étape du recrutement jusqu’à la fin des contrats de travail. Rappelons qu’au X1Xe siècle et au début du XXe les entreprises privées participant au développement du Canada dans des domaines névralgiques comme le transport par train, l’agriculture et les mines, recrutaient elles-mêmes leurs travailleurs, ce au nom du gouvernement; elles avaient les mains libres dans le recrutement et l’établissement des ouvriers et des travailleurs agricoles. Au fil du temps, particulièrement depuis le début du XXe siècle, elles ont confié la gestion du statut de l’immigrant à l’État et peu à peu des normes d’encadrement des migrations ont été mises en place. Depuis, malgré l’adoption de nombreuses mesures de contrôle au fil des ans, une tendance lourde s’impose en vertu des lois du marché, soit l’utilisation constante d’immigrants et d’immigrantes comme main-d’œuvre à bon marché et comme «outil» de pression à la baisse sur les salaires. Cette stratégie de développement explique pourquoi les entreprises cherchent une main-d’œuvre encadrée par l’État, mais définie à la lumière de leurs besoins immédiats. Les catégories de travailleurs temporaires ou saisonniers, d’immigrants investisseurs et d’aides domestiques, pour ne citer que ces exemples, correspondent aux exigences entrepreneuriales. La même dynamique s’applique d’ailleurs dans d’autres domaines; le milieu patronal demande de plus en plus aux écoles secondaires et aux institutions d’éducation supérieure de modeler des programmes de formation sur les exigences des entreprises. Ce discours dominant était patent lors de la dernière campagne électorale provinciale de 2014, particulièrement dans la bouche du chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault, prototype du patron posant ses conditions à l’État.

 

[ Auteur : André Jacob (professeur associé à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal et collaborateur du secteur Vivre ensemble du Centre justice et foi), L’hospitalité est-elle subversive pour repenser l’enjeu migratoire? Vivre ensemble, printemps 2014, page 4 ]

 

EXTRAIT 2 : La mondialisation hospitalière

La question de fond soulevée par Russell Banks dans son roman demeure jusqu’ici sans réponse : pourquoi la migration d’êtres humains pose-t-elle problème et se termine-t-elle en tragédie dans de nombreux cas, et ce, dans les cinq continents? Mondialiser l’hospitalité en vue d’humaniser la mondialisation fait partie de la solution; mais avant, il nous faut détruire le monde tel qu’il est, selon le vœu de Continents à la dérive : détruire notre petit monde intérieur, dont nous sommes prisonniers. Afin de nous ouvrir à l’autre-étranger, venu d’ailleurs, et aussi au monde extérieur en vue de créer une «autre» mondialisation à même de faciliter la rencontre, le partage, l’échange entre les êtres humains, les plus divers et issus de pays et cultures différents.

 

C’est la seule mondialisation possible, la vraie : il n’y a de monde que pour les êtres humains et là où il existe la pluralité du genre humain, disait déjà la philosophe Hanna Arendt. La mondialisation qui vaudra la peine et dont l’humanité pourra s’enorgueillir à bon droit. La mondialisation hospitalière, se substituant enfin à la mondialisation généralisée des lois du marché : vœu cher au philosophe René Schérer et à une quantité de plus en plus nombreuse de penseurs, d’écrivains, de défenseurs de droits humains et de citoyennes et citoyens d’un peu partout sur le globe.

 

[ Auteur : Wooldy Edson Louidor (professeur de philosophie du droit à la Pontificia Universidad Javeriana et de sociologie à l’Universidad Santo Tomas, à Bogota, en Colombie), La nécessité de mondialiser l’hospitalité : une relecture du roman Continents à la dérive de Russel Banks, Vivre ensemble, printemps 2014, page 20 ]

 

Glanures de lectures, 9 mai 2012

Comme dans un champ où on glane, on s’en va d’épi en épi, il s’en allait de chose en chose.

(C. F. Ramuz, Aimé Pache, 1911)

………………………………………………………………………………………..

VIE

« La vie m’était un cheval de race dont j’épousais tous les mouvements, mais c’était après l’avoir dressée. » (Marguerite Yourcenar, cité par Jacques Grand’Maison, Au nom de la conscience, une volée de bois vert. Montréal : Les Éditions Fides, 1999, 60 pp.)

SERVITUDE

Quand la terre est cultivée par des esclaves :

« La terre se resserre avec une sorte d’indignation sous ces pieds enchaînés et ces mains liées qui la touchent. » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XVIII, 7), cité par Roger Grand et Raymond Delatouche, L’Agriculture au Moyen Age, De la fin de l’empire romain au XVIe siècle, 1950, p. 14)

IL N’Y A PAS DE SOTTES BONNES ACTIONS

Soreno est une entreprise pharmaceutique suisse que l’allemand Merck vient d’acquérir (on prévoit que Merck procédera à une « restructuraion saignante »). « Les premiers succès de Serono remontent aux années 1940-1950, écrit Lyonel Kaufmann. Son origine : un traitement contre l’infertilité fondé sur une hormone présente dans l’urine des femmes ménauposées. La banque vaticane, alors copropriétaire avisée de l’entreprise, avait mis à disposition la matière première des couvents, abondante et gratuite. » (http://www.politis.ch/carnets/2006/09/22/serono-de-lurine-de-nonne-menopausee-a-lopa-internationale/)

 

NOUS POUVONS (VRAIMENT) VIVRE ENSEMBLE

 « Si l’on refuse ces deux logiques – la loi du plus fort et la victoire des meilleurs – il nous reste à rendre possible la troisième dynamique, celle de la solidarité et du dialogue. » (G. Aurenche, C. Deltombe, P.-Y. Madignier, P.Peugeot et F. Soulage, Nous pouvons (vraiment) vivre ensemble, Paris, Éditions de l’Atelier, 2012, p. 75)

LE CRI DE L’ABBÉ PIERRE. APPEL À LA SOLIDARITÉ.

On trouve le texte suivant au http://www.editionsatelier.com/index.php?ID=1017766&contID=1015271. Il parle de ce livre : Nous pouvons (vraiment) vivre ensemble, Paris, Éditions de l’Atelier, date de parution : 05/04/2012, auteurs : G. Aurenche, C Deltombe, P.-Y. Madignier, P.Peugeot, F. Soulage.96 p. 12 euros.

En 1954, l’Abbé Pierre avait lancé un cri d’alarme qui avait réussit à mobiliser la France entière dans un grand élan de solidarité. Aujourd’hui, plus qu’un appel ponctuel, les présidents des cinq organisations engagées au quotidien auprès des plus démunis parlent d’une même voix, pour dire ensemble et fermement, la nécessité de repenser les logiques actuelles qui menacent l’essence même de notre démocratie. Le contexte de crise et l’angoisse qu’elle génère associé à un durcissement politique inquiétant déconstruisent de plus en plus notre pacte social en stigmatisant les plus fragiles. Par ce livre, ils entendent en appeler aux convictions et aux responsabilités de chacun et plus particulièrement à la responsabilité des gouvernants ou aspirants gouvernants. Les auteurs insistent sur l’urgence d’un véritable retournement des politiques pour que la France renoue avec ses valeurs d’humanisme. Au‐delà d’une simple interpellation aux candidats, ce livre s’appuie sur la réalité des faits, sur l’enseignement des pratiques de terrain et sur l’affirmation de valeurs communes pour proposer d’autres voies, d’autres modèles.


LA FORCE DU NOM

«On conseilla à un vieux juif russe de se choisir un nom bien américain que les autorités d’état civil n’auraient pas de mal à transcrire. Il demanda conseil à un employé de la salle des bagages qui lui proposa Rockfeller. Le vieux juif répéta plusieurs fois de suite Rockfeller, Rockfeller pour être sûr de ne pas l’oublier. Mais lorsque, plusieurs heures plus tard, l’officier d’état civil lui demanda son nom, il l’avait oublié et répondit, en yiddish : Schon vergessen (j’ai déjà oublié), et c’est ainsi qu’il fut inscrit sous le nom bien américain de John Fergus- son. » (Source : http://www.akadem.org/medias/programmes/0263.pdf)

« M. Katzmann change de nom en traduisant : Katz = chat, mann = l’homme. Il s’appelle désormais Chatlhomme. » (source : http://www.akadem.org/medias/programmes/0263.pdf)


LA COMMISSION DE TOPONYMIE DU QUÉBEC CÉLÈBRE SON CENTENAIRE EN 2012

Cliquez sur ce lien : http://www.toponymie.gouv.qc.ca/ct/100ans/index.html.

Mission et mandat de la Commission

Créée en 1977, en vertu de l’article 122 de la Charte de la langue française, la Commission de toponymie a pris le relais de la Commission de géographie (1912-1977).

La Charte définit la compétence, les devoirs et les pouvoirs de la Commission, qui est l’organisme responsable de la gestion des noms de lieux du Québec.

La Commission doit :

proposer au gouvernement les normes et les règles d’écriture à respecter dans la dénomination des lieux;

procéder à l’inventaire et à la conservation des noms de lieux;

établir et normaliser la terminologie géographique, en collaboration avec l’Office québécois de la langue française;

officialiser les noms de lieux;

diffuser la nomenclature géographique officielle du Québec;

donner son avis au gouvernement sur toute question que celui-ci soumet en matière de toponymie.

La Commission peut :

donner son avis au gouvernement et aux autres organismes de l’Administration sur toute question relative à la toponymie;

dans les territoires non organisés, nommer les lieux géographiques ou en changer les noms;

avec l’assentiment de l’organisme de l’Administration ayant une compétence concurrente sur le nom de lieu, déterminer ou changer le nom de tout lieu sur un territoire municipal local.

(Le texte précédent provient de http://www.toponymie.gouv.qc.ca/ct/a-propos-commission/mission-mandat/.)

CONSOMMATION

Les consommations des particuliers sont perpétuellement en rapport avec le caractère et les passions des hommes. Les plus nobles, les plus vils penchans y influent tour à tour; elles sont excitées par l’amour des plaisirs sensuels, par la vanité. (Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique ou simple exposition de la manière dont se forment, se distribuent ou se consomment les richesses, 1832, cité dans TLFI).